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interviewLe Monde· 2 février 2022 14 min

Comment des militants de Zemmour manipulent Twitter #Présidentielle2022

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Les femmes, les militaires, les profs, les entrepreneurs, tous soutiennent Éric Zemmour. C'est du moins ce que montreraient des dizaines de milliers de publications sur le réseau social Twitter depuis la fin de 2021. Certains hashtags ont été tellement partagés, qu'ils ont été affichés comme des tendances sur la page d'accueil de Twitter.

Une page d'accueil consultée chaque mois par environ 16 millions de Français. À dix reprises en octobre et novembre 2021, ces hashtags ont atteint le top 5 des Tendances France de Twitter, réunissant chaque fois plusieurs dizaines de milliers de publications. Tout cela a pu donner l'impression d'un large mouvement de ralliement à Éric Zemmour, dont la candidature n'avait pas encore été officialisée.

Et cela lui a offert une importante visibilité en ligne. Notre analyse de centaines de milliers de tweets sur cette période, révèle pourtant qu'il s'agit en grande partie d'une vaste campagne organisée, artificielle, et qui a enfreint de nombreuses règles du réseau social. "On prend un tout petit sujet et on essaie d'en faire l'ensemble.

Moi, ça ne m'intéresse pas du tout, donc je balaye la question." Pour comprendre cette mécanique, observons ce qu'il s'est passé le 4 novembre 2021. À 9 h 08, le compte @cedricGZ84 publie son premier tweet de la journée.

Moins d'une minute plus tard, c'est au tour de @flo_oZ0ZZ. Dans les dix minutes qui suivent, à eux deux, ils publient 44 autres tweets, tous sur ce même modèle très simple. Un visuel, et le hashtag LesFemmesAvecZemmour.

Après eux, d'autres comptes Tweeter passent à l'action. Certains sont affiliés à Generation Z, le mouvement des jeunes militants d'Éric Zemmour, très impliqués dans sa campagne. D'autres sont censés représenter des communautés de soutien du candidat.

L'utilisateur Les Chretiens D'Orient Avec Zemmour, par exemple, publie 150 visuels en 30 minutes. Le Monde a dénombré plus d'une centaine de comptes Twitter de communautés de soutien, ou directement liés à Generation Z. Impossible de savoir qui se trouve derrière ces pseudos, mais certains semblent être administrés par les mêmes personnes.

C'est le cas des Français de l'étranger avec Zemmour et de Zemmour Allemagne, qui publient des tweets identiques, simultanément. D'autres comptes de soutien semblent être coordonnés par les militants de Generation Z. Prenez Generation Z officiel et Generation Z Pays de la Loire, ainsi que les cathos, les écoles de commerce et Les Chretiens D'Orient, avec Zemmour.

Leur activité montre qu'ils publient régulièrement des tweets identiques de déclarations d'Éric Zemmour, avec une orthographe et une ponctuation identiques, dans le même ordre. En parallèle de ces petites mains, les têtes pensantes de la campagne d'Éric Zemmour s'activent également. C'est le cas d'Éléonore Lhéritier, responsable communication de Generation Z, et sa centaine de tweets publiés dans la journée.

Et puis, il y a Samuel Lafont, responsable de la stratégie numérique d'Éric Zemmour, qui expose clairement l'objectif du jour ; mettre le hashtag LesFemmesAvecZemmour en tendance. Un dernier type de compte entre alors en jeu. Quelques militants ne vont pas diffuser de nouveau contenu, mais retweeter, c'est-à-dire relayer, ceux déjà publiés.

Entre 10 h 39 et 10 h 51, l'utilisateur @MaxouLaLune retweete 297 publications contenant le hashtag LesFemmesAvecZemmour, soit presque un retweet toutes les deux secondes, pendant 12 minutes. Une tâche difficilement réalisable sans recourir à un programme informatique capable d'automatiser ces actions. À 11 h 30, à peine plus de deux heures après le début de l'opération, l'objectif est atteint.

Le hashtag LesFemmesAvecZemmour gagne la cinquième place des tendances de Twitter France. Il apparaît désormais sur la page d'accueil du site, où il restera jusqu'à 19 heures. #LesFemmesAvecZemmour devient alors visible à d'autres soutiens moins impliqués, mais également à des internautes en désaccord avec le candidat, qui vont tous participer à la diffusion du hashtag.

Des militants restent mobilisés pour maintenir #LesFemmesAvecZemmour en tendance. @MaxouLaLune finit par franchir la barre des 800 retweets. Et il n'est pas seul à réaliser un tel travail, puisqu'en fin de journée, EdardThomassin cumule 700 retweets, PepedeFrance, un peu plus de 600.

À 20 heures, on compte plus de 23 000 publications comportant le hashtag LesFemmesAvecZemmour. Mais, si on laisse de côté les retweets pour ne s'intéresser qu'aux tweets originels, on découvre que la moitié d'entre eux, soit près de 2 000 tweets, proviennent de seulement 17 comptes, tous liés à cette opération de gonflage. Cette opération, Samuel Lafont s'en félicite publiquement, auprès du site d'extrême droite, Boulevard Voltaire.

Il y insiste sur un engouement populaire et l'article mentionne la publication de portraits préparés à l'avance, après lesquels des militantes auraient, à leur tour, apporté leur soutien au candidat. En analysant les 23 000 tweets et retweets, nous avons dénombré 26, de ces portraits. Et après avoir mis de côté les militants impliqués dans l'opération de communication, nous avons trouvé environ 80 femmes ayant publié un message de soutien au candidat.

Entre le 1er octobre et le 30 novembre 2021, des hashtags similaires sont arrivés en tendance sur 15 journées différentes. Samuel Lafont, le chef d'orchestre de ces opérations, ne s'en cache d'ailleurs pas. Sur la même période, il tweete plus de 90 fois pour appeler à pousser un hashtag, ou féliciter ses troupes.

Mais, pourquoi ces militants déploient-ils autant d'efforts ? Il y a deux raisons principales. D'abord, on l'a vu, la plupart de ces hashtags permettent d'imposer des messages favorables à Éric Zemmour. notamment auprès de communautés qui, d'après les sondages, semblent loin de lui être acquises.

Surtout, ces opérations ont assuré au parti d'Éric Zemmour un afflux d'adhérents et de dons, dès son lancement. Les hashtags comme LesFemmesAvecZemmour et LesMilitairesAvecZemmour, mais aussi pétition PermisAPoints et Gaëtan Matis ont tous un site Internet associé dont le lien est largement diffusé avec le hashtag. Ces sites ont tous été créés et sont administrés par l'association des Amis d'Éric Zemmour et proposent sensiblement la même chose ; signer une pétition ou un formulaire en laissant ses coordonnées.

Les amis d'Éric Zemmour ont ainsi progressivement constitué une base de contacts, sensibles aux idées de leur candidat. Cette liste de coordonnées a été mise à contribution dès le 6 décembre, au lendemain de la création de son parti "RECONQUÊTE!".

Les personnes qui ont signé la pétition contre le permis à points, ou laissé leurs coordonnées sur le site jesoutienszemmour.fr, ont reçu ce premier mail. Dans les 4 jours suivants, ce sont au moins 5 mails qui ont été envoyés, afin d'encourager les destinataires à adhérer au parti ou l'aider financièrement.

Dix jours après sa création, le parti d'Éric Zemmour revendiquait 60 000 adhérents. Cette stratégie n'est pas contraire au droit français, mais elle contrevient à de nombreuses règles de Twitter. La plateforme s'oppose aux stratégies qui visent à amplifier artificiellement un message.

Et, dans le détail, elle interdit entre autres la coordination, l'usage de plusieurs comptes pour réaliser une même action, ou le spam. Parmi les 4 000 internautes qui, le 4 novembre, ont relayé le hashtag LesFemmesAvecZemmour, une centaine a été depuis suspendue par la plateforme, sans qu'elle n'en explicite les raisons. Certains des militants les plus impliqués, tels que @cedricGZ84 et @flo_oZ0ZZ les premiers à avoir tweeté ce jour, sont toujours actifs.

Contacté, Twitter n'a pas souhaité réagir et nous a renvoyé vers son règlement. Samuel Lafont, lui, a accepté de nous recevoir dans les locaux de campagne de RECONQUÊTE! Avec Twitter, on se rend compte qu'on peut toucher les gens directement, en leur parlant, en parlant à tous ceux qui sont sur la plateforme, mais aussi indirectement, parce que quand on impose des tendances, quand on fait parler de certains sujets, il y a des reprises par des journalistes, par des politiques, etc., qui fait que chaque Français peut voir à la fin du processus, ce qu'on a mis comme idée en place dès le début sur Twitter.

Donc, c'est simple, plutôt que de se dire : "On va essayer d'être en tendance une fois par semaine ou une fois par mois, on va être en tendance tous les jours" On avait énormément de gens motivés et on leur a dit : "C'est simple, il suffit de faire ceci tous ensemble. On le fait en même temps et on va arriver à faire passer nos idées." Ce qui manque beaucoup aux autres, c'est qu'ils ne twettent pas assez, tout simplement.

Ils ne tweetent pas assez, parce qu'ils n'ont pas assez de contenu. Donc nous, on a fait en sorte de créer beaucoup de contenu, pour que nos équipes puissent avoir de quoi publier. Et donc, vous n'utilisez pas de comptes partagés, ou de multicompte… ?

Zéro compte partagé. Chacun a son compte. Chacun a son compte et twitte avec son compte.

Parce que nous, pour le coup, on a vu des comptes qui publiaient à la seconde près, des contenus similaires qui étaient soit rattachés à Generation Z, soit à des Amis de Z. Absolument, oui. Absolument, parce que nous, on a un fil sur lequel on met des contenus qu'on demande de publier.

Donc, c'est les gens qui tweetent à la main. On a des systèmes qui permettent de twitter très rapidement du contenu. Ce n'est pas automatisé.

Ce qui est automatisé, c'est… Ce qui est simplifié, c'est la création, pour aller le plus vite possible, et après, c'est la mise à disposition du contenu aux militants. @MaxouLaLune, par exemple, en 11 minutes, 297 retweets. Pour nous, ça semblait être de l'automatisation.

Ce qui se passe, c'est qu'en fait, il peut y avoir des choses qui sont faites en dehors de la campagne. Mais nous, dans la campagne, on ne se sert pas de ça. Vous avez des gens qui sont libres, sur Internet, qui vont nous contacter pour participer à la campagne en étant dans l'équipe de campagne, et d'autres personnes qui veulent rester libres, indépendantes, c'est dans leur tempérament.

Et elles font ce qu'elles veulent à côté, mais nous, on n'a pas de maîtrise sur ce que font les gens en dehors. Je ne sais pas si vous savez quelles sont les règles de Twitter autour de l'opération que vous déployez, et notamment si certains outils que vous utilisez respectent toutes ces règles ? Sur Twitter, absolument.

On n'a eu aucun problème avec Twitter. Ce qu'on fait, c'est qu'on a beaucoup de gens qui ont leur compte, et qui twittent avec leur compte. C'est aussi simple que ça.

Les règles de Twitter que je vous mentionnais ; il y a donc le fait que publier massivement des visuels pour faire monter ce sujet de discussion, c'est donc quelque chose que Twitter interdit. Est-ce que c'est problématique pour vous ? Je vais vous poser une question.

Quel est votre objectif ? Vous essayez de faire croire qu'on utiliserait des méthodes interdites et que, il ne faudrait pas qu'on fasse ça et que ce serait très mal vu et qu'on seraient des grands méchants ? Non, mais il faut me le dire directement.

Non, non, ce n'est pas… Parce que je vais vous répondre directement. Je pense que beaucoup de gens passent trop de temps à veiller sur ce qu'ils font eux-mêmes et à tout compter, plutôt qu'à faire de l'action. L'idée, au début, c'est de se déployer le plus possible.

On a un compte à rebours. Il reste moins de 90 jours avant l'élection présidentielle et même j'ai envie de dire, en mars dernier. On n'a pas le temps de passer du temps à s'auto-contrôler.

Ce qu'on doit faire, c'est se déployer le plus vite possible.