Le français change : doit-on s'en inquiéter ?
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Chapitres
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Propositif 5 %Attaque 3 %Défensif 2 %
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 39:19InvitéChiffre
« Où apprend-on l'orthographe à l'école ? »
Temps de parole
- Invité35 %
- Présentateur26 %
- Invité 222 %
- Locuteur 88 %
- Locuteur 47 %
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France Inter
Bonjour et bienvenue dans le débat de midi. Je dois vous faire une confidence, j'adore les mots nouveaux. Chaque fois qu'il y en a un qui pointe le bout de son nez, c'est comme un cadeau de Noël. Et manifestement, je ne suis pas le seul, avec près de 400 millions de francophones dans le monde. Le français n'a jamais été autant parlé qu'aujourd'hui. Les dictionnaires n'ont jamais été aussi volumineux. Le français est une langue vivante, elle l'absorbe, elle se transforme, elle l'invente. Mais peut-être suis-je d'une béatitude dangereuse. Car pour certains, le vocabulaire se rabougrit, au contraire. La syntaxe se désagrège et les anglicismes envahissent tout.
L'écriture inclusive défigure la langue, la décolonisation veut réécrire son histoire. Et l'école, en voulant ne plus avantager les héritiers culturels, aurait choisi de déshériter tout le monde. Et les chiffres leur donnent quelques arguments. Selon le ministère de l'Éducation, seulement 52% des élèves de 5e maîtrisent correctement le français à l'oral. En réseau d'éducation prioritaire, c'est moins d'un élève sur quatre. Alors, qui a raison ? Est-ce que la langue s'enrichit ? Ou s'appauvrit ? Le français change. Doit-on vraiment s'en inquiéter ? C'est notre débat du jour. Et ce sujet vous passionne déjà, chers auditeurs, chères auditrices.
Vous nous écrivez au 01 45 24 7000 sur le WhatsApp de l'émission. Comme Denise qui nous écrit de Roubaix, mes petits enfants font des fautes, c'est insupportable. Ça me donne envie de sortir le martinet. Alors, il y a aussi Christian qui lui s'amuse d'écouter les jeunes, même s'il, je cite, ne comprend plus rien de ce qu'il raconte. Je me sens exclu. Je vous présente tout de suite nos deux invités, deux sommités. Au discours, vous allez le comprendre, très opposé. Alain Finkielkraut, bonjour. Bonjour. Vous êtes philosophe, essayiste, membre de l'Académie française. Vous venez de publier le cœur lourd chez Gallimard.
Une conversation avec le journaliste Vincent Trémollet de Villers, dans laquelle vous défendez, entre autres, la langue française comme un bien commun menacé. Et ce qui vous attriste le plus, comme Sioran, que vous citez, c'est que les Français n'ont pas l'air d'en souffrir. Est-ce que vous êtes sincèrement inquiet, Alain Finkielkraut ?
En tout cas, je remarque que Sioran est un immigré. Et il dit, maintenant que la langue française est en plein déclin, ce qui m'attriste le plus, c'est que les Français n'ont pas l'air d'en souffrir. Et c'est moi, rebut des Balkans, qui me désole de l'avoir sombré. Eh bien, je coulerai inconsolable avec elle. Je ne suis pas tout à fait un rebut des Balkans. Je suis un enfant d'immigré. J'ai été naturalisé à l'âge d'un an. J'ai pu grandir dans une école digne de ce nom. J'aime la langue française. J'essaye de la servir, de l'honorer, de la sauvegarder, parce qu'en effet, il suffit d'ouvrir les oreilles ou de regarder ce qui s'écrit. Cette langue s'effondre aujourd'hui sous nos yeux.
L'orthographe disparaît. Et comme nous sommes en régime de liberté et d'égalité, eh bien, au nom de la démocratie, chacun, estime-t-on, doit pouvoir écrire comme il veut. Voilà. C'est une première intervention, mais je pourrais développer tout ça, j'espère.
Évidemment, on a 40 minutes ensemble. Autant vous dire, chers auditeurs, que notre autre invité n'est pas d'accord avec Alain Finkercrout. Et ça fera tout l'intérêt, je l'espère, de la discussion. Anna Beyer, bonjour. Bonjour. Vous êtes professeure de linguistique à l'Université Paris-Cité, co-directrice de la grande grammaire du français chez Actes Sud. Vous venez de publier La grammaire se rebelle, au Robert. Vous faites partie du collectif des linguistes atterrés, comme il existe des économistes atterrés. Ils se sont fait connaître, notamment en publiant chez Gallimard un tract au titre provocateur. Le français va très bien. Merci.
Est-ce qu'il y a, selon vous, aucune raison de s'inquiéter ?
C'est quand même...
Ah, on a un petit problème de Larsen. On va tout de suite vous récupérer, chère Anne Abbeyé. Mais vous, Alain Finkercrout, vous pensez qu'on parle de moins en moins bien ? Oui, bien sûr.
Et si les linguistes atterrés nous expliquent que le français va très bien, c'est parce qu'en régime d'égalité, rien n'est supérieur à rien. Donc, on n'a pas le droit de produire sur le français le moindre jugement de valeur. Il n'y a pas de bon usage. Tout usage, tout usage est bon, tout usage est positif,
toute évolution est intéressante. Oui, mais Alain Finkercrout, on pourrait aussi vous rétorquer qu'en tant que linguiste, le rôle d'un linguiste, c'est d'observer la langue telle qu'elle est, telle qu'elle va. Alors que vous, vous êtes peut-être à un autre bout du spectre qui est celui de l'académicien ?
D'abord, ce n'est pas forcément un autre bout du spectre, c'est un grammairien, un linguiste, Grevis, qui a publié le bon usage. Et donc, mon interlocutrice, Anna Bayer, écrit « La grammaire se rebelle ». Mais la grammaire qui se rebelle, selon elle, c'est la grammaire qui se rebelle contre elle-même. Puisque, dit-elle, et elle aura l'occasion de le formuler, il n'y a pas de fautes, il n'y a que des variantes. Et peu importe qu'aujourd'hui, on répudie la syntaxe, cette instance des régulations du discours, parce que la syntaxe est une contrainte. Donc, c'est intéressant de voir des linguistes se réjouir de voir la grammaire se rebeller contre elle-même.
En tout cas, le débat est lancé, je sens que la discussion va être passionnante. Parlons-nous de moins en moins bien, ou au contraire, de mieux en mieux. Y a-t-il trop de règles en français ? Manquez-vous de vocabulaire ? Et si oui, est-ce que vous vous sentez jugé, voire méprisé quand vous parlez ? Dites-le nous, au 01 45 24 7000. En attendant, on rend hommage à celui qui avait une langue musicale si particulière. Il nous a quitté trop tôt. Je pense bien sûr à Kavinsky, qui nous appelle plus que jamais dans la nuit.
C'était Kavinsky et Love Fox, Night Call.
Le débat de midi.
Il est midi 14, le France échange. Doit-on vraiment s'en inquiéter ? Une conversation musclée et passionnante entre l'essayiste et philosophe Alain Finkielkraut et la linguiste Anne Abbeyé. Et avec vous, et je dois dire que vous êtes déjà très très très nombreux, nombreuses à nous écrire. Il y a Jacques, qui est de la vie d'Alain Finkielkraut. Il est absolument désespéré par les anglicismes. Je suis un vieux con, dit-il, de 75 ballets. Et j'avoue que trop, c'est trop. Il y a Jean-Michel aussi, qui lui, s'insurge contre les politiciens qui parlent trop mal et qui a inspiré notamment son petit-fils. Il dit Sarkozy a donné le ton en s'exprimant comme un élève de CE2.
Anne Abbeyé, est-ce que vous nous entendez ? Est-ce que vous êtes là ?
Oui, oui, je suis là.
Donc voilà, vous avez publié avec les linguistes atterrés un tract chez Gallimard qui s'appelait Le français va très bien, merci. Est-ce que vous, vous pensez que le français va bien ?
C'est sûr, c'est pas seulement une question d'opinion. En tant que linguiste, on étudie la langue, on étudie tous ses visages et on n'est pas les seuls à le dire. Vous l'avez rappelé, la langue française n'a jamais été autant parlée, plus de 300 millions de francophones, ni aussi écrite avec Internet. On n'a jamais eu autant de mots en français. Et évidemment, l'Académie répète le vocabulaire sera bouguerie, la syntaxe des agrèges. Elle le répète depuis Voltaire qui déjà s'inquiétait qu'on parle français ailleurs en Europe et que la langue allait se corrompre. Donc, c'est un petit peu leur fond de commerce.
Et c'est sûr qu'avec le dictionnaire de l'Académie qui est tout petit, même dans sa dernière édition, et sa grammaire qui est inexistante, on n'est pas aidé. Parce que le français, c'est aussi la deuxième langue la plus apprise à l'étranger. Donc, il y a un grand enjeu d'enseignement de la langue, de langue seconde ou de langue première. Mais heureusement, il y a d'autres ressources. Regardez le dictionnaire, ce grand dictionnaire en ligne, il s'enrigit tous les jours. Il est à plus de 450 000 mots. Beaucoup de mots viennent de sciences et techniques. Beaucoup de mots viennent d'autres pays aussi. La langue a toujours emprunté à l'arabe, à l'italien.
Et on emprunte pour s'enrichir, pour apporter des nuances de sens. Likeer, c'est un verbe français, en ER, ça ne veut pas dire du tout la même chose qu'aimer. C'est beaucoup plus précis. C'est mettre un cœur sur un message. C'est le vocabulaire de l'Internet. Donc, on a des nouvelles réalités qu'on a besoin de nommer.
On va entrer dans le détail, Anne Abbeyé, tout au long de cette conversation. Je voulais d'abord, tous les deux, vous faire écouter un message vocal qu'une auditrice nous a laissée au 0145 24 7000. Elle vous interpelle. Alain Finkielkraut, vous allez pouvoir répondre, évidemment.
Bonjour, je m'appelle Leïla. Et pour moi, l'évolution de la langue française, elle n'est pas inquiétante. Au contraire, elle est nécessaire, surtout pour repenser les usages de termes et d'expressions qui ont une origine coloniale. Je pense notamment au Mozoav, par exemple, qui est le nom des soldats kabiles de l'armée française. Je pense aussi aux termes comme bazar ou souk qui sont utilisés pour décrire une situation extrêmement désordonnée, alors qu'initialement, ce sont des lieux de commerce. Donc, rendons cette langue beaucoup plus inclusive et respectueuse.
Merci pour votre message, Leïla. Alain Finkielkraut, est-ce que la langue doit être plus inclusive et respectueuse, pour reprendre les mots de notre auditrice ?
La langue devrait d'abord inclure son propre passé. Une langue inclusive, c'est une langue qui est héritière et qui sait soigner son propre héritage. Quant à la recherche des traces du colonialisme dans la langue française, alors là, comme on disait à Constantine, les bras m'en tombent des pieds. nous resterions un pays colonial, il faut faire très attention, tout cela pendant que l'Algérie condamne les crimes de la colonisation pour mieux masquer le désastre qui règne depuis l'indépendance. Alors je trouve que franchement, ça suffit... Mais c'est vrai que ces mots d'origine étrangère ont des connotations négatives. Le bazar n'a pas forcément une connotation négative.
Il y a des bazar dans le monde, on en parle, et on en parle sans aucun mépris. Il faudrait mieux peut-être s'interroger, par exemple, sur la situation de la syntaxe. Et je donne quelques exemples. On est surtout très inquiets sur comment on doit faire. C'est un grand médecin des hôpitaux au moment du Covid. Et aussi ce propos d'Adèle Haenel, l'actrice, l'ex-actrice Adèle Haenel. Si moi, en tant que femme blanche, je ne fais pas un travail de déconstruction sur comment j'ai été construite, alors forcément, en fait, je me fais moi-même véhicule du racisme. Là, la syntaxe, selon vous, pose problème. Vous voyez bien, la langue est complètement chamboulée, piétinée, massacrée.
C'est franchement... Le linguiste qui observe l'effet linguistique doit être atterré par cet usage de la langue française.
Anne Abbeyé. La langue, selon vous, est-ce qu'elle est remplie d'une logique de domination ? Qu'il est bon d'interroger ou pas ? Et est-ce que vous devez, vous aussi, vous inquiéter sur cette syntaxe piétinée ?
Alors, je voudrais d'abord dire que dans la grande grammaire du français, on répertorie toute la richesse des usages actuels, des usages oraux, des usages écrits, qu'ils vous plaisent ou qu'ils ne vous plaisent pas. C'est-à-dire que c'est difficile quand même de rester dans cet aspect d'unerre. On parle bien, on parle mal, on fait une faute. Non, on a chacun plusieurs façons de parler et le bon usage, c'est celui qui est approprié à la situation, qui est approprié à la façon, à la personne à qui on s'adresse. Et c'est ça qui fait la richesse de l'oral, de pouvoir s'adapter à l'interlocuteur alors que l'écrit est plus impersonnel et crée plus de distance.
Est-ce qu'il y a aussi plusieurs définitions du bien parlé, Anna Bayer ? Les personnes qui nous occupent à propos des subordonnés puisque Alain Finkielkraut s'inquiète de surcommande. Mais construire une préposition avec une subordonnée, c'est ce qu'on fait depuis des siècles. C'est comme ça qu'on construit les circonstanciels. Selon que, avant que, depuis que, et on peut tout à fait ces subordonnés avoir des interrogatifs selon comment vous parlez. Bien sûr, on peut, tout est possible. Alain Finkielkraut. Tout est possible, bien sûr. La langue vit, elle ne cesse de vivre, etc. Et elle vit comme elle veut et le linguiste le constate. Alors, je voudrais vous citer Flaubert.
Flaubert dans une lettre à Georges Sande car j'écris, non pour le lecteur d'aujourd'hui, mais pour tous les lecteurs qui se présenteront tant que la langue vivra. C'est ça, la langue vit, oui, mais elle peut dépérir. Et Roland Barthes qui commente cette phrase de Flaubert dans son très beau dernier séminaire La préparation du roman dit ceci « Si Racine passe un jour, c'est déjà plus ou moins fait. Ce n'est pas parce que sa description de l'apparition de la passion est ou sera périmée, c'est parce que sa langue sera aussi morte que le latin pour l'Église conciliaire. Voilà où nous en sommes.
une langue qui se sépare de la littérature alors que la France était, comme le dit Mona Ouzouf, une patrie littéraire. Elle s'en sépare à la grande joie de certains linguistes qui considèrent que le souci de la langue c'est le fond de commerce de l'Académie française,
si j'ai bien entendu. Oui, alors on va revenir là-dessus mais juste Anna Beyer, quand même, est-ce qu'on peut dire pour répondre à l'infiquelkraut que le français se désagrège depuis l'invention du français ? Je crois qu'il y a des mots qui étaient utilisés qui ne le sont plus ou qui étaient... Comment est-ce que vous vous expliquez ce... Comment vous prenez cet argument ?
La langue change. On a des nouveaux mots comme Internet ou Covid. On a de nouveaux sens des mots comme souris ou nuages. La prononciation des langues change aussi. À l'époque de Racine, on disait le françois. Moi et toi, c'était mieux vu que moi et toi. Les constructions changent aussi. On disait je ne viens, ne suffisait à exprimer la négation et puis on l'a renforcée. Je ne viens pas, ça prend des siècles tout ça. Ce n'est pas comme les mots où on peut en ajouter tous les jours. Non, les changements de prononciation et de syntaxe, ça prend des siècles. Maintenant, on dit qu'ils n'expriment plus la négation. Ils subsistent comme marqueurs de prestige.
Donc, c'est important d'avoir plusieurs styles, d'avoir plusieurs registres et les linguistes ne sont pas ennemis de la littérature mais la littérature avec un grand L comme si rien n'avait changé depuis Racine, depuis Molière, ça ne va pas. On voit, je le montre dans mon livre que la littérature n'est pas interméable aux usages ordinaires, donne la parole à des personnages du peuple et utilise tout à fait ce que j'ai besoin. Voilà, c'est Madame de Sévignoy ou malgré que, c'est Gilles, c'est Proust. Donc, il y a quand même une variété d'usages qu'il est important de comprendre, il est important de savoir quelles sont les nouvelles tendances.
Anna Beyer, justement, est-ce que, Alain Finkielkraut, vous pensez que la langue peut encore s'améliorer ? Est-ce qu'un auteur qui écrit un grand roman aujourd'hui peut encore inventer une langue française ? Bien sûr qu'il peut inventer,
mais il peut inventer s'il continue d'aimer la langue française. Or, cette idée qu'on puisse aimer la langue française aujourd'hui n'a plus de sens. Car, comme le disait Heidegger, rien n'échappe aujourd'hui à l'empire de la technique, pas même la langue. La langue n'est plus conçue comme une civilisation, mais comme un service. C'était un don, un héritage, c'est dans un monde où tout est fonctionnement, un moyen de communication et d'information. Et c'est vrai que ça restera un moyen de communication et d'information. Mais l'idée qu'on puisse aimer, c'est-à-dire honorer, servir, sauvegarder la langue, a perdu tout sens car qui peut s'éprendre d'une fonction ? Voilà où nous en sommes.
Les auteurs, les grands écrivains, aimaient et aiment toujours la langue française. Il suffit de lire Laurent Mauvignier, La maison vide, livre admirable, difficile, difficile, mais là encore, c'est un auteur qui connaît la langue française, qui en connaît les nuances. Aujourd'hui, les nuances disparaissent puisque vous avez ces serial killers que sont super
et sympas. On va y venir ça, mais justement sur la langue inventive de Mauvignier, comment ? Où est-ce qu'elle invente selon vous ?
Mais j'en sais rien, il n'y a pas besoin d'inventer. Je ne sais pas. Je ne sais pas s'il a inventé, s'il a inventé. Est-ce que Flaubert inventait quand il écrivait Madame Bovary ? Surtout, il n'inventait pas. Il voulait mettre la prose à la hauteur de la poésie. C'était une ambition extraordinaire qui l'a fait énormément souffrir et il pensait que la phrase juste devait être la phrase harmonieuse. L'écrivain, c'est un homme aussi, le romancier, qui cherche la vérité, qui veut élucider l'existence. Il n'est pas forcément là pour inventer une nouvelle langue. Oui,
mais pourquoi pas ? Anna Beyer, qu'est-ce que vous répondez sur cette question d'invention de la langue ? Non, mais on peut respecter une langue en la faisant grandir aussi. Anna Beyer.
Moi, je crois qu'il ne faut pas confondre l'amour de la langue et la nécrophilie. Je veux dire, ce sont tous les francophones qui font vivre la langue, qui nous l'ont transmise et moi, je préfère que la langue soit un instrument de communication plutôt qu'un instrument d'excommunication. Mais rassurez-nous, vous aimez Flaubert quand même,
Anna Beyer.
Qu'est-ce que ça veut dire qu'on voudrait réserver la langue aux écrivains ? Que ceux qui ne sont pas écrivains, ceux qui ne sont pas champions d'orthographe ne pourraient pas être éloquents, ne pourraient pas avoir un vocabulaire riche et des constructions complexes. Il y a quand même un grand mépris des francophones dans ce que j'entends. Comme si la langue, c'était un musée, il ne faut toucher à rien et on peut juste dire c'est beau, c'est moche, mais la langue sert à plein de choses. Il sert pour l'amour, pour la cuisine, pour le rire, ce n'est pas seulement pour ce qu'on appelle la littérature. Il ne s'agit pas de réserver la langue aux écrivains, mais comment on apprend la langue ?
Comment on l'apprenait ? Parce qu'un enfant, il ne connaît pas tout de suite la langue, sauf à penser que spontanément il s'exprime bien, sauf à vouloir, comme certains enseignants, lui donner la parole avant de lui donner la langue. Et on lui donnait la langue, notamment à travers la littérature. C'était cela, c'était l'ambition de l'école, même l'ambition des dictées. C'était cela, aimer la langue à travers, effectivement, son expression la plus belle, la plus juste et la plus nuancée. À partir de là, bien sûr, qu'on peut inventer, inventer, mais il faut avoir cette base.
Et cette base, aujourd'hui, les linguistes nous disent qu'on n'en a surtout pas besoin, qu'il n'y a pas de fautes, mais seulement des variantes, comme Annie, Anne Abbeyé, dont la grammaire se rebelle, en nous disant aussi que l'école est un vecteur de normes qui met les enfants en état d'insécurité.
On va la laisser répondre avant le disque, Anne Abbeyé ?
Oui, moi je suis contente qu'on parle d'enseignement, car en tant qu'enseignant, on a une grande responsabilité d'enseigner les vraies règles et pas des règles zombies d'une langue obsolète qui est complètement fantasmée. C'est-à-dire, si on dit aux enfants qu'il faut absolument être ne, c'est effectivement un marqueur de prestige. Mais ce n'est pas la réalité de la langue. Alain Finkielkraut, lui-même, dit « j'en sais rien ». Il ne dit pas « je n'en sais rien ». Donc l'école a pour rôle d'apprendre à écrire, mais les enfants connaissent très bien la langue et l'adorent et font des comptines et des poésies avant de savoir écrire.
Et pendant des siècles, on a aimé le français, on l'a fait vivre alors que très peu de francophones avaient accès à l'écrire. Donc je pense qu'il faut vraiment viser l'oral avec sa créativité, sa spontanéité et il faut apprendre les vraies règles. Pas 44 exceptions sur l'accord du participe passé, pas dire comme l'académie française que « ne » est obligatoire mais que « pas », on peut s'en passer. Non, je ne viens, ça ne marche plus. Ce n'est pas les règles du français d'aujourd'hui. Donc apprendre les vraies règles, l'accord sujet-verbe mais peut-être pas l'accord du participe passé avec certains objets qui viennent avant et boum, 40 exceptions. Voilà, c'est ça notre responsabilité.
C'est dans 6 000.
Oui, dans un instant, chers auditeurs, chers auditrices, on poursuit la discussion mais on va parler de l'écriture inclusive des anglicismes qui vous tiennent à cœur, de la langue aussi des jeunes avec des guillemets. On va parler aussi de chansons françaises. Ne bougez pas, donnez-nous votre avis au 01 45 24 7000. Est-ce que la langue française est en danger ou est-elle en train de se réinventer ? En attendant, on écoute Meryl, une chanteuse qui vient de Martinique et qui fusionne le français et le créole martiniquais pour râper.
Et Meryl,
spécial. Il est midi 32 et on continue à débattre, chers auditeurs, chers auditrices, le français change. Doit-on vraiment s'en inquiéter ? On débat avec l'essayiste et philosophe Alain Finkielkraut et la linguiste Anne Abbeyé et avec vous au 01 45 24 7000. Anne Abbeyé, juste avant le disque, Alain Finkielkraut évoquait les règles de l'Académie française en disant qu'à l'Académie française on promouvait des règles zombies.
Oui, écoutez, je me souviens que l'Académie française avait publié un communiqué disant que l'écriture inclusive faisait peser un danger mortel sur la langue. À quoi une humoriste a répondu, ce n'était pas sur France Inter, que le seul péril mortel à l'Académie, c'est la prostate de ses membres. Ça fait beaucoup rire, peut-être que ça fait rire Anne Abbeyé, je trouve ça absolument lamentable. L'Académie française s'inquiète notamment de l'arrivée massive, non pas des anglicismes, mais du globish, ce qui est tout à fait différent. Alors expliquez-nous la différence.
C'est un anglais massif, un anglais planétaire qui fait peser d'ailleurs une menace sur toutes les langues, la langue de Shakespeare incluse. Alors maintenant vous avez des spin doctors, des newsrooms, des punchlines, du fact-checking, des fake news, des smartphones, des digital natives, des briefings, des debriefings, du co-working, etc., etc., du duty-free, du casting, j'en passe, ça ne cesse, c'est-à-dire que... Il y en a partout, quoi. C'est l'idiome qui convient au monde par lequel la technique a remplacé le monde. Il est d'autant plus légitime de s'inquiéter que pour fake news, vous aviez normalement fausses nouvelles.
Donc ce n'est pas une invention, ce n'est pas une ouverture, ce n'est pas un élargissement de la langue. absolument pas. Et c'est quoi ? C'est comme l'a dit très bien Julien Gracq, un vieil écrivain muséifié dont n'a plus rien à faire aujourd'hui. Non, on aime bien Julien Gracq. Ah bah oui, mais bon, c'est un espéranto qui a réussi, c'est-à-dire le chemin le plus court et le plus commode de la communication triviale.
Oui, en fait, ce qui vous inquiète, c'est la traduction souvent de ces anglicismes qui est réducteur par rapport à la nuance que la langue française contient. Mais c'est surtout
que c'est totalement inutile. Et maintenant, on va nous dire au contraire, parce que l'antiracisme va se dire n'importe où, que c'est une preuve d'hospitalité. C'est une preuve d'ouverture de la langue. Le fact-checking, c'est vraiment la belle hospitalité inconditionnelle. Voilà. Migrants, globiches, même combat.
Alors, Anna Beyer, qu'est-ce qu'on répond à l'un qui peut être ?
Je voudrais répondre sur le féminin parce que c'est quand même un enjeu important aujourd'hui. Et l'académie française a toujours eu un problème avec les femmes. Donc, pourtant, dès Racine, puisque c'est un auteur fétiche, Racine, dans la Thalie, armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle. On pouvait accorder aux féminins. Et on continue à pouvoir accorder aux féminins. Donc, on a vraiment le choix. Tous ceux et celles, toutes celles et ceux, c'est plus respectueux si on pense que c'est des groupes mixtes. Et Victor Hugo lui-même disait « Je vous embrasse tous et toutes tendrement ». Donc, ces doublets ne sont pas une atteinte à la langue française.
C'est simplement reconnaître qu'on a besoin de mots féminins pour désigner des femmes. Et autrice, ambassadrice, existait au XVIIe siècle, définissait, désignait des femmes qui écrivaient ou qui étaient envoyées en ambassade. Donc, le retour de formes féminines et de doublets quand on s'adresse à des groupes mixtes, c'est quelque chose qui va tout à fait dans le sens de la langue. Et sur les anglicismes,
Anna Beyer ? Sur les anglicismes ?
Ce sont quand même des mots. La grammaire elle-même n'est pas affectée. Quand on dit « Moi, je vais venir » ou « Tu vas où ? » Voilà, c'est ce genre de questions avec mots interrogatifs à la fin qui introduisent moins de distance que « Où allez-vous ? » Où allez-vous ? C'est quand même plus pour un policier et « Tu vas où ? » C'est plutôt pour un prof. Donc ça n'a rien à voir avec l'anglais. Oui. Alain Finkielkraut. Alors, celles et ceux. C'est vrai aujourd'hui, à l'exemple du président Macron, il faut dire tout le temps celles et ceux. Toutes et tous. Chacune et chacun. J'ai eu un article ou une tribune au demeurant bien intentionné qui nous parlait des juifs et des juifs persécutés.
Alors, si par exemple un train s'arrête en reste campagne et si on dit les voyageurs sont priés de ne pas descendre, est-ce que vous estimez une seconde que les voyageuses se sentiront exclues ? Il ne faut quand même pas exagérer. Non mais à l'infini je pense que c'est vrai quand on dit
celles et ceux, les auditeurs et les auditrices, qu'est-ce que ça vous enlève au fond qu'on double ce mot ? Ce qui me dérange,
c'est ce caractère absolument systématique si vous voulez. Bon, alors peut-être que c'est De Gaulle qui a commencé avec française, français, mais je me souviens de la merveilleuse répartie de Coluche, belge, belge. Donc voilà, il faut penser à ça. Un peu d'humour sur ce politiquement correct qui s'empare de la langue alors que franchement pour la langue on aurait mieux à faire.
Alors j'aimerais vous faire écouter quelque chose Anne et Alain. Notre équipe est allée rencontrer des français il y a quelques jours devant la gare Montparnasse. Elles ont choisi un mot très populaire chez les jeunes et qu'elles aiment particulièrement. Ce mot c'est Goumain. Elles ont demandé aux adultes qu'elles ont croisés s'ils en connaissaient le sens.
Goumain, moi je ne connais pas le mot. Goumain. Même la sémantique ça ne dit rien du tout. Donc une notion de goût mais non, Goumain, non, aucune idée.
Gou, Goumain, je ne connais pas du tout. Gourmand, oui, mais Goumain, non.
Un Goumain, j'ai déjà entendu ça quelque part. Ça veut dire un gros nul, un truc comme ça. Un Goumain ? Non, je ne sais pas. Je ne connais pas. Vous avez l'art ? La peine de cœur.
Alors Goumain, c'est un mot issu du Nouchi qui est un dialecte originaire de Côte d'Ivoire qui signifie avoir une peine de cœur. Annabeyer, sur cette question du vocabulaire des jeunes notamment, est-ce qu'ils n'ont pas toujours inventé une langue que les adultes ne comprennent pas ? Alors il y a eu le Verlan, l'Argot, le Javanais. Est-ce qu'en gros, pour le dire très mal, ils ne font pas exprès pour se protéger du regard d'adulte et que ça existe depuis que la langue existe ?
Surtout, ils ont besoin de signes, de marques de connivence, de marques de complicité. Et donc, effectivement, ils inventent des mots qui ont une certaine volatilité. Par exemple, les intensifieurs, à mon époque, on vivait vachement. Maintenant, les jeunes disent trop, graves. À Marseille, ils ont dit tarpin pour très bien, tarpin bien. En Suisse, on dit monstre pour monstre bien. Donc il y a quand même une grande vitalité, une grande variété. Et au lieu de blâmer ces jeunes, on devrait leur être reconnaissant, de s'approprier la langue et parce que c'est eux qui la font vivre.
Oui, parce que ce que vous dites à Nabeillé, c'est qu'en fait, les jeunes, et je vous donne la parole à Alain Finkielkraut, peuvent très bien basculer d'un registre à l'autre. C'est-à-dire qu'ils peuvent utiliser ce mot que les adultes ne comprennent pas et s'adapter à un autre régime de langage dès lors qu'ils parlent avec d'autres adultes. C'est ça ?
Complètement. Dans les enquêtes sur l'oral à Orléans entre 1970 et 2010, on voit que ce sont chez les jeunes que trop s'est mis à vouloir dire très, mais seulement en famille, pas dans des entretiens. Donc ils adaptent très bien leur registre, oui. C'est aussi le rôle de l'école, d'enseigner les différences de registre. C'est très important. Mais pas de rejeter en dehors de la langue comme fautif tous les usages ordinaires, spontanés, vivants.
Alors justement, Alain Finkielkraut, est-ce que cette incompréhension entre générations est un signe de vitalité de la langue ou au contraire de fracture ? Je ne sais pas
si c'est un signe de fracture. Le mot dont vous parlez, que je ne connaissais pas... Moi non plus, je ne le connaissais pas non plus. ...a aussi un côté Nouvelle-France. Il ne faut pas, pour parler comme la France insoumise, voilà. La Nouvelle-France parle sa langue et voudrait imposer sa langue. D'ailleurs, Jean-Luc Mélenchon dit qu'il ne faut plus parler de langue française mais de créole pour effectivement accueillir toutes les nouveautés. Donc, et je le répète... Oui, mais l'argument de la créolisation de la langue, il est vieux comme le monde. Arrêtez avec ça. La langue française est un héritage.
Cet héritage, nous devons bien entendu le faire vivre, donc il ne s'agit pas de l'embaumer, mais il s'agit de le respecter. Voilà. La société est composée de plus de morts que de vivants, disait Auguste Comte. Donc, si les vivants veulent avoir quelque chose de vraiment vivant, ils doivent aussi être attentifs à ce que leur ont légué
les morts. Et bien justement, est-ce que le français, Alain Finkielkraut, n'a pas fait du tort aux langues régionales ? Il y a un point sur lequel vous êtes peut-être d'accord avec Anna Beillet, ce serait celui-là, on écoute.
On vient d'entendre
du breton, c'est Jean-Louis Laot, un professeur qui vient discuter avec des seigneurs dans un Ehpad, c'est un extrait issu du documentaire Une langue en plus, diffusé sur France Télévisions en 2025. Je ne sais pas si c'est la Nouvelle-France, sans doute pas, mais est-ce que le français n'a pas écrasé les langues régionales justement pour imposer ce français par la force grâce à l'école de la République ? Est-ce qu'il est en danger ?
Écraser les langues régionales ? Oui, je ne dirais pas les choses ainsi, mais il est vrai que la France s'est constituée de manière centralisée autour, en effet, de la langue française. On peut regretter certains excès, mais je crois qu'en fait, il fallait aussi que la France devienne une nation et elle est une nation notamment grâce à la langue. Et si on se met à parler non plus du français mais du post-français, comme il y aura peut-être bientôt une post-littérature, c'est un mauvais coup qui sera porté à la langue française. Quant aux jeunes, qu'il faut savoir respecter.
Il faut savoir aussi qu'ils sont très souvent recalés lors de leur demande d'emploi parce qu'ils ne connaissent plus l'orthographe. Et ça, évidemment, les employeurs s'en rendent compte et peuvent les pénaliser. Où apprend-on l'orthographe à l'école ? Mais on vient nous expliquer aujourd'hui que l'orthographe est arbitraire, qu'elle est cruelle, qu'elle est discriminatoire et que chacun doit pouvoir écrire le temps filet du moment qu'il est compris.
Alain Finkielkraut, le temps filet, je voudrais donner la réponse à Anna Beyer. Vous pensez que le français n'est pas menacé mais que ces langues régionales le sont, Anna Beyer ?
Oui, bien sûr, c'est indécent de parler de la mort du français alors que l'autre des langues sont en train de mourir dans le monde et aussi en Guyane et en Nouvelle-Calédonie. Est-ce qu'on réduit le français à la littérature ou est-ce que, comme on vient de l'entendre, on réduit le français à la France ? Le français est une langue parlée dans plus de 30 pays. Oui, d'ailleurs, Anna Beyer, je vous coupe de coexister
Je vous coupe, Anna Beyer, mais vous vous proposez justement de créer un collège des francophones pour remplacer l'Académie française. Est-ce que vous voulez nous expliquer ce que c'est que cette idée ?
Parce qu'on a besoin d'une instance de véritables politiques linguistiques. Ce n'est pas la police de la langue. C'est une véritable politique linguistique, se mettre d'accord sur des nouvelles terminologies pour les nouvelles réalités et sur une réforme de l'orthographe parce que, je suis d'accord, l'orthographe actuelle est difficile à enseigner. Elle est trop archaïque. Elle est trop pleine d'exceptions. Il y a plus d'exceptions que de règles. Merci. Donc, se mettre d'accord à tous les francophones de ne plus pénaliser le parti passé invariable avec avoir. Tous les enseignants le demandent.
Bon, je vous remercie tous les deux de cette belle discussion. J'espère que je n'ai pas fait trop de fautes de français. Je suis sûr que j'en ai fait plein. Alain Finkielkraut et Anne Abélier, en tout cas, merci sincèrement d'avoir participé à ce débat. On rappelle l'existence de vos livres. Le cœur lourd chez Gallimard pour Alain Finkielkraut et la grammaire se rebelle pour Anne Abélier. Merci, chers auditeurs, chers auditrices, d'avoir contribué à votre manière. Le débat de midi s'est terminé pour aujourd'hui. On revient demain avec cette question. Les agriculteurs sont-ils les ennemis du climat ? Vos réactions dès à présent 0145 24 7000 ?
Je tiens à remercier nos programmatrices Cyrine Benyounès et Caroline Prota, nos stagiaires Emma Bezem, Lily Petito-Normand et Kenza Demnati, à la réalisation Céline Ila, à la programmation musicale Thierry Dupin, à la technique aujourd'hui, Thomas Allaire et Gaspard Guy Bourget. Sous-titrage ST' 501