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interviewBLAST (sur YouTube)· 12 janvier 2023 12 min

LES GROS MENSONGES D’E. MACRON POUR IMPOSER SA RÉFORME

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Quand aujourd’hui on est peu qualifié, quand on vit dans une région qui est en difficulté industrielle, quand on est soi-même en difficulté, qu’on a une carrière fracturée, bon courage déjà pour arriver à 62 ans. C’est ça la réalité de notre pays. Alors on va dire : “Non, non, il faut maintenant aller à 64 ans.” Vous ne savez déjà plus comment faire après 55 ans, les gens vous disent : “Les emplois ce n’est plus bon pour vous.” C’est ça la réalité.

Donc, quel est le cœur de la philosophie ? Nous devons travailler plus et plus longtemps. On doit progressivement décaler l’âge de départ légal, obligatoire, jusqu'à 65 ans.

Aussi, à compter du 1er septembre, l’âge légal de départ à la retraite sera relevé progressivement de 3 mois par an pour atteindre 64 ans en 2030. Vous savez, quand je vois Elisabeth Borne derrière son pupitre, je n’ai pas l’impression d’avoir une Première ministre qui vient pour chérir et aimer son pays et ses habitants. J’ai l’impression d’avoir une juge.

Une juge qui vient délivrer sa peine et ça sera deux ans. Tout ce que je peux dire, c’est que les Français dans la difficulté ont toujours réagi. C’est un tour de passe-passe vieux comme les gouvernements : pour mieux imposer leurs mesures les plus impopulaires, ils commencent par annoncer, par exemple, une "réforme" extraordinairement brutale en espérant que personne ne réagira, et que le bon peuple sera trop occupé à essayer de gagner de quoi boucler ses fins de mois pour oser protester.

Quel est le cœur de la philosophie ? Nous devons travailler plus et plus longtemps. Il n’y a pas de doute.

Mais si tout de même des voix s’élèvent pour dénoncer cette extraordinaire brutalité, les gouvernants font semblant d’avoir pris la mesure de cette émotion populaire, et d’en tenir compte. Certains partenaires sociaux disent : “Les retraites, à la rentrée, c’est le chaos.” La discussion doit commencer à la rentrée.

J’ai vu tous les partenaires sociaux, ça ne vous a pas échappé, ces dernières semaines. Ils ne voulaient pas qu’on passe la réforme cet été. Ils assurent alors, avec des trémolos dans la voix, qu’en définitive, la "réforme" promise sera un tout petit peu moins brutale que prévu : finalement, bonne nouvelle, on ne va pas vous distribuer cent coups de bâton, on va vous en donner seulement quatre-vingt, merci qui ?

Merci Macron ! Merci Macron ! Merci Macron !

Les macronistes maîtrisent à la perfection ce genre de stratagème : nous venons encore de le vérifier à deux reprises, en l’espace de quelques jours. À la toute fin de l’année 2022, tout d’abord, ils ont profité de la période des fêtes, durant laquelle nous relâchons généralement notre attention, pour tenter un très sale coup, en escomptant manifestement qu’à l’approche du réveillon, personne ne s’en apercevrait. Attention : c’est un peu technique, mais très révélateur.

Le vendredi 23 décembre, juste avant Noël, donc, le gouvernement a transmis aux syndicats, qui n’avaient pas été consultés ni prévenus, un projet de décret prévoyant qu’en plus d’une réduction de 25 % de la durée d’indemnisation des nouveaux chômeurs quand le taux de chômage est inférieur à 9 %, comme c’est le cas en ce moment, cette durée d’indemnisation serait carrément réduite de 40 % si ce taux de chômage devait passer sous les 6 %. En d’autres termes, moins le chômage est important, plus les chômeurs trinquent. Les syndicats, pris par surprise, ont tout de même très vivement réagi : même la CFDT s’est fâchée.

De sorte que dix jours plus tard, le 3 janvier 2023, la Première ministre Élisabeth Borne, constatant que le décret qui devait passer inaperçu énervait ceux qu’elle appelle ses "partenaires sociaux", a annoncé le retrait de la mesure réduisant de 40 % l’indemnisation des chômeurs, en présentant cela comme une concession. Mais bien sûr, la mesure la plus scandaleuse, la réduction initiale de 25 % de l’indemnisation, n’a pas du tout été supprimée. Moi j’entends que ce point n’a peut-être pas suffisamment fait l’objet de discussion, donc nous allons le retirer, ce troisième niveau du décret qui entrera en vigueur au 1er février et nous remettrons ce sujet dans la concertation sur les futures règles de l’assurance-chômage.

Le gouvernement a donc bien renoncé à une mesure extraordinairement brutale pour mieux en maintenir une autre qui l’est presque autant. Avec la réforme des retraites, c’est exactement la même chose. Pendant des semaines et des semaines, les macronistes, qui savaient pouvoir compter sur leurs fidèles journalistes pour klaxonner leur message de fermeté – c’est effectivement ce qu’il s’est passé -, ont répété en boucle qu’il était hors de question qu’ils renoncent à ce qu’ils présentaient comme l’un des points les plus importants de cette réforme, figurant en toutes lettres dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron en 2022 : le report de l’âge légal de départ en retraite à 65 ans.

Moi je crois qu’on a été très clair pendant la campagne présidentielle, c’est peut-être même l’un des seuls sujets qui est ressorti clairement et nettement de la campagne présidentielle et des campagnes législatives. Ca ne veut pas pour autant dire que ce sera simple, ça ne veut pas pour autant dire que c’est populaire, et ça change quand même la donne. Mais depuis le début de la nouvelle année, ils se sont soudain montrés moins catégoriques.

Et finalement, avant-hier lundi 9 janvier, le Figaro, qui est un peu le bulletin de liaison de la droite décomplexée, a pu claironner l’heureuse nouvelle que les macronistes étaient finalement d’accord pour explorer plutôt "la piste du report à 64 ans". Le gouvernement donne ainsi l’impression d’avoir été à l’écoute de la population française, qui, d’après les instituts de sondage, est très majoritairement opposée à la réforme des retraites et en particulier à cette mesure. Surtout, et comme pour le décret qui prévoyait de réduire de 40 % l’indemnisation des chômeurs : le gouvernement donne une fois de plus l’impression d’avoir lâché du lest, puisqu’il semble accepter de renoncer au report de l’âge légal de départ à 65 ans, qu’il présentait pourtant comme une mesure incontournable.

La retraite à 65 ans, vous allez l’abandonner ? Nous n’allons pas abandonner la retraite à 65 ans. Aussi, à compter du 1er septembre, l’âge légal de départ à la retraite sera relevé progressivement de trois mois par an pour atteindre 64 ans en 2030.

Mais là encore, cette prétendue reculade sert à consolider ce qu’il y a de plus scandaleux dans cette réforme : le report de l’âge légal de départ. C’est exactement le procédé qu’on décrivait au début de cette chronique : le gouvernement fait comme s’il devait renoncer la mort dans l’âme à ses cent coups de bâton, alors qu’il a toujours l’intention de nous en donner quatre-vingt. Dans le cas de la réforme des retraites, cette vraie-fausse concession présente, en outre, un avantage considérable : elle va plaire au très, très droitier député Éric Ciotti, admirateur d’Éric Zemmour devenu l’an dernier président des Républicains, qui vient précisément d’expliquer au Journal du dimanche qu’il était prêt à voter (et à faire voter par les élus de son parti) la réforme des retraites, à condition que l’âge légal de départ en retraite soit fixé à 64 ans, plutôt qu’à 65 ans.

Et cela tombe assez bien, car, justement : le principal objectif des macronistes, après avoir offert en 2022 deux vice-présidences de l’Assemblée nationale à l’extrême droite, est d’obtenir en 2023 le soutien de la droite extrême d’Éric Ciotti. Pour cela, tous les moyens sont bons, y compris les bobards les plus extravagants. Ce dernier point ne constitue pas exactement une surprise : il nous confirme juste qu’en 2023, ces gens vont continuer à nous mentir comme des arracheurs de dents, exactement comme ils l’ont toujours fait depuis 2017.

Parce que c'est notre projet ! Par exemple, Gabriel Attal, ministre des comptes publics d’Emmanuel Macron, vient très sérieusement de déclarer, toujours dans Le Journal du dimanche, où il demande au parti d’Éric Ciotti d’accompagner la réforme des retraites, que "sans" cette "réforme, il y aura" en France "500 milliards d’euros de dette supplémentaire sur vingt-cinq ans". Première remarque : Gabriel Attal et sa cheffe n’ont pas du tout les même sources, puisqu’Élisabeth Borne, quant à elle, prédisait le mois dernier, avec la même belle assurance, que sans cette même réforme, nous aurions "plus de 100 milliards d’euros de dette supplémentaire pour notre système de retraite dans les dix prochaines années".

Seconde remarque, la plus importante : les chiffres de Gabriel Attal ne sont bien sûr pas moins fantaisistes que ceux d’Élisabeth Borne. Car, comme on l’a déjà dit ici-même l’année dernière : le Conseil d’orientation des retraites, le COR, organisme étatique qui n’a rien d’un repaire de gauchistes, considère dans son dernier rapport que notre système de retraite, contrairement à ce que prétend donc le gouvernement, se porte plutôt bien. En 2021, il a ainsi dégagé un excédent de 900 millions d’euros, et dispose désormais de réserves d’un montant de 3,2 milliards d’euros.

Et s’il est vrai que son "solde global risque" éventuellement "de se dégrader après 2023, ce n’est que faiblement et de manière contrôlée", estime le Conseil d’orientation des retraites, qui pronostique de toute façon "un retour à l’équilibre après 2030". Surtout : le COR explique dans son rapport que ses analyses "ne valident pas le bien-fondé des discours qui mettent en avant l’idée d’une dynamique non contrôlée des dépenses de retraite". L’affirmation de Gabriel Attal selon laquelle "sans réforme, il y aura 500 milliards d’euros de dette supplémentaire sur 25 ans" est donc complètement inexacte, et complètement délirante.

Mais pour finir : imaginons – juste pour la beauté de l’exercice, et en reprécisant bien que ce n’est pas du tout le cas - que ce ministre dise la vérité. Imaginons que notre système de retraite creuse effectivement un déficit de plusieurs centaines de milliards d’euros dans les finances publiques. Est-ce que le seul moyen d’éviter cette issue est de procéder à une réforme extraordinairement brutale ?

Évidemment pas. L’économiste Thomas Piketty vient de rappeler, dans Le Monde, que les 500 plus grandes fortunes de France sont passée, depuis dix ans, "de 200 milliards à 1 000 milliards" d’euros, et qu’ "il suffirait d’imposer à 50 % cet enrichissement exceptionnel", en laissant donc la moitié de leur bénéfice à ces heureux nababs, "pour rapporter 400 milliards" dans les caisses de l’État. C’est-à-dire, grosso modo : la somme dont Gabriel Attal soutient qu’elle est nécessaire au maintien de notre système de retraite.

Simple. Basique. Répétons-le lentement : au lieu de procéder à une réforme qu’ils présentent mensongèrement comme nécessaire et à laquelle l’immense majorité des Français sont opposés, les macronistes, s’ils souhaitaient réellement protéger le système de retraite, pourraient taxer partiellement les profits exceptionnels réalisés depuis dix ans par les 500 personnes les plus riches de France.

On a l'impression qu’aujourd’hui augmenter l’impôt sur soi les grandes fortunes, soit les grands revenus ou les deux à la fois d’ailleurs, ce serait inédit, mais il faut se rappeler que, même dans l’Amérique républicaine de Roosevelt, les taux d’imposition sur les plus hauts revenus étaient au-delà de 90 % et les choses fonctionnaient très bien. Mais bien sûr : il n’est pas question, pour le président des riches, de procéder à une telle réforme, qui pénaliserait les possédants alors qu’il est tellement plus simple de voler aux pauvres quelques années de repos supplémentaires. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, la vie n’est pas facile pour les gens comme Bertion.

Des œufs pourris ! Les salauds ! Enfoiré de profiteur !

Ce qu’on reproche à Bertion : toucher une retraite à taux plein. Ici, ça ne pardonne pas. Taux plein, va !

Depuis la nouvelle loi Macron sur les retraites, toucher une retraite à taux plein devient compliqué, voire suspect. Les salauds, des chaussures neuves. Très belle et très bonne année quand même à toutes et à tous.

Et à jeudi prochain.