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InterviewFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 3 octobre 2022 8 minContradictoireActualité / polémiqueImmigration & asileDéfenseInstitutions & élections

Vincent Hugeux : "La France n'a jamais vraiment soldé ses arriérés coloniaux au Burkina Faso"

Source d'origine 2 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Attaque 70 %Défensif 30 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 83 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:32OuverteRéponse partielle

    Pourquoi s'en prendre à la France ?

  • 2:35OuverteRéponse directe

    Est-ce que vous aviez ressenti cette colère anti-français lors de votre dernier voyage au Burkina Faso ?

  • 3:22FerméeRéponse directe

    Il y a combien de militaires français au Burkina Faso ?

  • 4:06OuverteRéponse directe

    Est-ce que c'est crédible que la France ait caché le président renversé et l'aide à préparer une contre-offensive ?

  • 4:50OuverteRéponse directe

    Est-ce que la Russie instrumentalise cette colère ou se contente d'en tirer profit ?

  • 6:18FerméeRéponse partielle

    Mais ça veut dire qu'il y a des mercenaires de Wagner au Burkina ? Il y a des investissements russes au Burkina ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:07InvitéFait
    « la France n'a jamais vraiment soldé ses arriérés coloniaux »
  • 1:19InvitéFait
    « la cinquième ou sixième armée du monde ait été incapable d'anéantir ce qui passait pour des groupes de vanupi et djihadistes »
  • 3:24InvitéChiffre
    « Au Burkina Faso, on estime qu'il y a un contingent de 400 soldats »
  • 6:07PrésentateurFait
    « Prigogine lui-même a salué le coup d'État »

Temps de parole

  • Invité80 %
  • Présentateur20 %

2,7 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Bonjour Vincent Hugeot, vous êtes journaliste, essayiste, enseignant à Sciences Po, ça fait plus de 30 ans que vous travaillez sur l'Afrique. On vous a invité ce matin parce qu'on a besoin de vos lumières pour comprendre ce qui se passe au Burkina Faso. Ce week-end il y a eu un putsch contre d'anciens putschistes, un militaire a remplacé un autre militaire qui avait pris le pouvoir en janvier à la faveur d'un coup d'état. Et parallèlement à cette crise on a vu aussi de violentes manifestations anti-français, l'ambassade a été prise pour cible notamment, on ne veut plus la France chez nous, on veut la Russie, c'est ce qu'on a entendu même dans un reportage diffusé sur France Inter.

Pourquoi s'en prendre à la France ?

0:34
Invité

Alors d'abord c'est un immense paradoxe puisque c'est au moment où l'armée russe collectionne les cinglants revers sur le front ukénien qu'on l'implore de voler au secours du Burkina Faso et j'ajoute que les milices Wagner qui sont un peu en quelque sorte la tête de pont de l'influence russe en Afrique depuis la République centrafricaine via le Mali ont été plus performantes jusqu'à maintenant dans la prédation et les exactions que dans la lutte contre les djihadistes. Bon, cela étant dit, il y a deux phénomènes qui se conjuguent. Le phénomène de fond c'est que la France n'a jamais vraiment soldé ses arriérés coloniaux.

Et si vous voulez, dans des populations qui sont prises d'une intense frustration par rapport à une insécurité qui ne recule pas, on ne comprend pas, que ce soit à Bamako ou à Ouaga, que la cinquième ou sixième armée du monde ait été incapable d'anéantir ce qui passait pour des groupes de vanupi et djihadistes, ce qu'elles n'étaient pas, puisqu'on le sait très bien, en termes d'armement comme de tactique militaire, il y a là une adversité inédite devant laquelle les forces conventionnelles, même épaulées par la technologie, ont énormément de difficultés à s'adapter.

Donc ça c'est la question de fond, si vous voulez, la thématique de la France-Afrique, qu'elle soit instrumentalisée ou pas par des acteurs politiques locaux, reste extrêmement efficace, parce que très longtemps la France a été accusée, et à juste titre, de soutenir des pouvoirs à bout de souffle. Maintenant, sur la séquence plus récente, il y a donc cette idée que j'ai très souvent entendue dans tout le Sahel, c'est pas possible, si les djihadistes sont toujours là, c'est forcément que la France les aide.

Et vous avez comme ça des vidéos totalement ineptes, d'ailleurs en général très mal faites, mais qui ont une viralité qui est évidemment portée par les réseaux sociaux, dans lesquelles on accuse la France non seulement de faire preuve de mensuétude envers les foudalas, mais aussi de les financer, de les épauler ou de les armer.

2:32
Présentateur

Mais vous, la dernière fois que vous êtes allé au Burkina Faso, c'était il y a trois ans, est-ce que vous aviez ressenti cette colère anti-français ?

2:38
Invité

Non, elle n'était pas palpable, en tout cas pas à ce degré-là. J'ai senti le phénomène monter en gamme, d'abord en République centrafricaine, lorsque la milice Wagner, un féodé au Kremlin, quoi qu'en disent ses cadres, s'est engouffré dans le vide laissé par le retrait d'une opération française, ce qu'appelait l'opération frangariste, retrait un peu hâtif et pour tout dire un peu chaotique. Et puis ensuite, c'est le Mali qui a vraiment été l'amplificateur.

Mais vous savez, il y a une question très très simple, d'ailleurs les militaires eux-mêmes le reconnaissent, j'en ai souvent discuté avec des cadres de Barkhane par exemple, c'est qu'à partir du moment où vous avez une présence militaire par exemple, qu'elle se prolonge dans le temps, et bien cette présence est très vite perçue comme une force d'occupation, quels que soient les efforts que vous déployez.

3:22
Présentateur

Il y a combien de militaires français au Burkina Faso ?

3:24
Invité

Au Burkina Faso, on estime qu'il y a un contingent de 400 soldats, officiers, sous-officiers, qui sont en général des gens des forces spéciales qui forment leurs frères d'armes burkinabés, qui sont basés à une trentaine de kilomètres de Ouaga. Donc si vous voulez, la présence notamment militaire, c'est un fixateur d'hostilité. Et je dirais qu'indépendamment de tout discours rationnel, c'est une sorte de punching ball qui est utilisé à la fois par des opérateurs politiques locaux, qui en font une sorte de fonds de commerce populiste, et également par des acteurs extérieurs, à commencer évidemment par la Russie.

3:56
Présentateur

Dans les manifestations de ce week-end, on a aussi entendu plusieurs personnes reprocher à la France d'avoir caché le président renversé et de l'aider à préparer une contre-offensive. Est-ce que c'est crédible ? La ministre des Affaires étrangères française dément.

4:10
Invité

Oui, mais indépendamment de ça, si la France avait commis cette bourde, ce serait une ineptie de collection, parce que franchement, il n'y aurait pas de meilleur moyen d'agiter le chiffon rouge sous des foules hostiles, qu'elles soient manipulées ou pas. Donc moi, je ne crois pas du tout à cette hypothèse-là. D'ailleurs, Damiba lui-même l'a démenti. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a un autre phénomène qui peut brouiller les pistes, et que la France, par exemple, a fait preuve d'un discours beaucoup plus vindicatif vis-à-vis de la junte malienne que vis-à-vis du putsch en Guinée-Conakry ou bien de la junte burkinabée, qui elle-même était beaucoup moins agressive dans sa rhétorique.

4:50
Présentateur

Pour en revenir à la Russie, est-ce que c'est elle qui instrumentalise cette colère, qui jette de l'huile sur le feu, ou elle se contente juste d'en tirer profit ?

4:58
Invité

Alors, ça n'est pas qu'une sorte de réflexe d'opportunisme. Je vous donne un exemple très simple, anecdotique, mais j'avais, pour l'Express, à l'époque, conduit une assez longue enquête, justement, sur l'implantation de la milice Wagner, donc de Evgeny Prigozine, un intime de Poutine, en République centrafricaine. C'était en 2018, pourtant. Et ce qui était très clair, c'est qu'il y avait à la fois, je dirais, la tête de pont militaire classique, on livre du matériel, donc les instructeurs et les entraîneurs, etc. On s'installe dans l'ancien domaine impérial de Bokassa à Bérengo, voilà, à une heure de Bangui, très bien.

Mais derrière ça, on finance le concours Miss Bangui, on va voir les journalistes, et on leur propose un tarif. Moi, j'ai des confrères et amis qui m'ont expliqué qu'on leur avait dit, voilà, tu nous fais un papier à la gloire des initiatives humanitaires de la Russie dans ton pays, c'est autant. Tu fais un papier où tu flétris le néocolonialisme à la française, c'est autant. Donc tout ça est parfaitement organisé, orchestré. Et d'ailleurs, vous avez un ancien conseiller de Poutine qui s'est vanté ce week-end du soutien apporté par, dit-il, nos gens à ce nouveau poutchiste.

6:07
Présentateur

Mais Prigogine lui-même a salué le coup d'État.

6:09
Invité

Oui, bien sûr. D'ailleurs, il est sorti du bois, puisqu'on l'a vu en Russie, aller recruter dans les colonies pétentiaires pour le front ukrainien.

6:18
Présentateur

Mais ça veut dire qu'il y a des mercenaires de Wagner au Burkina ? Il y a des investissements russes au Burkina ?

6:23
Invité

Non, mais si vous voulez, on parle de la présence, peut-être de quelques russes déjà au Burkina. Bon, ces présences, elles sont toujours niées jusqu'au jour où elles deviennent évidentes. Mais donc, ce qui est parfaitement clair, c'est que l'un des propos du poutchiste Ibrahim Traoré, au passage, on a quand même deux cas de figure, deux styles assez intéressants, de poutch à double détente. C'était le cas au Mali, c'était le cas au Burkina. C'est quand même le gage d'une grande instabilité. Mais si vous voulez, ce qui se passe, c'est que lui-même dit, à un moment donné, personne ne nous empêchera de nous tourner vers de nouveaux partenaires.

Mais encore une fois, le problème, il est très simple. Ce n'est pas un problème de nostalgie postcoloniale. C'est que si Wagner était efficace dans la lutte contre le djihadisme, pourquoi pas ? Or, jusqu'à maintenant, moi, ce que j'ai pu voir, que ce soit en RCA, en Libye, au Burkina Faso, on le verra demain peut-être, au Mali, on ne peut pas vraiment dire que leur performance opérationnelle soit convaincante.

7:15
Présentateur

Merci, Vincent Hugeux. Je rappelle que vous êtes journaliste et enseignant à Sciences Po et je vais donner le titre de votre dernier livre. C'est sur les tyrans d'Afrique, les mystères du despotisme postcolonial. Un livre qui est sorti l'année dernière chez Perrin. Merci, Vincent Hugeux. Merci. France Inter. France Inter.