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AutreFrance Culture — Le Temps du débat (sur Site radio)· 14 avril 2026 26 minContradictoireMixte

Les féministes contemporaines se réclament-elles toujours de Simone de Beauvoir ?

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Invité

Simone de Beauvoir est aujourd'hui ce que l'on appelle une référence. Le 40e anniversaire de sa disparition donne lieu à beaucoup d'hommages et le deuxième sexe, son ouvrage phare, est entré dans la prestigieuse collection de la Pléiade il y a quelques semaines comme une nouvelle étape de cette consécration. Longtemps attaquée, parfois caricaturée, Simone de Beauvoir est désormais largement installée dans l'histoire intellectuelle, dans la tradition des courants féministes et bien au-delà. Mais cette consécration ne la rend pas pour autant intouchable et sa pensée continue de vivre, de faire débat dans les milieux progressistes comme conservateurs.

Sa pensée même est-elle fondamentalement universelle ? Comment est-elle relue aujourd'hui par les courants féministes contemporains ? Et au fond, que faire aujourd'hui du beauvoirisme ? Une invitée pour nous éclairer ce soir, Mickaël Prevot. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes agrégé docteur en philosophie de l'université Paris, un Panthéon-Sorbonne. Vous avez fait paraître en 2023 l'ouvrage intitulé « L'expérience de l'oppression » qui a paru aux presses universitaires de France. Merci d'être avec nous ce soir dans « Questions du soir ».

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Présentateur

Je voudrais que vous répondiez aussi à cette attaque qu'on a portée contre vous. C'est qu'en somme, on a affecté de vous confondre avec les féministes et les suffragettes à la manière 1900, n'est-ce pas, et de penser que vous aviez manifesté une rancune et un sentiment de vengeance extraordinaire et une espèce d'incompréhension de la qualité de la femme.

1:44
Invité

D'abord, je trouve qu'utiliser le mot suffragette et féministe comme insulte, ça prouve qu'on est soi-même profondément anti-féministe, parce qu'enfin, avec tout le ridicule et toutes les difficultés qu'elles avaient à traverser, ces femmes combattaient pour un combat qui était valable. Par ailleurs, je ne crois pas du tout avoir négligé la description de ce qu'est vraiment la condition féminine, le fait qu'il y a un donné physiologique, historique, social, qui définit la femme comme étant autre que l'homme, profondément différente.

La question, c'est de savoir, à partir de là, quelles sont ses chances, quels chemins peuvent être ouverts à sa liberté, et c'est de l'aider à se sauver comme être humain dans le monde où elle a, naturellement, comme tout individu d'ailleurs, une situation très singulière. Une très belle archive où l'on entend la journaliste Claudine Chounaise face à elle, évidemment Simone de Beauvoir, qui défend l'apparution de son ouvrage, ouvrage principal intitulé Le Deuxième Sexe, Mickaël Provo. Est-ce que c'est cela une partie du travail de Simone de Beauvoir ? Au fond, c'est de dessiner, définir ce qu'est la condition féminine.

Oui, alors dans Le Deuxième Sexe, qui est considéré comme une sorte de bible pour le mouvement féministe, qui a été un ouvrage extrêmement important pour des milliers de femmes, Beauvoir pose cette question fondamentale. Qu'est-ce qu'une femme, qui avait déjà été posée dans l'histoire de la philosophie, il y avait eu des investigations sur l'amour, sur la sexualité, sur la différence entre hommes et femmes, en fait, même depuis Aristote. Mais là, pour la première fois, c'est une femme qui pose la question, depuis son point de vue, depuis une expérience qui est située. Et elle va en faire un objet philosophique, donc en faire un problème.

Et elle montre que, en fait, les femmes, lorsqu'elles sont sommées de se définir, elles ne peuvent utiliser qu'une catégorie qui a été forgée par des hommes, donc la catégorie femmes, et qui a été investie de discours, de définitions contradictoires. Et tout ce qui a été écrit jusque-là sur les femmes par les hommes, en fait, fabrique un ensemble de projections, de mythes, à l'intérieur desquels les femmes sont censées se définir. Et c'est-à-dire que dessiner ce qu'est véritablement, profondément, ontologiquement une femme pour Simone de Beauvoir, c'est quelque chose qui doit être mené dans le temps long ? Un ouvrage n'y suffira pas ? Oui, ça doit être mené dans le temps long.

En fait, à l'origine du deuxième sexe, elle, elle voulait écrire sur elle. Et elle s'est rendue compte qu'en souhaitant écrire sur sa propre vie, elle était obligée de décrire la condition féminine, puisque, justement, les femmes sont obligées de se définir à travers des termes qui ont été forgés par les hommes. Et donc, elle entreprend une sorte de critique épistémologique de tous les discours qui ont été faits, en citant le philosophe, par exemple, Poulain de la Barre en épigraphe, « Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être tenu pour suspect, car ils sont à la fois juges et partis.

» Et elle va prendre au mot cette idée-là pour montrer que tous les discours qui prétendent expliquer l'infériorité féminine, en fait, la justifient et donc naturalisent l'inégalité entre les hommes et les femmes. Voilà ce que les éditions Gallimard écrivent, puisque le deuxième sexe vient d'entrer dans la fameuse collection de la Pléiade, « Il est rare qu'un livre change la face des choses. Le deuxième sexe l'a fait. » C'était en 1949 et son ferment continue d'agir. Est-ce que c'est un biais rétrospectif ou, dans le fond, on a tendance à édulcorer aussi les critiques qui ont très très vite affleuré au moment de la parution de cet ouvrage ?

C'est un ouvrage qui a bouleversé la vie de milliers de femmes. Dès 1949 et 1950, 80 000 exemplaires sont vendus. Donc c'est énorme, ça a été un succès massif. Auprès d'Electrice en particulier ? Et auprès d'Electrice, l'historienne Marine Rouge est revenue sur toute la correspondance de Beauvoir et Sélectrice. En fait, Beauvoir recevait des milliers de lettres chaque année de femmes de différents milieux sociaux, de différentes conditions, des femmes non-blanches aussi.

Donc pas un seul milieu social qui était bouleversé par la lecture du deuxième sexe et qui lui disait que ce livre, en fait, avait changé leur vie et leur vision de la maternité, leur vision de la conjugalité, leur vision de leur corps, de leur rapport à leur mère, à leur fille. Donc, en fait, dans l'existence ordinaire, oui, ça a produit des bouleversements. Si je tire le fil de ce que vous décrivez là, comment ce livre agissait-il auprès de ces lectrices ? Par quel biais, par quel truchement avait-il ce pouvoir-là de changer le quotidien des femmes qui écrivaient à Simone de Beauvoir ?

Ce qui est, en fait, très singulier dans l'ouvrage, c'est qu'elle relie des fragments d'expérience à partir de différents types de discours qui sont autobiographiques, qui sont des récits d'expérience personnelle aussi. Elle puise dans ses souvenirs. Elle utilise la littérature. Et donc, elle rassemble ces morceaux d'expérience, ces fragments, pour les mettre en résonance. Et en fait, c'est cet effet que produit la lecture de l'ouvrage. C'est qu'il y a un effet d'écho extrêmement fort. À certains endroits, on retrouve quelque chose de sa propre expérience, peu importe, en fait, notre condition ou peu importe les différences qui séparent les vécus.

Et en fait, avant tout le mouvement féministe des années 70 qui a, en quelque sorte, mis en place la méthode des groupes de conscience ou, en tout cas, la démarche politique des groupes de parole où les femmes parlaient d'elles-mêmes en leur nom, Beauvoir, dans l'ouvrage, parvient à tisser des fragments d'expérience pour produire des effets de résonance. C'est vous que je cite, Michael Provo. Voici ce que vous écrivez. La portée philosophique et non sociologique du deuxième sexe tient à la radicalité avec laquelle il interroge les multiples voies par lesquelles on devient femme ou, au contraire, la possibilité de ne pas le devenir au sens patriarcal du terme et d'accueillir l'inconnu.

Qu'est-ce que vous voulez dire ? En fait, pour Beauvoir, les femmes sont des êtres humains. Donc, comme tout être humain, elles sont travaillées par des contradictions, par des ambiguïtés, ce qu'elle appelle l'ambiguïté et qu'elle a développé, en fait, auparavant, pour une morale de l'ambiguïté. Donc, ça, c'est en 1947. C'est-à-dire qu'on est travaillé par des tensions internes de passivité, d'activité, de désir de se projeter dans le monde ou de désir d'intériorité. Et, en fait, toutes ces contradictions-là, elles sont, en quelque sorte, appauvries et polarisées à l'intérieur d'une bipartition binaire qui est patriarcale.

Donc, en fait, la bipartition masculin-féminin appauvrit la richesse des expériences vécues et l'indétermination, aussi, de toute vie. Et les femmes souffrent de cette situation où elles ne se voient, en fait, qu'un seul chemin existentiel possible, celui d'une féminité patriarcale qui est monochrome et qui est, donc, beaucoup moins riche, beaucoup moins multiple, beaucoup moins complexe que ce que l'existence humaine pourrait leur offrir. Une autre manière de le dire, de le formuler, peut-être, c'est aussi que Simone de Beauvoir décrit la difficulté pour les femmes de se sentir, de s'affirmer, de se définir comme des sujets, comme sujets à part entière.

Oui, elles sont prises à l'intérieur de termes qui sont relationnels. En fait, elles sont les femmes de leur mari, les mères, les épouses, les amantes. Donc, elles peinent à se définir dans leur autonomie comme des sujets qui peuvent parler en première personne depuis leur propre terme. Et là encore, dès l'introduction, en fait, elles soulignent « Je suis une femme. Si je veux me définir, en fait, c'est la vérité qui constitue le fond sur lequel s'enlèvera toute autre affirmation. » Donc, en fait, elles n'ont pas d'autre moyen de se penser qu'à l'intérieur d'un prisme de discours, de mythes, d'images, de projections, de peurs, de fantasmes qui ont été forgés par les hommes.

Vous avez commencé à l'aborder, Michael Provo. Je voudrais vous permettre de détailler la méthode qui est celle de Simone de Beauvoir dans le deuxième sexe. Elle part de l'expérience. Elle part du corps des femmes. Elle s'intéresse à leur sexualité. Elle s'intéresse à la question de la maternité, à des problèmes de vie vécue, de quotidien. Oui, là encore, c'est un geste philosophique qui est radicalement nouveau puisqu'elle s'intéresse à des aspects de la vie ordinaire qui n'avaient pas été analysés et décrits de cette manière-là auparavant. Et en fait, elle en fait des voies de réflexion philosophique.

Donc, elle, ce qui l'intéresse, c'est la diversité des formes de vie possibles, la manière dont les femmes sont prises à l'intérieur de contradictions, de schémas patriarcaux et en même temps, ils résistent ces forces de déplacer certaines normes et donc d'affirmer une certaine forme de liberté puisque malgré tout, les femmes cherchent à être des sujets autonomes. C'est un petit peu ça le drame de leurs conditions, c'est qu'elles cherchent à s'affirmer en tant que sujets complexes, comme je disais, travaillés par des contradictions et en même temps, elles sont prises à l'intérieur de schémas qui réduisent leur existence. Des propos, cette fois-ci, tenus en 1973.

Il brûlerait, cet ouvrage, le deuxième sexe, il brûlerait, personne ne le lirait plus, ça me serait égal. Son contenu est, pour l'essentiel, assimilé depuis bien longtemps. Une autre aurait aussi bien pu l'écrire, fin de citation, c'est Simone de Beauvoir qui parle de son propre ouvrage, est-ce à dire qu'elle le reniait, qu'elle ne l'assumait pas ou c'est un petit artefact là ? Il me semble qu'elle a beaucoup bougé en fait par rapport au deuxième sexe. Elle adopte une démarche qui est davantage matérialiste à partir des années 60-70.

Elle est dans un cadre qui est marxiste, un petit peu plus classique, où elle va s'intéresser de plus près à la question du travail et en fait, elle critique le primat qu'elle avait donné dans le deuxième sexe à la pensée aigulienne, à la confrontation des consciences. Donc elle s'éloigne un petit peu de la perspective ontologique ou existentialiste pour adopter un cadre marxiste plus classique. Écoutons une nouvelle fois Simone de Beauvoir dans une archive de 1979, cette fois-ci, dans un entretien avec Paula Jacques à l'occasion de la sortie du film Simone de Beauvoir de José Dayan.

J'ai voulu parler de moi, je pensais à ce moment-là faire un livre sur moi pour m'expliquer un peu, savoir qui j'étais, etc. Et je me suis avisé que pour parler de moi, il fallait d'abord que j'explique ce que j'étais que d'être une femme. Parce que malgré tout, j'avais toujours vécu assez en égalité avec les hommes puisque intellectuellement, mes études avaient très bien marché, que les hommes m'avaient traité vraiment, enfin en tout cas ceux que j'estimais, tout à fait sur un plan d'égalité. Et tout de même, je me suis dit que ce n'est pas la même chose d'avoir été élevée en fille ou d'avoir été élevée en garçon.

Alors ça m'a amenée à étudier un peu le monde tel qu'il est décrit, le monde féminin tel qu'il est décrit par les hommes. C'est-à-dire que c'est pour ça que j'ai commencé par les mythes. Et puis je pensais que les mythes, il fallait passer des mythes aux raisons qu'il y avait sous ces mythes et étudier alors la physiologie de la femme et puis son histoire. Et puis de là, je suis passée alors ensuite à des situations concrètes. Du moment où j'ai commencé à travailler, j'ai regardé les autres femmes autour de moi. Je me suis un peu sûre que finalement, ma situation était très exceptionnelle et que j'avais beaucoup de chance.

C'est d'ailleurs ça qui me permettait d'écrire ce livre qui a souffert vraiment de la condition féminine sauf peut-être dans les toutes premières années de mon adolescence. C'est un bon résumé, Mickaël Provot, de la méthode de Simone de Beauvoir définie par elle-même. Oui, c'est ce que Geneviève Fresse a appelé le privilège en fait de Simone de Beauvoir, c'est-à-dire qu'elle a l'impression de ne pas avoir tant souffert de sa condition féminine, de sa position de féminité. Et en même temps, cette position comme ça privilégiée lui permet d'avoir plus de recul et d'avoir plus de distance par rapport à la vie des femmes ordinaires.

Donc en fait, elle opère une sorte d'aller-retour dans le deuxième sexe entre une position qui lui permet d'avoir du recul et en même temps une entrée dans la complexité et la diversité des formes d'expériences féminines. Alors essayons maintenant de mieux comprendre les critiques qui sont adressées à l'ouvrage. Les critiques sont adressées très tôt dès sa parution sur quoi se concentrent en particulier les commentaires négatifs portés à l'encontre du deuxième sexe. Alors ça a été une publication qui a été jugée scandaleuse en fait.

Par exemple, François Mauriac, l'écrivain, a écrit vraiment que le deuxième sexe était un scandale, que le chapitre « L'initiation sexuelle de la femme » n'avait pas sa place, je le cite, dans une grave revue littéraire et philosophique telle que les temps modernes puisque le chapitre a été publié à part. Donc ça a scandalisé, je pense, par la question de la sexualité qui est centrale en fait dans l'ouvrage, par la question du désir des femmes aussi. Et ça, c'est ce que Sylvie Chaperon a aussi mis au jour. Mais en fait, dans ces années-là, c'était aussi l'existentialisme sartrien qui était visé à travers Beauvoir.

Donc, à la fois, elle, on la visait par la liberté qu'elle s'était donnée à investiguer de nouveaux objets ordinaires tels que la sexualité, mais il y avait aussi Sartre qui était visé à travers elle et notamment qui venait menacé en fait par la morale existentialiste tout un ensemble de valeurs qui étaient chères aux communistes, aux catholiques, donc en fait à différentes franges politiques. Dans les années qui suivront, des critiques plus théoriques affleront, notamment l'idée selon laquelle Le Deuxième Sexe est un livre qui concerne particulièrement des femmes blanches de la classe moyenne et supérieure.

Oui, alors il y a eu des critiques intersectionnelles très fortes à l'encontre du Deuxième Sexe, d'autant plus fortes que Beauvoir a commencé l'écriture lors d'un séjour chez l'écrivain africain-américain Richard Wright aux Etats-Unis qui lui a donné beaucoup d'éléments sur le racisme ségrégationniste aux Etats-Unis, donc le racisme antinoir. Donc en fait, elle avait des éléments à l'esprit au moment de la rédaction. Elle avait lu l'ouvrage de Gunnar Myrdal qui est un économiste suédois qui lui-même cite des autrices africaines-américaines, par exemple Zora Neillorston et en même temps elle n'en fait rien.

En fait, dans Le Deuxième Sexe il y a très peu de références, il y a quelques mentions ponctuelles à Richard Wright mais justement pour établir une forme d'analogie entre l'oppression raciale des Noirs aux Etats-Unis et l'oppression des femmes blanches donc en invisibilisant les femmes noires qui se situent à l'intersection de différents rapports de domination. Donc il y a un oubli, un effacement et une vraie production en fait d'ignorance à cet endroit-là.

Et ça, ça lui a été durement reproché donc je pense à Catherine Sophia Bell qui est une philosophe étatsunienne qui est beaucoup revenue sur cette critique du système analogique et des parentés qui séparent les oppressions pour voir des points de ressemblance et de dissonance et il me semble que c'est une critique qui est extrêmement productive qui est en tension qu'on retravaille aussi aujourd'hui puisque par ailleurs la pensée politique de Beauvoir est travaillée par des contradictions elle-même elle a eu un engagement anticolonial très fort à partir des années 60 donc elle s'est intéressée à la question du racisme dans l'Amérique au jour le jour qui est son journal de voyage aux Etats-Unis elle y revient également donc c'est une question pour elle qui est importante mais voilà elle est prise dans des tensions.

Vous avez mentionné la philosophe et afroféminisme Catherine Sophia Bell et bien la voici Malgré ses apports et ses intuitions importants le deuxième sexe présente certaines limites parmi lesquelles une approche analogique de l'identité et de l'oppression le recours à des cadres comparatifs et concurrents pour penser les oppressions ainsi que la manière dont les femmes noires et d'autres femmes racisées sont selon les cas soit complètement absentes du texte soit abordées de manière problématique si vous pensez que je devrais dire que si on la lit d'une certaine manière Beauvoir est en fait un peu intersectionnel ou si vous voulez vous demander comment Beauvoir aurait pu être censé savoir quoi que ce soit sur les femmes noires alors vous détournez la discussion pour défendre Beauvoir vous ne pensez que la féminité blanche et vous passez à côté de mon propos j'ai perdu patience avec les femmes blanches qui supposent que moi-même ou d'autres femmes noires et femmes racisées critiquons ce texte parce que nous ne l'aurions pas lu en entier ou parce que d'une manière ou d'une autre nous ne l'aurions tout simplement pas compris nous l'avons lu nous l'avons compris et c'est sur cette base que nous le critiquons je vais revenir Michael Provo sur la fin de ses propos un mot sur le début où Catherine Sophia Bell dit une approche analogique de l'identité c'est ce qu'elle reproche au deuxième siècle au fond si je traduis elle dit que Simone de Beauvoir a tendance à paralléliser les oppressions il y a l'oppression contre les femmes il y a en parallèle l'oppression contre les travailleuses il y a en parallèle l'oppression contre les personnes de confession juive etc etc bref elle ne crée pas de point d'intersection entre ces différentes oppressions et c'est peut-être là l'un des défauts l'un des griefs qui est fait à cet ouvrage est-ce que je lis correctement les choses ?

oui tout à fait et je pense que la critique est définitive donc moi je m'inscris dans ces recherches là ensuite la difficulté c'est que donc le cadre analogique qui est celui de Beauvoir est aussi adossé à une enquête qui n'est pas empirique qui n'est pas sociologique et en fait elle ne prétend pas donner un tableau exhaustif des expériences féminines donc à mon sens cette critique de l'analogie doit aussi s'inscrire à l'intérieur du projet Beauvoirien qui est de travailler sur des possibilités existentielles sur des expériences qui sont inachevées qui sont là encore fragmentaires sans prétendre à une forme d'exhaustivité et je pense qu'on est nourri dans cette critique de l'analogie en replaçant vraiment voilà l'effort de description Beauvoirien qui est de s'intéresser à des types d'expériences aussi qui entrecroisent elle son propre vécu puisque comme elle le dit elle a commencé à écrire le deuxième sexe au moment où elle elle voulait parler d'elle elle a eu cette idée donc je pense que ça s'inscrit à l'intérieur de ce cadre méthodologique là je reviens comme promis à la fin du propos tenu par Catherine Sophia Bell elle dit en substance malgré ses apports importants le deuxième sexe présente certaines limites nous l'avons lu nous l'avons compris et c'est sur cette base que nous le critiquons c'est fondamental aussi cette manière aussi j'allais dire strictement constructive d'aborder la critique du deuxième sexe elle l'a assimilée elle l'a lu elle l'a compris c'est peut-être aussi un point de départ malgré tout de sa réflexion oui tout à fait c'est pour ça que c'est vraiment une critique définitive je pense qu'on peut partir de là et ça ouvre ensuite d'autres recherches sur justement les points de tension entre pensée du racisme et pensée féministe chez Beauvoir sur elle ses propres engagements politiques puisque malgré tout elle était engagée aussi dans dans des combats liés à l'oppression raciale liés à l'oppression coloniale donc ça il ne faut pas l'oublier non plus et à mon sens c'est une tension qui est productive il faut aussi préciser que Simone de Beauvoir n'intéresse pas seulement les féministes n'intéresse pas seulement les femmes mais également les courants conservateurs voire extrêmement conservateurs puisqu'une partie de son héritage est aujourd'hui réappropriée par une partie de ses courants alors expliquez-nous oui alors certains courants qui se disent féministes qui sont transphobes par exemple qui revendiquent l'héritage de Beauvoir pour souligner que la seule question finalement importante serait celle du sexe d'un sexe qui est envisagé de manière métaphysique donc ça c'est toute une réappropriation complètement erronée du texte Beauvoirien pourquoi erronée alors dans le texte ?

puisque justement ces interprétations méconnaissent la question du genre chez Beauvoir et donc le fait qu'en fait la féminité c'est une construction sociale et c'est un signifiant donc c'est une catégorie de discours qui est investie historiquement de façon différenciée et Beauvoir soutient par ailleurs une forme d'anti-naturalisme dès le premier tome du deuxième sexe donc le premier chapitre qui s'appelle les données de la biologie elle dit qu'il y a des données objectives mais que ces données ne sont pas porteuses de valeurs et qu'en fait les différences physiologiques biologiques ou les différences entre les corps ne peuvent être expliquées qu'à la lueur de perspectives existentielles qui sont des perspectives humaines historiques sociales économiques et ça c'est quelque chose de très important qui est méconnu en fait dans les interprétations transphobes de Beauvoir 40 ans jour pour jour après la disparition de Simone de Beauvoir est-ce que la force de sa pensée la force du deuxième sexe notamment mais pas uniquement repose notamment dans le fait que Simone de Beauvoir demeure une figure disputée oui je pense que c'est un texte extrêmement riche qui suscite encore des débats très vifs et qui peut être réapproprié en des directions très différentes donc il y a tout un ensemble de travaux qui travaillent sur la conjugalité la question de l'amour les formes polyamoureuses aussi que sa pensée permet d'ouvrir des lectures Beauvoiriennes qui vont s'intéresser à la manière dont l'idéologie incel ou la violence masculiniste façonne un ensemble de projections par exemple à l'endroit des femmes et donc investissent la catégorie de féminité et à mon sens elle pose toujours cette question radicale extrêmement importante qui est qu'en dépit des acquis juridiques en dépit des conquêtes politiques objectives la question qui demeure pour les femmes c'est de pouvoir s'affirmer comme sujet et donc de pouvoir tracer des chemins de liberté et d'inventer un rapport au monde qui est singulier on ne n'est pas femme on le devient cela reste d'une radicalité actuelle une actualité radicale je ne sais pas oui parce que le devenir il est à entendre en un sens éthique c'est à dire que ce devenir est à inventer et en fait comme elle le dit en conclusion du deuxième sexe l'humanité nous ne savons pas ce que c'est nous avons à réinventer le sens même du mot humanité et à réouvrir la possibilité de se tracer un chemin existentiel véritablement singulier en dehors des rôles sociaux qui sont assignés aux femmes qui sont encore présents qui sont liés à la maternité qui sont liés à la conjugalité qui sont liés à une position de féminité à l'intérieur de relations en fait il est difficile pour les femmes d'exister en tant que sujet tout simplement indépendamment des relations indépendamment des attaches et de dire jeu en première personne merci beaucoup merci beaucoup d'être venu au micro Transculture pour les 40 ans de la disparition de Simone de Beauvoir merci également à celles et ceux qui ont préparé cette émission Rodi Ecken Bruno Barada Berti Bourdon une émission réalisée comme chaque soir mise en onde comme chaque soir par Léa Racine

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Locuteur

à celles et ceux qui sont liés à celles et ceux