Crans-Montana : la mort en direct
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Demain, E.Macron se rendra à l'hommage national en Suisse pour la cérémonie organisée en hommage aux victimes de l'incendie dans la station de Crans-Montana. 40 victimes, dont 9 Français.
Les images, la détresse des familles, la violence du drame sont encore dans tous les esprits en ce début d'année. Comment les familles peuvent-elles surmonter l'horreur? Comment la société a été profondément heurtée par ces images?
H.Romano est avec nous ce soir. Vous êtes psychothérapeute, spécialiste de la prise en charge du traumatisme.
Vous êtes auteure de "Accompagner le deuil en situation traumatique". Je vous montre la une de "Paris Match" avec ces visages des victimes. La jeunesse, la fête, les flammes, le 31 décembre...
Tout cela donne à cette tragédie un écho particulier? - H.Romano: Oui.
Il y a une identification projective plus forte que si ça s'était passé dans un endroit où on n'a pas l'habitude d'aller. Les gens qui font la fête dans les bars, c'est fréquent. Des jeunes adolescents qui se réunissent aussi.
L'identification projective est d'autant plus forte qu'on aurait pu dire "ça aurait pu m'arriver". Et il y a eu la place des écrans et la façon dont ça a été diffusé. - C.Roux: On a vécu ce drame en direct de l'incendie, aux cris de désespoir des parents qui cherchaient leurs enfants...
On va écouter la maman de Cyane, une jeune de 24 ans décédée. - Qu'une petite parte comme ça, ça ne devrait pas exister. Notre vie ne sera plus jamais pareille.
Je ne ferai plus jamais un 31 de ma vie. - C.Roux: Tout ça, on l'a vécu en direct.
On voit la douleur de cette maman. Il y a eu beaucoup d'incertitudes au soir du drame. - H.Romano: Oui.
C'est ce qu'on appelle le préjudice d'attente. On sait qu'il y a des corps, mais ils sont trop endommagés pour qu'on puisse avoir une reconnaissance directe. Il faut attendre l'analyse médicolégale.
Il y avait des ados, des adultes qui sont partis dans les hôpitaux à travers la Suisse, l'Allemagne et la France. Ca a été compliqué. On avait connu ça avec les attentats et avec l'accident de train de Brétigny.
On ne sait pas qui était dans le bar et s'ils sont vivants ou morts. C'est redoutable pour les familles. - C.Roux: On a vécu l'appel de la maman d'Arthur, 16 ans, qui appelait sur les réseaux sociaux en disant: "J'ai perdu mon fils.
Je ne sais pas où il est." Et puis, elle a révélé le décès de son fils. Il est important pour ces parents de prendre le monde à témoin?
Quand on est de l'autre côté de son écran, on peut se demander pourquoi elle s'expose. C'est important dans cette épreuve de pouvoir le faire? - H.Romano: Vous dites qu'on est derrière notre écran, dans notre canapé...
Ce n'est pas du tout pareil que les gens qui sont en plein dans l'événement au moment où ça se passe. Quand on est parent ou un proche et qu'on cherche son proche blessé ou décédé, les médias sont très utiles pour communiquer, pour donner l'alerte, pour avoir des informations. C'est différent quand il y a des témoignages des jeunes qui sortaient du bar et qui ont été pris à partie.
Mais pour les parents, ne pas être dans un état d'impuissance...
On veut savoir. C'est insupportable de ne pas savoir. - C.Roux: Il va falloir, pour les parents, faire le deuil, avec la culpabilité.
Je pense au papa de Jérémie, 17 ans, qui a survécu à l'incendie. Ses premiers mots à son réveil du coma ont été: "Pardon d'être sorti ce soir-là." - H.Romano: La culpabilité, c'est ce qui permet de faire face à l'inintelligible, face à quelque chose auquel on est impuissant.
Il faut reprendre le contrôle. Quand les parents endeuillés disent que c'est leur faute, moi qui m'occupe de personnes endeuillées dans des conditions traumatiques, ils disent tous la même chose, que c'est de leur faute. Il ne s'agit pas de leur dire que c'est de leur faute.
Il y a eu des propos très durs de médias à l'égard des parents, en disant: "Pourquoi votre enfant y était?" Il faut comprendre ce qui amène ces gens à dire que c'est de leur faute. Ce n'est pas en forçant les gens à penser certaines choses qu'on les aide. - C.Roux: Il y a une prise en charge immédiate pour ceux qui ont été témoins de certaines scènes, ceux qui s'en sont sortis, les proches, les jeunes qui ont témoigné qui ont perdu des amis?
Comment se passe une prise en charge comme ça? Certains ont témoigné qu'ils sont allés à la cellule psychologique. - H.Romano: On évalue le niveau d'implication.
Il y a les victimes blessées qui sont en état de communiquer. Il y a les victimes témoins. Il y a les proches.
Ce n'est pas du tout le même type de prise en charge. On essaie d'avoir une continuité au niveau des intervenants pour permettre à ces personnes de ne pas être seules. On est présents.
Et la présence peut se faire autrement que par le fait d'inonder les gens de paroles. - C.Roux: Il y a eu des polémiques.
C'est assez terrible. On a jugé les jeunes qui filmaient ce bar en train de brûler alors qu'ils auraient dû partir. On a jugé ceux qui filmaient à l'extérieur plutôt que de secourir.
Quel regard vous portez sur ceux qui jugent et sur l'attitude de ces jeunes? - H.Romano: Face à quelque chose qui n'a aucun sens, vous pouvez avoir des réactions de stress et des réactions automatiques.
La plupart des gens filment au quotidien. La réaction automatique de filmer, c'est quelque chose qu'on voit souvent dans les catastrophes. Ce n'est pas de l'indécence.
C'est une relation psychique face au stress vécu. - C.Roux: On se demande pourquoi ils ne sont pas en train de partir, mais ils ne réalisent pas ce qui se passe. - H.Romano: Non, ils ne savent pas.
Possiblement que certains sont morts en filmant. La réaction de stress fait que les gens vont avoir des conduites automatiques et ne vont pas réaliser l'horreur de ce à quoi ils sont exposés. Le réflexe, c'est que tout le monde parte en courant.
Mais ce n'est pas ça pour les gens qui sont dedans. C'est différent pour les gens à l'extérieur. - C.Roux: Ce qui est nouveau dans ce drame, mais peut-être que ça a été le cas pour d'autres drames, c'est la mort en direct. - H.Romano: Oui.
Dans la temporalité, le fait qu'il y ait les écrans, les chaînes d'info en continu...
On est informés quasiment à la minute. Les gens derrière leur télé au réveillon ont vu en direct les gens sortir brûlés du bar. Ils ont assisté en direct.
Il n'y a plus la temporalité pour penser. Ca aussi, c'est nouveau. - C.Roux: Qu'est-ce que ça change?
Il y a eu des polémiques au lendemain du drame. On a jugé les parents, ceux qui filmaient...
Qu'est-ce que ça change pour nous, collectivement, dans la façon qu'on a d'appréhender un drame comme celui-ci? - H.Romano: Ca devrait changer la façon d'appréhender, en ayant une forme d'éthique.
On sait que ces images font effraction. Il ne faut pas interviewer tout de suite les victimes qui sortent. - C.Roux: Ca vous a choquée. - H.Romano: Oui.
C'est presque une violence médiatique. Psychologiquement, c'est très violent. Ils sont hagards.
Ils ne sont pas en état de communiquer. En plus, certains étaient mineurs. Parler, ça peut soulager, mais il faut qu'il y ait de l'altérité.
Ca, c'est une violence médiatique. La communication médiatique peut effracter la personne victime. - C.Roux: Qui n'a pas la conscience totale de ce qu'elle est en train de vivre, de dire et de faire. - H.Romano: Elle n'est pas en capacité de dire et d'exprimer...
Elle n'a pas son discernement. Il faut la protéger psychiquement et la préserver. Ce que Crans-Montana nous apprend, c'est qu'il faut nous éduquer aux écrans.
Il faut une éthique par rapport aux images. - C.Roux: Ne pas les regarder? - H.Romano: Couper les images, ça pourrait être important.
En tout cas, décrypter les images. Il y a beaucoup d'enfants qui ont été face aux images dans leur salon. Il y a l'impact des images, mais aussi l'environnement sensoriel.
Leurs parents étaient peut-être choqués. Ca peut créer un choc émotionnel, un traumatisme, au sens où ça va s'ancrer avec des troubles chez ceux qui ont vu les images de violence. On le sait depuis les attentats des tours jumelles. - C.Roux: Il y a ceux qui ont survécu, les grands brûlés.
On est du côté des survivants, mais le chemin de reconstruction va être très douloureux, très difficile. Il y a un grand brûlé qui s'appelle Sébastien, qui a 25 ans. Il a témoigné: "J'aimerais dire aux victimes de l'accident de Crans-Montana que la vie vaut la peine d'être vécue.
Ca vaut la peine de se battre." - H.Romano: On sait qu'il y aura des hauts et des bas.
Les brûlures, c'est extrêmement douloureux. C'est pour toute la vie. Ca fait des traces sur le corps.
C'est particulier. Il faudra les accompagner dans le temps. Surtout, il faudra éviter de les réduire au fait d'être des survivants de Crans-Montana.
Ce n'est pas une identité. Il y avait une vie avant et il y aura une vie après. - C.Roux: Et par rapport au travail qu'on peut faire sur les grands brûlés, qui doivent reconstruire une identité, qui doivent faire le deuil de leur corps? - H.Romano: C'est tout un travail qui est fait pour accompagner le changement corporel, le changement dans la relation à l'autre. - C.Roux: Les sauveteurs ont aussi été très éprouvés par cette intervention. - H.Romano: Des sauveteurs qui étaient surtout, au début, des volontaires. - C.Roux: Les manquements de la commune dans les contrôles, s'ils sont avérés, les alertes sur les conditions de sécurité qui n'ont pas été respectées...
La procédure judiciaire peut aider les familles à la reconstruction, à trouver des responsabilités, une explication? - H.Romano: Oui.
Il faut avoir du sens à ce qui s'est passé. Ca permet de ne pas être passif. Parfois, ça renforce le sentiment d'incompréhension.
Mais l'idée est de donner du sens.
Emmanuel Macron