#Découvrefeu | Se remettre à table 2/3 | François-Xavier Bellamy
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« Bien sûr nous n'avons jamais été aussi connectés, nous avons tous les outils pour pouvoir nous parler, pour nous voir même - en visio, à distance - mais nous faisons aujourd'hui l'expérience éprouvante, malgré tout cela, de manquer cruellement de contact humain. »
- 3:09Invité politiqueFait
« "l'homme doit manger assis". Pourquoi manger assis ? Parce que, précisément, nous devons manger autour de la table. »
- 11:33Invité politiqueFait
« Pour Alexandre Dumas, un autre phénomène a joué beaucoup dans la construction de l'unité de la France et c'est le développement des cafés. »
- 12:16Invité politiqueFait
« si l'on devait définir l'Europe, la première caractéristique qui pourrait lui être prêtée, c'est que l'Europe, c'est le continent dans lequel il y a des cafés. »
- 18:36Invité politiqueFait
« On sait que chez les hommes encore voisins de l'état de nature, aucune affaire de quelque importance ne se traite qu'à table ; c'est au milieu des festins que les sauvages décident la guerre ou font la paix. »
- 20:04Invité politiqueFait
« Le don crée un lien entre les êtres humains d'une manière indélébile parce que lorsque j'ai donné quelque chose à quelqu'un, ce que j'ai donné garde d'une certaine manière la trace de ma propre présence. »
- 22:09Invité politiqueFait
« il y a dans le don quelque chose de ruineux, dans le dîner que l'on offre quelque chose qui pourrait finir par être dévastateur. »
Temps de parole
- François-Xavier Bellamy100 %
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Bonjour à tous ! Très heureux de vous retrouver depuis le Café des Arts où nous sommes accueillis, aujourd'hui encore, pour pouvoir réfléchir dans ce Découvre-feu à la question du repas. Expérience dont nous sommes privés : celle qui consiste à se retrouver dans les restaurants, les cafés. Cette expérience, nous y avons réfléchi lors de notre dernière rencontre qui était en quelque sorte notre apéritif, notre entrée. Nous avons réfléchi ensemble à la question de l'appétit, nous nous sommes penchés sur l'expérience de la faim. Aujourd'hui je voudrais passer au plat de résistance, qui est le fait de pouvoir partager ensemble le repas.
Et nous allons parler ensemble de la table comme d'une expérience sociale. Ce sera le sujet de notre deuxième rencontre. "Plat de résistance" s'il en est, car aujourd'hui se retrouver c'est résister à cet esprit du temps qui nous oblige à rester confinés. Bien sûr nous n'avons jamais été aussi connectés, nous avons tous les outils pour pouvoir nous parler, pour nous voir même - en visio, à distance - mais nous faisons aujourd'hui l'expérience éprouvante, malgré tout cela, de manquer cruellement de contact humain. Le contact est devenu en tant que tel suspect, et c'est une malédiction que d'être "cas contact".
Une malédiction qui vous oblige à vous enfermer chez vous et à ne plus être en relation avec qui que ce soit sinon seulement par l'intermédiaire de toutes ces technologies qui nous environnent aujourd'hui. D'une certaine manière, je pense que cette expérience que nous vivons est une forme d'hommage paradoxal à la nécessité des corps. Nous pouvons être en relation avec nos esprits, nos pensées, et pourtant quelque chose d'essentiel nous manque : le fait de pouvoir nous retrouver dans un même lieu, faire l'expérience d'une présence partagée. Et en particulier de cette convivialité singulière qui est celle du repas autour duquel on se retrouve.
Le repas est une occasion de rencontre et je voudrais y réfléchir avec vous avec quelques auteurs qui vont nous accompagner encore aujourd'hui. Le premier d'entre eux serait un auteur qui n'est pas d'abord connu pour ses méditations culinaires et qui pourtant s'est penché sur ce sujet avec soin, par la pratique paraît-il mais aussi par la théorie. Cet auteur, c'est Alexandre Dumas père, auteur d'un "Grand dictionnaire de la cuisine", sa dernière oeuvre publiée. Dans ce "Grand dictionnaire de la cuisine", Dumas se penche sur une quantité invraisemblable de recettes, de plats, de mets, de connaissances gastronomiques venues du monde entier.
Cette réflexion commence par une forme de préface, une entrée en matière pourrait-on dire, une introduction dans laquelle Dumas affirme solennellement cette chose fondamentale, ce principe presque moral : "l'homme doit manger assis". Pourquoi manger assis ? Parce que, précisément, nous devons manger autour de la table. "Il a fallu, écrit Dumas, tout le luxe et toute la corruption de l'Antiquité pour amener les Grecs puis les Romains à manger couché. Chez Homère - et ses héros ont bon appétit - les Grecs et les Troyens mangent assis et sur des sièges séparés.
Quand Ulysse arrive au palais d'Alcinoüs, le prince lui fait apporter une chaise magnifique et ordonne à son fils Laodamas de lui faire une place. Les Egyptiens, dit Apollodore dans Athénée, s'asseyaient à table pour manger. Enfin à Rome, on s'assied aussi à table jusqu'à la fin de la seconde guerre punique qui se termine 200 ans avant Jésus-Christ. Ce furent donc les Grecs qui donnèrent l'exemple de ce luxe incommode. Manger couché, se coucher sur un lit pour pouvoir prendre son repas, c'est un luxe corrompu. Et c'est un luxe incommode parce que - Alexandre Dumas l'explique ensuite par le menu - on ne peut bien s'alimenter lorsque l'on reste couché.
Mais c'est surtout une forme de corruption de la société parce que c'est une manière de se séparer des autres. Bien sûr, dans les banquets que les Grecs donnaient, dans lesquels ils mangeaient couchés, on pouvait prendre son repas avec les autres mais on n'était pas relié par cet objet si simple, si familier, si beau pourtant, qu'est la table.
Manger assis c'est pouvoir être rapproché par un espace commun, cet espace qu'est la table, qui est non seulement commode - à la différence du fait de manger couché qui est incommode : la table est commode, pratique, utile elle permet de poser les aliments, de poser les couverts, elle permet d'ailleurs aussi de poser toutes sortes de choses : on peut travailler sur une table, on peut lire, on peut y poser des livres, des objets, ses papiers comme je le fais maintenant. La table rend de ce point de vue-là des services très signalés. Mais la table est aussi un objet social, elle est aussi ce qui relie les convives d'un même repas autour d'une table partagée.
C'est ce que nous montre, dans un texte magnifique, Pierre Michon, auteur de littérature plus que de philosophie, mais qui a beaucoup à nous apprendre dans le commentaire qu'il fait d'une toile d'Edouard Manet - plus exactement de deux toiles qui avait été rejointes, c'était une même toile que Manet avait coupé en deux et qu'un musée a rapproché. Ces deux toiles sont "Au café" et "Coin de café-concert". Au moment où les deux toiles sont reliées, Pierre Michon écrit un commentaire de l'oeuvre de Manet qui s'appelle simplement "Tablée".
Au-delà du commentaire de l'oeuvre, il y a une méditation sur la table qui mérite d'être explorée et qui va nous accompagner tout au long de notre rencontre d'aujourd'hui. "Je n'ai pas besoin, écrit Pierre Michon, d'inventer le nom du personnage central de l'oeuvre : c'est la table. La table de marbre qui porte les bières, le café, l'absinthe au fond de sa carafe, le petit vase à allumettes du premier plan. Qu'est-ce qu'une table ? C'est un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux, une césure entre les corps qui espace les corps les uns des autres et les distribue, qui fait des corps des antagonistes pacifiés. La table semble prendre de la place aux hommes, mais non !
En réalité, elle en donne. La table semble prendre de la place puisqu'elle occupe un espace, et pourtant elle ne prend pas de place ; elle en donne. Elle donne à chacun sa place. Lorsque nous nous mettons autour de la table, c'est une manière d'arrêter de nous faire la guerre, de renoncer à la violence, à la confrontation brutale. Nous nous mettons tous autour d'une même table : nous voilà "antagonistes pacifiés", dit Pierre Michon. La table donne à chacun une place, elle donne à chacun sa place, et on se répartit autour de la table d'une manière civilisée, d'une manière qui est habitée par la culture. On fait un plan de table et chacun, d'une certaine manière, a son lieu.
Chacun occupe un endroit autour de la table commune, la table crée la place des hommes, elle organise l'espace. Dans un lieu comme celui dans lequel nous sommes aujourd'hui, la table est ce autour de quoi nos corps se rangent, entrent en relation les uns avec les autres. La table est littéralement ce qui nous relie, c'est un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux. Un "opérateur spatial" : derrière ce terme un peu conceptuel, il faut voir seulement le fait que la table opère une distribution dans l'espace, qu'elle organise l'espace autour d'elle et qu'elle organise notre place dans cet espace.
De fait, nous trouvons notre place autour de la table et chacun sait que c'est un art de se placer. Epictète le dit déjà dans le Manuel : prends garde de ne pas te mettre à la première place autour de la table pour qu'on ne te relègue pas au second rang. Non ! mets-toi plutôt à une place très modeste pour qu'on vienne te chercher et qu'on te mette plus à l'honneur si tu mérites d'y être appelé. Il y a dans la manière dont on se répartit autour de la table, un enjeu social, une manière de se situer, une manière de se placer dans la société.
"Ce n'est pas seulement", écrit encore Michon, "ce n'est pas seulement d'autorité qu'il s'agit, mais de fonction plus discrète, même si en fin de compte, on en revient toujours à l'autorité, à la place vide du roi que chacun veut figurément, métaphoriquement, occuper avec ses bras, avec sa canne, avec sa pipe, avec son regard, avec ses défroques, avec ses pensées. Il faut jouer de tout cela à la table démocratique, c'est-à-dire éclater, non pas pour régner, ce n'est plus possible, mais pour exister seulement à ses propres yeux. Donc une tablée démocratique où chacun est roi, chacun de ces corps règnent, mais ils ne le font pas tous de la même façon.
Ce faisant, Michon décrit la toile de Monet qui représente un café : chacun se place autour de la table démocratique qui nous met tous sur un pied d'égalité. D'abord, parce que c'est notre universelle condition qui nous amène à ce repas que nous allons partager. Nous avons tous faim et le plus riche de tous les êtres humains fait la même expérience que le plus pauvre. Au fond, c'est la faim qui nous conduit à la nécessité du repas. Nous sommes, d'une certaine manière, à égalité, même si évidemment toutes les ressources ne se correspondent pas pour faire face à ce besoin.
Il ne reste pas moins qu'autour de la table, nous sommes tous à l'horizontale d'une certaine manière et que si la table est une affaire de hiérarchie sociale, elle est aussi une occasion de partager un espace commun. Bref, il y a une fonction, n'ayant pas peur de le dire évidemment, une fonction politique de la table. La table relie, elle crée le peuple, elle crée le demos, d'une certaine manière, elle suscite du commun. La table démocratique est ce qui crée notre lien. On se retrouve ensemble autour de la table, elle est ce dans quoi se structure une proximité qui devient une amitié, une fraternité. Peut-être le savez-vous, mais c'est l'étymologie même du mot "compagnon".
Le compagnon, c'est littéralement celui avec qui on partage le même pain. Compagnon vient justement de ce mot de pain, "cum" : "avec lequel on se relie à l'autre". "Le pain, dit le philosophe Éric Fiat, le pain appelle le copain. Et il y a, là aussi dans la table, quelque chose de social, quelque chose qui fait que nous ne sommes pas complètement rassasiés, nous ne sommes pas complètement heureux du repas si c'est seul que nous le prenons. Il nous faut partager la table et lorsqu'il nous arrive de cuisiner et de mettre tout notre effort dans la préparation des mets, nous voulons partager ce que nous avons cuisiné.
On cuisine pour les autres et c'est pour les autres, c'est pour la communauté que l'on prépare le repas. C'est ce que rappelle Alexandre Dumas dont je vous parlais à l'instant. Alexandre Dumas se lance dans une forme d'histoire de la gastronomie en particulier dans notre pays en France, en Europe. Au XVIIe siècle, il décrit ce moment où les féodalités sont en train de s'écrouler et où naît progressivement un pays authentiquement unifié en France. L'unité d'un pays : comment expliquer que cette unité se construise ?
Ce n'est pas seulement parce que la monarchie de droit divin, la monarchie absolue qui règne depuis Versailles est en train de faire le travail de défaire les résistances aristocratiques qui s'exprimaient encore jusque là. Ca n'est pas seulement par le jeu des institutions et par l'unification progressive du royaume qui se fait depuis cette ville dont je vous parle aujourd'hui ! Non... Pour Alexandre Dumas, un autre phénomène a joué beaucoup dans la construction de l'unité de la France et c'est le développement des cafés. Les cafés sont un endroit essentiel pour définir ce qu'est la France et même d'ailleurs pourrait-on dire pour définir ce qu'est l'Europe.
Par parenthèse, dans un livre qui s'intitule "Une certaine idée de l'Europe", le philosophe Georges Steiner écrivait que si l'on devait définir l'Europe, la première caractéristique qui pourrait lui être prêtée, c'est que l'Europe, c'est le continent dans lequel il y a des cafés. La première caractéristique de l'Europe, c'est qu'elle a inventé littéralement le café. C'est ce qu'écrit Steiner : "pas de cafés anciens ou caractéristiques à Moscou qui est déjà un faubourg de l'Asie ; très peu dans le monde anglo-saxon après une mode éphémère au XVIIIe siècle. Aucun café en Amérique du Nord sauf dans cette antenne française qu'est la Nouvelle-Orléans.
Dessiner la carte des cafés, vous obtiendrez l'un des jalons essentiels de la notion d'Europe. Le café est un lieu de rendez-vous et de complots, de débats intellectuels et de commérages, la place du flâneur et celle du poète ou métaphysicien armé de son carnet. C'est le club de l'esprit et la poste restante des sans-abris. Le café, c'est le lieu où chacun se croise, où tout le monde se retrouve, le café c'est le lieu où l'on vient parler, discuter, débattre, c'est le lieu où l'on vient aussi réfléchir, c'est le lieu de la conversation, mais c'est aussi le lieu de la réflexion et de l'exploration théorique.
Combien d'auteurs de littérature, combien de grands artistes sont venus dans des cafés avec leurs petits carnets et ont écrit, ont produit, ont inventé leur oeuvre dans des cafés ou des restaurants. On pourrait citer ne serait-ce qu'en France de très grands noms de la littérature, de Balzac à Bernanos, qui n'écrivaient que dans les cafés ou presque, et qui ont cultivé leur observation de la société pour en faire la matière de leur art.
"Or personne, à l'inverse, ne rédigerait un traité de phénoménologie, écrit Steiner, "personne ne rédigeraient un traité de phénoménologie à la table d'un bar américain." Il y a dans le café une expérience singulièrement européenne, une expérience singulièrement française aussi et c'est ce que nous dit Alexandre Dumas. Nous sommes donc au XVIIe siècle et petit à petit, la France est en train de devenir la France. Sur ces entrefaites, écrit Alexandre Dumas, le café paru en France.
Les cabarets qui furent les cafés primitifs et qui existait depuis longtemps avaient commencé à assouplir nos moeurs en mangeant dans la même chambre souvent à la même table, les Français apprirent à vivre en frères et en amis." Au fond, le café est cet endroit dans lequel pour reprendre ce que nous disions tout à l'heure, pour reprendre ce que disait Pierre Michon, nos antagonismes s'arrêtent : en nous mettant à la même table, nous devenons frères et amis. Comme le disait Brillat Savarin que je citais lors de notre dernière rencontre, "la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent".
Il y a dans le lieu où nous nous retrouvons quelque chose qui constitue une nation comme telle, un fait politique et social absolument majeur. Reprenons le récit et d'Alexandre Dumas : "ce fut sous le régent Philippe d'Orléans, c'est à ses petits soupers, c'est au cuisinier qu'il forma, qu'il paya et traita si royalement et si poliment, que nous devons l'excellente cuisine du XVIIIème siècle. Cette cuisine toute à la fois savante et simple que nous possédons aujourd'hui, perfectionnée et complète, eut un développement immense, rapide, inespéré.
Loin d'obscurcir l'intelligence, cette cuisine pleine de verve éveilla l'esprit en le stimulant, et la conversation française, ce modèle des conversations européennes, trouva de minuit à 1h du matin, entre la poire et le fromage, sa perfection à table.
Les grandes questions sociales qui se présentèrent alors étendirent le cercle de la conversation jusqu'aux grandes questions sociales qui avaient été remuées dans les siècles précédents et furent reprises à table avec plus de raison, de lumière et de profondeur par les Montesquieu, les Voltaire, les Diderot, les Helvétius, les d'Alembert, tandis que les finesses de la cuisine passaient aux Condé, aux Soubise, aux Richelieu, aux Talleyrand, et que - ô progrès immense ! - on pouvait, chez un bon restaurateur, dîner pour douze francs. Disons un mot de ces utiles établissements.
Avec Alexandre Dumas, nous allons nous lancer dans un éloge des restaurants, de ces restaurants aujourd'hui fermés et que nous espérons voir rouvrir le plus rapidement possible. "Les restaurateurs descendent en droite ligne des cabaretiers-taverniers, et de tout temps il y a eu des boutiques où l'on vendait du vin, et d'autres où l'on donnait à manger. Ce fut un grand progrès que l'établissement des restaurants à Paris. Avant qu'ils fussent créés, les étrangers étaient forcés d'avoir recours à la cuisine des aubergistes, qui généralement était mauvaise. Celui qui voulait se régaler avec un ami était obligé d'acheter, soit un gigot, soit un dindon, soit un filet de boeuf entier.
Enfin, un homme de génie se trouva, qui, jugeant de l'opportunité d'une création nouvelle, comprit que, si un dîneur s'était présenté pour manger une aile de poulet, un autre ne pouvait manquer de se présenter pour manger la cuisse. La variété des mets, la fixité des prix, le soin donné au service, amèneraient la vogue chez celui qui commencerait avec ces trois qualités.” L'invention des restaurants, un moment clé de la culture française et européenne, un moment clé de la fonction civilisatrice que la gastronomie aura pour la société toute entière.
Car il y a bien dans le fait de partager une même table quelque chose qui nous civilise, qui nous rapproche, qui suscite cette amitié civique dont une nation est constituée. Ceci est vrai, bien sûr, des restaurants qui sont les lieux dévolus à cette expérience sociale du repas. C'est vrai aussi de l'accueil que l'on donne à dîner, du dîner que l'on offre, ou bien du fait d'être accueilli chez autrui. C'est d'ailleurs la dernière maxime de ces 20 aphorismes initiaux de Brillat-Savarin que je citais lors de notre dernière rencontre.
"Convier quelqu'un, c'est se charger de son bonheur pendant tout le temps qu'il est sous notre toit." Il y a dans cette expérience de l'accueil quelque chose comme l'occasion de cette humanité au sens le plus plein du terme, de cette civilité qui est littéralement liée à la civilisation en train de se déployer. Il y a donc un rôle social, un rôle politique essentiel de la table. “On sait que chez les hommes encore voisins de l'état de nature, aucune affaire de quelque importance ne se traite qu'à table ; c'est au milieu des festins que les sauvages décident la guerre ou font la paix ; et sans aller si loin, nous voyons que les villageois font toutes leurs affaires au cabaret.
Cette observation n'a pas échappé à ceux qui ont souvent à traiter les plus grands intérêts ; ils ont vu que la table établissait une espèce de lien entre celui qui traite et celui qui est traité ; qu'elle rendait les convives plus aptes à recevoir certaines impressions, à se soumettre à de certaines influences ; de là est née la gastronomie politique. Les repas sont devenus un moyen de gouvernement, et le sort de bien des peuples s'est décidé dans un banquet.
Qu'on ouvre tous les historiens, depuis Hérodote jusqu'à nos jours, et on verra que, sans même en excepter les conspirations, il ne s' est jamais passé un grand événement qui n'ait été conçu, préparé et ordonné dans les festins.” On voit que la table crée un lien entre les êtres humains et ce lien n'est exempt d'aucune des difficultés, des tensions, des contradictions qui habitent les relations humaines. C'est ce que montre très bien un texte passionnant de Marcel Mauss qui s'appelle "L'essai sur le don". Marcel Mauss, grand sociologue et anthropologue, se penche sur ce fait social singulier qu'est le don, dans cette oeuvre magistrale.
Le don crée un lien entre les êtres humains d'une manière indélébile parce que lorsque j'ai donné quelque chose à quelqu'un, ce que j'ai donné garde d'une certaine manière la trace de ma propre présence. Ca n'est pas du tout la même chose que dans l'échange marchand. Si vous avez acheté une baguette de pain, vous ne pensez pas avec gratitude aux boulangers qui vous l'a vendu au moment où vous la consommez. Mais si on vous a donné quelque chose, au moment où vous en jouirez, vous ne pourrez pas ne pas penser à celui auquel vous devez le cadeau que vous recevez. De ce point de vue, le don appelle, nous dit Marcel Mauss, un contre-don.
C'est-à-dire que le don appelle toujours l'occasion d'un don, non pas comme un échange calculé mais comme ce lien qui perdure. Si je reçois des cadeaux, je cherche à en faire moi-même. Lorsque j'ai été invité à dîner, je dois rendre l'invitation, cela fait partie des conventions sociales qui habitent l'expérience humaine. C'est vrai en particulier du repas parce que le repas ne peut pas être rendu, restitué aussitôt qu'il a été donné. Il faut un certain temps pour que l'appétit revienne et, ce faisant, le repas crée un lien qui dure, l'invitation une fois donnée appelle une forme de retour.
De ce point de vue, il y a dans le don bien des dimensions qui pourraient paraître d'une certaine manière pathogène. Il y a dans le don l'occasion d'une violence particulière. Lorsque j'ai reçu un cadeau tellement grand que je n'ai pas les moyens de rendre un cadeau à la mesure de ce don, je me sens d'une certaine manière humilié. Lorsque je suis toujours bénéficiaire et jamais capable de donner, je suis écrasé par les dons que je reçois, et il peut y avoir dans la charité qu'on me fait quelque chose d'infiniment blessant, de très douloureux.
Précisément parce que le don appelle un contre-don, il faut qu'il y ait une forme de réciprocité, et cette réciprocité peut devenir l'occasion d'une confrontation très violente. On le sait, dans l'histoire, des repas ont été l'occasion de cette violence singulière. On peut penser, par exemple, puisque nous sommes à Versailles, à l'exemple très célèbre de la fête de Vaux donnée par Nicolas Fouquet en l'honneur du jeune roi Louis XIV alors que Louis XIV est en train de faire construire le château de Versailles et qu'il est passablement désargenté, qu'il peine à finir ses travaux.
Nicolas Fouquet vient de terminer le splendide château de Vaux-le-Vicomte et donne une fête magnifique, un dîner extraordinaire en l'honneur du roi, un dîner tellement impressionnant qu'il est parfaitement clair pour tous les invités que le roi lui-même ne serait pas capable d'en offrir un aussi grand. Et c'est évidemment pour Louis XIV une humiliation immense : il fera condamner Nicolas Fouquet qui disparaîtra de la scène et qui passera le restant de ses jours incarcéré pour avoir donné un dîner. C'est l'occasion de voir que cette violence particulière traverse aussi nos repas.
Cette violence, Marcel Mauss l'étudie dans les sociétés qu'il observe, notamment dans les sociétés mélanésiennes dans lesquelles il s'est engagé, qu'il a observées et regardées vivre pendant longtemps. Il décrit la "rivalité somptuaire", c'est-à-dire une forme de guerre du don, de guerre du repas donné, à travers ce qu'il appelle le phénomène du "potlatch". Le "potlatch", c'est le fait que deux tribus qui s'opposent, s'opposent par le caractère somptueux des repas auxquels elles s'invitent. Une tribu en invite une autre et l'autre doit rendre l'invitation en faisant encore plus beau, encore plus grand.
Cette rivalité somptuaire, une rivalité du don qui est l'occasion pour chaque tribu de montrer sa domination, sa suprématie, en sacrifiant toutes ses ressources à la splendeur du banquet auquel elle invite l'autre. On pourrait trouver cela paisible, joyeux, on pourrait y voir une forme de confrontation souriante mais il n'en est rien. A la fin, la tribu qui perd et qui ne peut plus être en mesure de rendre l'invitation en offrant un si beau banquet que celle qui l'a invitée, finit par tuer son chef. C'est le signe qu'elle a perdu, c'est le signe qu'elle est défaite, et c'est une défaite si grave qu'elle conduit même à la mort. On peut, pour un dîner manqué, arriver à se tuer.
C'est ce que nous a montré ici-même à Versailles l'exemple très célèbre du suicide du cuisinier Vatel qui, pour avoir manqué une sauce, avait mis fin à ses jours. Bref, il y a dans le don quelque chose de ruineux, dans le dîner que l'on offre quelque chose qui pourrait finir par être dévastateur. "Darius, pour prendre ses repas, écrit Alexandre Dumas, dans telle ou telle ville réputée pour sa bonne chère se faisait parfois accompagner de douze ou quinze mille hommes. Il en résultait qu'un dîner ou un souper de Darius coûtait près d'un million à la ville qui avait l'honneur de le recevoir.
Alexandre, assez sobre jusqu'à son arrivée dans l'Inde, voulut dépasser une fois qu'il y fut, les rois qu'il avait vaincus. Il proposait des combats de bouteilles - ce qu'on appellerait aujourd'hui des jeux à boire - avec des prix pour le vainqueur. Et quoi qu'on ne combattit qu'à coups de verres, dans un de ces combats, trente-six convives moururent asphyxiés. "Asphyxiés" : entendons sans doute de comas éthyliques. Au fond, dans ces jeux à boire, dans cette rivalité de table, il y avait une compétition si intense qu'on était prêt à mourir plutôt que d'être humilié. Non - on le voit bien à travers ces exemples poussés jusqu'à leur radicalité - la table reste un lieu de lien social.
Et dans tout lien social, il y a aussi une occasion de confrontation sociale. Revenons à la description que Michon fait de ces tablées peintes par Manet. “Dans un café plein, on fait l’expérience des stratégies sociales, du contact et de l’évitement, de la promiscuité et de l’esquive, du mélange et de la différenciation. On est soumis à la contagion de l'autre et pourtant on fait mine de ne pas y toucher. Avec tout ça, on est soumis à la contagion de l'autre et pourtant on fait mine de ne pas y toucher" : dans ce moment où il ne faut pas être "cas contact", et où les cafés sont fermés, souvenez-vous de cette expérience sociale que représente le café que nous espérons retrouver bientôt.
Le café est un lieu où l'on voit se jouer des stratégies sociales, nous dit Pierre Michon. “Que fait-on dans un café si on ne parle pas ? On y boit, certes. Mais entre deux gorgées de bière, entre les deux grands vertiges de l'oralité, la parole et l'alcool, que fait-on ? On coexiste. Dans un café, un café à l'heure de pointe comme peint par Manet, on fait l'expérience nue de la promiscuité, qui est le mode le plus aigu de la coexistence. On touche l'autre, on l'évite. On effleure, on se rétracte. On déploie son corps, on le replie.
On est serrés, on ne sait pas où mettre ses bras, et pourtant on use de ses bras comme si on avait toute la place, comme si c’était nous qui avions choisi de replier nos bras, nous, et non pas l’espace, la restriction de l’espace à partager. On a le corps sur une chaise, on a l’esprit entre deux chaises. Tout cela bien sûr en public, puisque dans ce café nous sommes public et acteur à la fois, puisque nous sommes foule et que dans le même temps nous voulons paraître l’unique, l’indépendant, le seul qui dans la foule dépasse la foule, s’en échappe en y demeurant, la transcende. On est tous figurants, mais on n’oublie pas que quelque chose en chacun de nous a le premier rôle.
On est dans une boîte de sardines, mais chaque sardine de la boîte veut passer pour un requin tout en restant sardine. C’est du travail. On ne se repose jamais au café et quand on en sort on a la gueule de bois, absinthe ou pas.” Ce texte magnifique de Pierre Michon décrit la manière dont un café est un espace social, un espace où l'on peut voir s'organiser des relations sociales, un espace dans lequel nous sommes à la fois public et acteur. Nous jouons, nous sommes regardés. Nous regardons, nous observons, et nous nous savons observés. Bref, la table est aussi le lieu de la sociabilité, c'est la vie sociale elle-même avec ses travers et ses joies, c'est un art de vivre.
C'est l'art de vivre et de vivre ensemble, c'est un art de coexister, et c'est la raison pour laquelle les cafés sont si importants, les restaurants si décisifs dans la vie d'une société, c'est la raison pour laquelle ils sont authentiquement essentiels. En particulier dans la sociabilité européenne, dans la sociabilité française, le café est le lieu où l'on cultive cet art de vivre. Et puisque nous sommes au Café des Arts, il faut rappeler à quel point le café est le lieu fondamental de ce grand art de la rencontre, de cet art de la vie avec l'autre, de la conversation, que notre pays a cultivé peut-être comme aucun autre dans le monde.
Je termine avec ces quelques mots d'Alexandre Dumas qui conclut son introduction par ces mots qui pourraient parler d'une manière très singulière à notre époque de fermeture et de confinement généralisé. "Puisse ce livre rappeler à la France ce grand art qui se perd, l'art qui contient toutes les élégances, toutes les courtoisies, sans lesquelles tous les autres sont inutiles et perdus, l'art hospitalier par excellence, qui emploie avec un égal succès tous les produits les plus excellents de l'air, des eaux, de la terre, la glace et le feu, le fruit et la fleur, l'art des quatre saisons de l'année, des quatre âges de la vie de l'homme.
La seule passion heureuse entre toute qui ne laisse après elle ni le chagrin ni le remords. Elle se plaît dans les maisons sages, heureuses, bien ordonnées, bienveillantes. Dans le voyage, elle est la consolation ; dans la santé, la force ; dans la maladie, l'espérance; Comme toutes les sciences heureuses, innocentes, bien faites, cette science favorite des rois et des poètes, des belles personnes de trente ans et des hommes politiques inoffensifs, a produit des chefs-d'oeuvre tout remplis de l'esprit le plus rare, de la gaieté la plus charmante, d'un style plein de grâce, de bon sens et de philosophie.
De tous ces chefs-d'oeuvre, s'il fallait une épigraphe, nous prendrions la devise du poète, avec ce mot de Plaute – "Indulgere genio" – se laisser être heureux !”. Formule quasiment intraduisible - "indulgere genio" - mais qui dit à sa manière ce que dit l'art de la table. Bien sûr avec toutes les difficultés que la vie sociale constitue, mais en même temps avec la manière dont elle civilise l'expérience de la vie en société, la table, celle du café, du restaurant, celle à laquelle on se retrouve, celle autour de laquelle on accueille des amis ou bien des inconnus, celle autour de laquelle on est soi-même accueilli, cette table est un lieu fondamental de la vie en société.
C'est aussi un lieu fondamental pour la pensée, pour la philosophie : ce sera notre dessert. Nous nous tournerons vers la fin de notre repas, le début de la méditation, lors de notre prochaine rencontre. A très bientôt !
François-Xavier Bellamy