Taïwan : élections sous pression
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France Culture, Affaires étrangères, Christine O'Krent. Bonjour à tous. Vert, bleu ou blanc ? A Taïwan, où se sont déroulés aujourd'hui scrutins présidentiels et élections législatives, la filiation politique se décline en couleurs. Vert pour le Parti démocrate progressiste au pouvoir depuis 8 ans, bleu pour le vieux Kuomintang implanté depuis la victoire communiste en Chine continentale, blanc pour le nouveau Parti populaire qui pourrait jouer un rôle au Parlement.
Mais c'est bien le rouge, l'ombre portée par l'étendard de Pékin qui pèse sur cette île grande comme 6 départements français et sur ses quelques 23 millions d'habitants dont le niveau de vie équivaut à peu près à celui de l'Italie. Le monde entier est suspendu à ce qui s'y passe aujourd'hui. Tant les risques de tensions économiques accrus ou pire, d'accrochages militaires entre Taïpé et Pékin durciraient aussitôt la confrontation entre la Chine et les Etats-Unis et bouleverseraient l'économie mondiale. Jamais le régime chinois n'a autant fait pression pour réfléchir en sa faveur les résultats des élections dans cette démocratie modèle du Sud-Est asiatique.
Manœuvres navales et aériennes, satellites et ballons d'observation, campagnes massives de désinformation, menaces de sanctions économiques. La réunification est historiquement inévitable, assurait Xi Jinping lors de ses voeux de nouvel an. L'armée populaire de libération écrasera toute velléité d'indépendance, promettait hier encore un porte-parole du ministère chinois de la Défense. Quel est donc aujourd'hui le scénario politique le plus probable ? Quelles sont les chances de maintenir le statu quo à Taïwan, cette indépendance de facto appuyée sur une économie plutôt solide et des prouesses technologiques remarquables ? La société taïwanaise, les jeunes surtout, évolue.
Une véritable identité nationale s'est forgée. Plus de 60% des citoyens se considèrent uniquement taïwanais. Quelles sont les limites de l'ingérence chinoise ? Jusqu'où et jusqu'à quand ? La rivalité entre les Etats-Unis et la Chine peut-elle de fait protéger Taïwan ? L'Europe a-t-elle un rôle à jouer ? C'est ce que nous allons comprendre ce matin. Grâce à vous, Françoise Nicolas, vous dirigez le Centre Asie-Indo-Pacifique de l'Institut français des relations internationales. Alice Ekman, responsable de l'Asie à l'Institut des études de sécurité de l'Union européenne. Mathieu Duchâtel, vous êtes à Taipé. Vous dirigez les études internationales de l'Institut Montaigne.
Et à Hong Kong, je suis ravie d'accueillir à nouveau Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur au Think Tank Asia Center à Paris. Mathieu Duchâtel, à Taipé, il est 18h. Est-ce qu'on a déjà les résultats, en tout cas en ce qui concerne l'élection présidentielle ? Oui, bonjour. Il est 18h à Taipé, les bureaux de vote ont fermé à 16h et on a la particularité dans la démocratie taïwanaise d'avoir un décompte en direct sur les principales chaînes de télévision. Donc on a déjà une tendance qui se dessine de manière assez claire avec le candidat du Parti démocrate Progressive Lighting en tête avec déjà 3 millions de votes et un pourcentage autour de 38%.
C'est-à-dire, pardon Mathieu, je vous interromps, ce serait donc un troisième mandat pour le même parti, celui qui irrite le plus, Pékin en l'occurrence ? Oui, la tendance est assez stable puisqu'il a à peu près 500 000 votes d'avance sur le suivant. Si cette tendance se confirmait dans les prochaines heures, on a maintenant la moitié des votes qui ont été décomptés, on aurait effectivement pour la première fois dans l'histoire de la démocratie taïwanaise un troisième mandat à la tête du pouvoir exécutif pour l'un des deux grands partis, dans ce cas le Parti démocrate progressiste.
Il faut voir pourtant que si la tendance se confirme, on aurait un candidat Lighting 2 qui ne serait pas élu avec une majorité absolue, donc il aurait autour de 40%, peut-être un peu moins, et se pose aussi la question de sa majorité ou non au Parlement, et tous les sondages estiment que le Parti démocrate progressiste va perdre sa majorité au Parlement. Un autre élément pour qualifier cette tendance qui se dessine, c'est le nombre total de votes qu'on voit se dessiner. En 2020, lorsque Tsai Ing-wen avait été réélue, elle avait été élue avec plus de 8 millions de votes.
Aujourd'hui, on peut estimer que Lighting 2 aurait entre 5 et 5,5 millions de votes, alors peut-être un petit peu plus, peut-être un petit peu moins, mais on a quand même dans l'ensemble, malgré ce qui semble être une victoire, une perte d'autour 3 millions de votes pour le DPP. Il semblerait néanmoins, Mathieu, que les deux autres partis, et surtout le Kuomintang, qui traditionnellement prônent toujours une relation plus apaisée avec la Chine continentale, en fait, le candidat de ce parti-là n'était pas si éloigné non plus des positions de William Lay, comme on l'appelle, avec son nom anglicisé. Donc le prochain président.
Oui, alors on peut dire qu'il y a, dans les positionnements des deux principaux candidats, une espèce de convergence autour de l'idée que le pouvoir exécutif doit défendre la démocratie taïwanaise, doit défendre les institutions de la République de Chine, contre une absorption au sein de la République populaire de Chine. Ça, c'est le consensus qui dépasse le clivage partisan.
Après, dans le positionnement du Kuomintang, dans le choix de son candidat à la vice-présidence, dans le choix de la personne qui est numéro 1 sur la liste des législatives à la proportionnelle pour le Kuomintang, et qui pourrait donc être le président du UN législatif, le président de l'Assemblée nationale, on a quand même un message envoyé par le Kuomintang envers l'électorat qui est le plus, comme on dit à Taïwan, bleu foncé, c'est-à-dire le plus susceptible d'espérer une forme de rapprochement d'entente avec la Chine, sans aller, bien sûr, jusqu'à espérer une réunification sous la formule proposée par Pékin, qui est un pays du système et que tout le monde rejette.
Jean-Pierre Cabestan, vu de Hong Kong, précisément un pays de système, on a vu, et surtout depuis la loi de sécurité nationale de 2020, à quel point Pékin a resserré son étau sur Hong Kong, cela veut dire, Jean-Pierre, que les moyens véritablement impressionnants utilisés par Pékin pour tenter d'influencer ses élections à Taïwan, eh bien, ça n'a pas vraiment fonctionné.
Non, ça n'a pas vraiment marché, et ce n'est pas nouveau. Je pense qu'à chaque élection taïwanaise, Pékin essaie d'influencer le vote. Ça remonte à l'an 2000, quand le premier ministre Zhu Zhuangti avait déjà tenu des propos très menaçants, incitant les Taïwanais, essayant de persuader les Taïwanais de voter pour le Kuomintang, au moment où, en fait, Chen Shui-Bien, le premier président du Parti démocrate progressiste, a été élu, a remporté la victoire. Donc, en général, ces menaces se retournent contre Pékin. La nouveauté, c'est que maintenant, il y a beaucoup plus de moyens d'ingérence, notamment les fake news, notamment la désinformation.
Les réseaux sociaux sont beaucoup plus répandus, et donc les moyens pour influencer potentiellement l'opinion publique à Taïwan sont beaucoup plus puissants, si vous voulez, qu'avant. Mais est-ce qu'ils sont pour autant plus efficaces ? C'est la véritable question, et je pense que, là encore, ce qu'a révélé, pour l'instant, en tout cas, les résultats provisoires de ces élections, c'est que ces manœuvres n'ont pas réussi. Alors, ce qu'il faut ajouter, puisque vous avez évoqué Hong Kong, c'est que, depuis 2019, Hong Kong a été mis au pas de telle manière que les Taïwanais sont encore moins convaincus par la formule un pays de système qu'ils l'étaient auparavant.
Je dois dire qu'il y a une différence quand même énorme entre Hong Kong et Taïwan, la question de la souveraineté d'Hong Kong n'était plus en jeu, les Britanniques ont accepté de rendre Hong Kong à la Chine, alors que pour Taïwan, il y a un conflit de souveraineté évident entre, d'un côté, la Chine communiste, la République populaire de Chine, et la République de Chine, qui, pour Pékin, a disparu en 1949, alors que tout le monde sait que la République de Chine existe encore à Taïwan et a une constitution qui est justement à la base de la démocratie taïwanaise, et que personne de Taïwan n'est prêt à s'aborder, personne n'est prêt à se faire ses poucoups et à décider de passer sous la Coupe de Pékin.
Donc là, il y a un vrai problème, il y a un vrai consensus, comme l'a dit Mathieu, entre les différents partis et les différents candidats. C'est-à-dire qu'on peut négocier une forme de détente avec la Chine si on accepte le principe de la Chine unique, ce qui est le cas du candidat du Comitant, mais aussi, d'une certaine manière, le cas de Ke Wenzhou, même s'il est plus ambigu sur cette question, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'on va se réunifier. Et ce qui est intéressant de noter, c'est que Huyo Yi, le candidat du Comitant, il y a quelques jours, a bien rappelé que s'il est élu, il ne négociera jamais quelques formes d'unification que ce soit avec la Chine populaire.
Ce démarquant d'ailleurs de l'ancien président Maung Kyo, qui a tenu des propos assez maladroits la semaine dernière, et qui probablement explique pourquoi vous avez cet écart entre d'un côté William Lai, qui a presque 37% des voix aujourd'hui, et Huyo Yi, 33%, alors qu'on pensait que le scrutin serait quand même assez serré. Donc il l'est peut-être moins que... Enfin, il faut attendre les résultats définisifs, mais il l'est à cette heure, en tout cas, moins, le scrutin est moins serré qu'on aurait pu le prévoir.
Et qu'est-ce qu'on peut attendre, Jean-Pierre, des réactions de Pékin à ces résultats ? Est-ce que le régime chinois va essayer de cibler des clientèles précises à Taïwan
pour assurer ? Oui, d'abord, Pékin va évidemment être très mécontent des résultats. Je pense qu'ils vont essayer d'en tirer une espèce de victoire par défaut, en disant que si on ajoute les voix de Huyo Yi et de Kowenjo, on a une majorité des scrutins, et ils vont tabler aussi sur le fait que, comme l'a laissé pressentir Mathieu, que le Parlement va être contrôlé par l'opposition.
Mais je pense que Pékin va tabler sur ce renforcement de l'opposition tout au moins au Parlement, reprendre contact avec le Goumintang et essayer de faire pression sur le Parti démocrate progressiste, mais tout en s'interdisant d'établir un canal de communication avec le nouveau gouvernement qui va se mettre en place si la Chine devait confirmer comme président de la République. Parce que, comme vous le savez, le Parti démocrate progressiste n'accepte pas le principe de la Chine unique et pense que la Chine, c'est la République populaire et que Taïwan, sous le nom de République de Chine, est un pays indépendant. Donc, voilà où on en est.
Et je pense que les gesticulations militaires vont se poursuivre et probablement s'intensit chier, mais sans pour autant déboucher sur un conflit ouvert. Et ça, c'est quand même quelque chose qu'il faut indiquer. Parce que là, il faut faire entrer en ligne de compte le facteur américain qui est, comme on le sait, le principal protecteur de Taïwan et que Xi Jinping n'a pas envie de déclencher une Troisième Guerre mondiale avec les États-Unis. Donc, voilà où je pense qu'on peut prévoir ce qu'on peut prévoir. Mais il y a beaucoup d'autres moyens de pression. Et les autres participants à cette émission vont en parler.
Il y a beaucoup d'autres moyens de pression que Pékin peut utiliser pour réduire la marge de manœuvre du gouvernement taïwanais.
Précisément, Françoise Nicolas, parmi ces moyens de pression, il y a l'arme économique. Et Pékin a promis, d'ailleurs, de publier une enquête sur les intolérables restrictions que le régime de Taïpé imposerait aux importations de produits chinois. Est-ce que cette arme économique peut être efficace ?
Oui. En tout cas, Pékin manie cette arme assez fréquemment. Et il y a déjà certaines mesures qui ont été mises en place pour sanctionner les agissements de Taïpé qui sont critiqués, effectivement, par Pékin. Il y a eu la révocation de certaines limitations de barrières tarifaires qui avaient été mises en place par Pékin. Donc, ils facilitaient les exportations taïwanaises vers Pékin. Et celles-ci ont été supprimées pour sanctionner Taïwan. Donc, l'arme économique peut être utilisée par Pékin.
Ce qui est assez intéressant, c'est que ce que l'on observe, c'est que généralement, l'arme économique utilisée par Pékin, c'est-à-dire essentiellement restriction d'exportation vers la Chine continentale, ça n'est utilisé que dans des secteurs qui, finalement, ne sont absolument pas essentiels pour Pékin. Donc, typiquement, ce que Pékin fait, c'est interdire, par exemple, les exportations de produits agricoles taïwanais vers la Chine continentale. Ça a été vrai pour les ananas. Plus récemment, c'est vrai pour les mangs. Alors, évidemment, ça fait mal à Taïwan, c'est juste. Mais ce sont des privations, en quelque sorte, que Pékin peut se permettre.
Par contre, ce que l'on voit, c'est que jamais de telles mesures économiques sont prises dans des domaines qui seraient beaucoup plus essentiels pour l'économie chinoise, à savoir, notamment, les semi-conducteurs. Donc là, c'est vrai que Pékin essaie d'utiliser cette arme économique, mais on revient que cette arme économique a certaines limites. Et Pékin ne peut pas se permettre, en réalité, de se priver du partenariat économique avec Taïwan. Les deux économies sont tellement abriquées l'une avec l'autre qu'essayer de sanctionner Taïwan, ce serait se tirer une balle dans le pied, en réalité, pour Pékin.
Donc elle peut se le permettre dans certains secteurs qui ne sont pas essentiels, mais ça serait beaucoup plus compliqué dans d'autres secteurs.
Donc la force de Taïwan, c'est bien TSMC, qui est le premier producteur mondial de semi-conducteurs.
Là, c'est incontestable. Dans le secteur des semi-conducteurs, Taïwan a quand même une capacité de coercition, en quelque sorte, ou en tout cas, une arme économique entre les mains qui est extrêmement puissante. Donc ce que je veux vraiment souligner, c'est qu'en réalité, l'arme économique entre les mains de Pékin, elle existe, certes, mais elle est en réalité d'utilisation limitée, en tout cas d'efficacité relativement limitée. Je pense que ce qui est vraiment important, c'est que les deux économies sont en situation de véritable interdépendance, et donc, du coup, il est très difficile de frapper l'autre sans se frapper soi-même.
C'est vraiment ça le gros problème, à mon avis, pour Pékin, mais il reste que l'asymétrie dans la relation donne malgré tout un certain pouvoir, une certaine influence de Pékin sur Taipé. C'est vrai que pour les produits agricoles, il faut essayer de retrouver des marchés, ce qui n'est pas toujours facile très rapidement, ou essayer de consommer en interne, ce qui a été fait dans le cas des ananas, mais bon, ce n'est pas non plus très très facile. Non, mais c'est bon pour l'organisme. C'est bon pour l'organisme, certes. Donc, il y a quand même une efficacité relative de l'arme économique de la part de Pékin.
Mais, moi, je modérerais cela, enfin, je nuancerais en disant que, malgré tout, l'arme est à double tranchant. Et je pense que Pékin est parfaitement conscient.
Alice Ekman, dans un papier intéressant que vous avez publié dans le journal Le Monde d'hier, en même temps, d'ailleurs, qu'un autre papier tout aussi intéressant de Jean-Pierre Cabestan, mais Alice, vous insistez sur une arme dont on a assez difficilement conscience, s'agissant, encore une fois, de la panoplie dont dispose Pékin vis-à-vis de Taïwan, c'est l'arme du droit. Parce qu'on ne peut franchement pas dire que la règle de droit soit le signe distinctif du régime chinois, et notamment vis-à-vis de ses propres citoyens. Donc, en quoi est-ce que Xi Jinping pourrait s'en prendre à Taïwan sur le plan juridique ?
Oui, alors, c'est l'utilisation ou le détournement du droit à des fins politiques. Ce n'est pas l'état de droit tel qu'on l'entend ici. Il faut quand même se rappeler que la Chine a utilisé le droit contre Hong Kong avec l'adoption de la loi sur la sécurité nationale à l'été 2020, et ça a surpris tout le monde, notamment en Europe. Et il y avait beaucoup de questionnements sur la mise en application de cette loi. Elle a été tellement stricte, beaucoup plus stricte qu'imaginée, qu'en effet, ça a changé, finalement, la dynamique, finalement, politique à Hong Kong. Jean-Pierre pourra en parler.
Alors, la situation à Hong Kong et à Taïwan n'est pas comparable, puisqu'en effet, Hong Kong a été rétrocédé à la République populaire de Chine. Mais le cas de Taïwan est intéressant parce que, de plus en plus, la Chine apprend des États-Unis, notamment avec la notion d'extraterritorialité du droit, et elle cible spécifiquement des individus taïwanais depuis les dernières années pour imposer des sanctions à ces individus de manière assez stricte et sévère.
On pourrait anticiper, après ces élections, une extension de la liste noire qu'adressait Pékin, la liste noire de ce qu'ils considèrent des séparatistes irréductibles, et des sanctions, une extension qui les interdit d'entrer sur le territoire chinois, de coopérer avec des organisations ou citoyens chinois, mais aussi gèlent de leurs actifs, de leurs avoirs sur le territoire chinois, mais aussi sanctions qui toucheraient des entreprises ou des citoyens étrangers qui coopèrent avec des individus taïwanais considérés comme hostiles par Pékin.
Alors, tout cela est bien sûr hypothétique, mais je pense que cette question est vraiment très importante à mentionner, parce que ça ne marche pas de pas, entre guillemets. C'est moins coûteux qu'une offensive militaire au sens strict, même si, bien sûr, les exercices militaires qu'on a observés, les manœuvres de grande ampleur qu'on a observés au cours des années écoulées ne sont pas à prendre très au sérieux. Mais aussi, on voit bien, de plus en plus, que la Chine développe une approche très ciblée. Et c'est ça qui est important de noter, je pense.
C'est-à-dire que quand on analyse très en détail le livre blanc sur la question de Taïwan que le gouvernement chinois a publié en août 2022, mais aussi le discours de Xi Jinping au 20e congrès, il y a vraiment une distanciation très forte entre ce que Pékin considère être les forces hostiles, séparatistes, de l'intérieur ou de l'extérieur, mais aussi, à l'inverse, les patriotes qu'il faut soutenir. Et donc, le droit permet ça, de viser spécifiquement des individus, des entreprises en touchant à leurs avoirs, à leur liberté de circulation.
Et c'est intéressant vraiment de noter aujourd'hui que la Chine, depuis longtemps, mais c'est encore plus clair aujourd'hui, privilégie une double approche, à la fois de pression, d'intimidation ciblée visant certains acteurs, citoyens, certaines organisations, mais aussi de séduction à l'inverse pour soutenir les individus, les entreprises qu'elles considèrent être pro-Pékin.
Et donc, c'est intéressant de noter qu'en parallèle aux mesures que Françoise a mentionnées, par exemple, des mesures de coercition économique avec la suspension de concessions tarifaires sur 12 produits importés de Taïwan, qui avaient été signés en 2010 dans le cadre de l'ECFA, qui est un accord cadre de coopération économique inter-Détroit, en parallèle à cela, que le gouvernement chinois a annoncé deux mois plus tôt, en septembre, une directive générale qui vise à faire la promotion, de faire de la province du Foutien, dans le sud de la Chine, donc à l'ouest du détroit de Taïwan, une zone modèle d'intégration avec des conditions tarifaires avantageuses pour en faire une plateforme pour les petites et moyennes entreprises taïwanaises.
Donc, cette double approche pression et séduction est visible finalement dans tous les domaines d'action employés par la Chine. Alors, économique, cyberattaque, mais aussi cyberpromotion, et aussi, probablement aussi, juridique. En tout cas, c'est une hypothèse qu'il ne faut pas écarter. Mais ce qui est intéressant aussi de noter, c'est que la Chine joue sur tous les tableaux. C'est-à-dire que les levées économiques n'empêchent pas le conduit d'exercices militaires, n'empêchent pas des cyberattaques.
Et c'est bien cette approche-là, à mon avis, qui va s'accentuer, s'accélérer compte tenu des résultats, s'ils sont confirmés, et qui pourrait réellement avoir des conséquences pour les partenaires de Taïwan. Bien sûr, en premier, les partenaires américains, mais bien au-delà.
Et dans la communication chinoise, on a vraiment l'impression que de plus en plus, derrière ce qu'ils considèrent être des séparatistes, il y aurait la main des États-Unis, il y aurait une manipulation des acteurs taïwanais, comme si finalement, les Taïwanais ne pouvaient pas penser par eux-mêmes et n'avaient pas un point de vue politique, une définition de leur identité qui leur est propre, comme si finalement, tout était fomenté par l'Occident.
Et cette approche quasi paranoïale, est dangereuse à la fois pour Taïwan, mais aussi au niveau régional et global, parce qu'on voit vraiment bien, on voit vraiment aujourd'hui que le détroit Taïwan est un point de cristallisation des tensions sino-américaines et sino-occidentales.
Et il faut toujours rappeler que ce détroit n'est jamais large que de 180 kilomètres. Mathieu Duchâtel, ces efforts de Pékin, coercition, mais aussi séduction, comment est-ce que la société taïwanaise évolue sous de telles menaces, sous de telles pressions constantes ? Alors, je crois d'abord qu'il faut voir que depuis la fin des années 80, c'est-à-dire le moment où des véritables relations entre les deux peuples des deux rives sont apparues, puisqu'avant, il y avait de la part du gouvernement taïwanais, sous la loi martiale, une interdiction de tous les contacts.
Donc, on a eu cet appel d'air à ces échanges humains entre les deux rives du Détroit, ces échanges économiques qui ont explosé et qui ont donné à la Chine des moyens de mener une politique plus coercitive, mais aussi des moyens de mener cette politique de séduction. Donc, depuis la fin des années 80, l'équilibre entre séduction et coercition a véritablement varié selon les phases politiques. Là, je crois que ce qu'il faut noter, c'est que depuis 2019, on est très clairement dans une phase où la coercition domine la séduction.
Et je pense qu'il y a des raisons qui sont structurelles à ça et qui dépassent la dynamique politique dans les relations entre les deux rives, parce qu'elles tiennent à l'évolution de l'économie internationale, la perte, d'une certaine manière, de l'attractivité de la Chine et le fait que pour la première fois, et d'ailleurs, cette année, les investissements taïwanais dans les pays de l'ASEAN ont dépassé pour la première fois les investissements taïwanais en Chine. Pour la première fois, le gouvernement taïwanais peut pousser à une diversification hors de Chine qui a véritablement lieu. Alors, bien sûr, la relation économique entre les deux rives reste très solide, très profonde.
On a encore un flux d'investissements important de Taïwan vers la Chine. Mais ce que la Chine ne peut plus faire, c'est soutenir des candidats, donc plutôt du côté du Kuomintang, qui gagneraient une élection sur une plateforme d'intégration économique avec la Chine.
Et on a beaucoup dit de cette élection présidentielle que si le Kuomintang gagnait, ce qu'il chercherait à mettre en place, c'est une politique qui irait à l'encontre de cette tendance à la diversification et qui chercherait à travailler avec Pékin, à faire revenir les flux d'investissement de Taïwan vers la Chine et mettre fin à cette tendance qui amène les entrepreneurs taïwanais plus aujourd'hui vers l'Asie du Sud-Est que vers la Chine. Alors comment la coercition, comment la séduction sont-elles vécues à Taïwan ? Évidemment, il y a beaucoup de trajectoires individuelles ou de trajectoires d'organisation qui sont spécifiques. On dit beaucoup...
Les chiffres sur le sentiment d'appartenance, sur l'identité sont quand même très spectaculaires. Ça a beaucoup changé. Oui, les chiffres sont spectaculaires et on a une ressource absolument excellente pour essayer de comprendre la société taïwanaise qui sont... Ces sondages publiés depuis 1992 qui demandent à la population taïwanaise vous sentez-vous taïwanais, chinois ou bien chinois et taïwanais. Aujourd'hui, en 2023, 62% de la population se considère exclusivement taïwanaises, 30% chinoises et taïwanaises et moins de 4% seulement chinoises.
En 1996, quand la première élection présidentielle au suffrage universel direct a eu lieu, ce qui dominait, c'était l'identité chinoise et taïwanaise avec près de 50%. L'identité exclusivement taïwanaise était à moins de 25% et l'identité exclusivement chinoise était autour de 20%. Il y a deux interprétations complètement opposées de cette évolution, commençons par l'interprétation à Pécaire, l'interprétation chinoise, elle est que c'est le résultat de politiques de dessinisation, d'une politique d'éducation nationale du parti démocrate progressiste de pouvoir qui forme la nouvelle génération pour qu'elle oublie son identité chinoise.
Vous avez l'autre interprétation, celle qui vient plutôt des milieux indépendantistes à Taïwan, qui est que l'identité taïwanaise a longtemps été étouffée d'abord par le colonialisme japonais et puis ensuite par le régime autoritaire de la République de Chine et du Kuomintang et que les forces sociales ont été libérées par la démocratisation.
Ce qu'on peut noter, c'est que pendant la dernière période pendant laquelle le Kuomintang a gouverné à Taïwan, c'est-à-dire 2008-2016 sous la présidence de Maing Tio avec une claire majorité présidentielle, majorité parlementaire, l'identité taïwanaise énormément augmentée puisque c'est pendant cette période qu'elle a dépassé les 50% et qu'elle s'est installée autour de 60%. Donc ça montre bien qu'il y a eu aussi pendant ces années une réaction très forte de la part de la population taïwanaise aux politiques d'intégration économique avec la Chine, de rapprochement avec la Chine du gouvernement de Maing Tio.
Dans l'ensemble, cette tendance, bien sûr, favorise structurellement le DPP, a permis que le DPP s'installe structurellement autour de 35 à 40% des voix à toutes les élections. Et il y a aussi, Mathieu, une insistance sur les racines aborigènes à Taïwan. Oui, bien sûr. à l'origine, l'île de Taïwan connaissait un peuple austronésien jusqu'à l'arrivée des Hollandais au XVIe siècle qui ont poussé pour une immigration chinoise à partir de la province du Foutier, des provinces côtières qui font face à Taïwan.
Aujourd'hui, la population aborigène à Taïwan est très minoritaire, mais ces origines austronésiennes du peuplement de Taïwan sont bien sûr mises en avant dans le discours du Parti démocrate progressiste, dans le discours aussi de sa frange la plus indépendantiste pour justifier une identité nationale spécifique. Dans un documentaire tout à fait remarquable que l'on peut voir sur Arte, un documentaire d'Antoine Witkin qui s'appelle Triade, sur les mafias chinoises dans le monde et en particulier à Taïwan, Mathieu Duchâtel, on voit le rôle de ces réseaux criminels ou moins criminels disons, mais qui jouent un rôle politique dans la fabrique même de la société taïwanaise.
Oui, alors il y a bien sûr des triades à Taïwan, il y en a deux principales, le bambou uni qui historiquement est la triade des continentaux, donc des populations qui sont venues à Taïwan avec le Kuomintang au moment de la rétrocession de Taïwan à la République de Chine après la fin de la guerre et dont les origines sont bien sûr continentales, cette triade.
Et puis vous avez eu depuis l'émergence de la triade des Taïwanais de souche qui s'appelle l'alliance céleste et donc ce qui est intéressant puisque vous posiez la question sur l'identité nationale, c'est de voir que ce clivage entre les continentaux et les Taïwanais de souche qui s'est un peu estompé dans la société taïwanaise, il était très fort au début des années 2000, les élections en 2000, en 2004 mettaient vraiment en avant ce clivage en particulier dans le discours du Parti démocrate progressiste qui était très critique du peuplement continental de Taïwan, de la domination des continentaux sur le système politique de Taïwan.
Aujourd'hui, cette différence s'est un petit peu estompée dans le discours politique, même beaucoup estompée, mais elle reste structurelle dans ces organisations criminelles qui sont séparées sur cette ligne-là. Jean-Pierre Cabestan, les mêmes triades sont en action à Hong Kong et il est intéressant pour en revenir à la comparaison, même si leur histoire est, vous l'avez souligné, extrêmement différente, mais la comparaison entre Hong Kong et Taïwan. On a vu beaucoup de réfugiés politiques hongkongais aller à Taïwan au point, me semble-t-il, que le régime taïwanais a tenté de freiner leur nombre.
Oui, d'abord, ce qu'il faut rappeler, c'est qu'il y a depuis le début de l'année 2010 des interactions de plus en plus denses, importantes entre la société civile taïwanais et la société civile hongkongaise, notamment dans les milieux démocrates hongkongais. C'est ça, c'est d'ailleurs une des raisons de la répression imposée par Pékin à Hong Kong à partir de 2020, c'est que vous avez eu une influence notamment du mouvement des tournesols qui s'opposait déjà à Taïwan, un rapprochement trop rapide vers la Chine populaire qui avait été engagée par quand il était président de la république et puis le mouvement des parapluies qui a éclaté quelques mois plus tard.
Déjà, il y a eu une influence taïwanaise à la fois par les idées mais aussi le mode d'organisation et de mobilisation des hongkongais lors du mouvement des parapluies. Et puis en 2019, lors du mouvement de protestation à Hong Kong contre cette loi d'extradition vers la Chine continentale, là aussi, vous avez eu d'abord une aide matérielle et financière d'un certain nombre d'organisations taïwanaises au mouvement démocratique hongkongais. Alors évidemment, Pékin appelle ça de l'ingérence extérieure. Le paradoxe, c'est qu'en fait, c'est une ingérence d'une autre partie de la Chine qui revendique le parti communiste.
Mais bon, mis à part cet élément assez paradoxal, cette relation étroite ont évidemment, après le début de la répression, conduit un assez grand nombre d'hongkongais pour chasser par les autorités ou en difficulté avec les autorités à ce réfugiatoire. Certains n'y sont pas parvenus, comme vous le savez, certains ont essayé de s'échapper par bateau, ils ont été capturés par les gardes de côtes chinois. Mais vous avez un certain nombre de Hongkongais qui sont maintenant en résidence à Taïwan.
Alors, la difficulté, c'est que les autorités de Taïwan, même celles du parti démocrate progressiste, ne sont pas toujours très, disons, accommodantes et n'ont pas toujours aidé à l'installation de ces réfugiés hongkongais. Il y a, outre des difficultés bureaucratiques, mais aussi une assez grande prudence, je dirais, sécurité à des autorités taïwanaises par rapport à Hongkongais. les autorités de Taïpé ont peur d'accueillir des espions, des gens qui travaillent pour Pékin parmi ces réfugiés hongkongais. Donc, ça n'a pas facilité l'installation de ces hongkongais.
Mais enfin, ce qu'on observe, c'est quand même, d'abord, il y a un certain nombre de hongkongais démocrates qui se sont réfugiés à Taïwan. Et qu'aujourd'hui, si vous prenez le vol, un des vols, entre nombreux vols entre Hongkong et Taïpé, beaucoup de hongkongais continuent de se rendre à Taïpé pour une raison ou pour une autre, y compris pour observer les élections, mais aussi parce qu'ils aiment bien cette ambiance à la fois chinoise, mais décontractée et démocratique de la société taïwanaise. Et c'est pour eux une espèce de bol d'air frais par rapport à ce qui se passe aujourd'hui à Hongkong.
Alice Ekman, vu de Pékin, il est évident que la protection accordée par les États-Unis de façon de plus en plus significative avec des livraisons d'armement en particulier, alimente un certain courant, semble-t-il, au sein du régime chinois, un courant paranoïaque, diriez-vous, qui est en fait que ce seraient les États-Unis qui voudraient piéger la Chine dans un conflit avec Taïwan pour empêcher son triomphe sur les États-Unis au moment de la célébration du centenaire de la révolution communiste, c'est-à-dire en 2049. Quelle peut-être vue de Pékin, selon vous, et vous avez beaucoup travaillé là-dessus, la façon dont est perçue, encore une fois, la protection américaine de Taïwan ?
Oui, alors vous avez raison, mais c'est plus qu'un courant paranoïaque, c'est une perception dominante, une perception qui est dominante au sein du parti communiste chinois, j'entends bien, du parti au pouvoir, je ne pourrais pas donc prétendre parler, voilà, synthétiser les positions de la population chinoise dans son ensemble, même s'il y a quand même une vision partagée et très entretenue par les médias d'État chinois sur le fait que Taïwan est une partie de la Chine et qu'il faut tout faire pour la réunification d'ici 2049, mais ce courant qui est devenu une perception paranoïaque dominante au sein du parti communiste chinois s'est renforcé suite à la visite de Nancy Pelosi en août 2022, alors présidente de la Chambre des représentants, mais de manière générale, vous avez raison, fait souvent aussi s'appuie ou fait souvent référence au soutien militaire américain à Taïwan, en tout cas aux ventes d'armes très régulières puisque comme vous le savez, les États-Unis sont les premiers fournisseurs d'armes à Taïwan depuis longtemps.
Le mois dernier, la Chine a menacé de représailles les entreprises qui étaient impliquées dans une vente d'armes à Taïwan, entreprise américaine, après la validation en décembre par les États-Unis d'un accord de 300 millions de dollars environ 275 millions d'euros qui visent à renforcer les défenses de l'île. Il y a à la fois deux points de tension réguliers, c'est à la fois les ventes d'armes et aussi les visites. Dès à présent, il semblerait que, selon une information qui a été révélée par le Financial Times, Joe Biden aurait déjà prévu d'envoyer une délégation bipartisane de haut niveau composée d'anciens fonctionnaires à Taipé juste après les élections.
Donc régulièrement, les points de tension se cristallisent sur des événements, donc ventes, visites, déclarations. Et réellement, la Chine répond de manière de plus en plus catégorique et dure aux initiatives américaines. et cela est vraiment évident dans la communication officielle chinoise. La Chine considère que Taïwan est au cœur de ses intérêts fondamentaux et Xi Jinping lui-même a déclaré lors du sommet avec Joe Biden à San Francisco, celui qui s'est tenu en novembre, que Taïwan était la question la plus dangereuse dans la relation bilatérale. Néanmoins,
Alice, on voit que de part et d'autre, il y a la volonté de perpétuer cet esprit de San Francisco. Il y a d'ailleurs eu les premiers contacts entre responsables militaires américains et chinois il y a quelques jours, les premiers contacts depuis deux ans. Donc, cela veut dire que là, il y a sinon un réchauffement, en tout cas un climat un peu plus positif.
Oui, il y a une volonté politique de maintenir des canaux de communication pour éviter une escala des tensions. C'est certain. Mais très vite, les tensions peuvent redevenir virulentes parce que, réellement, pour la Chine, Taïwan est un sujet une ligne rouge qui n'est pas franchie. Pour la Chine, aujourd'hui, le simple fait que les États-Unis s'intéressent à Taïwan, se rendre en visite d'une manière sous une délégation ou d'une autre à Taïwan, tout cela est déjà illégitime, totalement.
Et donc, en fait, il faudrait, pour satisfaire la Chine, et ce n'est pas l'objectif, mais je pense que les États-Unis, quoi qu'ils fassent, quel que soit d'ailleurs le Président au pouvoir ensuite, ne seront plus condamnés.
Ce n'est pas une condition négligeable, en l'occurrence. On voit bien que l'élection américaine de novembre...
Imaginons, ce qui est improbable, mais imaginons que la politique américaine vis-à-vis de Taïwan évolue, ce qui est improbable compte tenu, justement, du relatif consensus bipartisan existant aux États-Unis sur la menace chinoise, mais aussi sur l'intensité de soutenir Taïwan compte tenu des enjeux de sécurité en Indo-Pacifique, mais aussi compte tenu du fait que c'est une démocratie. Imaginons, pour le bien d'analyse, qu'il y ait un changement de cap avec moins de visites, moins de ventes d'armes à Taïwan dans les prochaines années, ce qui est encore une fois très improbable.
Même dans ces cas-là, la Chine considérerait que les États-Unis en font trop et Taïwan resterait un point de cristallisation entre Washington et Pékin. Parce qu'aujourd'hui, réellement, la Chine est intransigeante compte tenu justement du fait que DPP est depuis deux mandats au pouvoir et probablement un troisième. Et donc, il y a à la fois une volonté de contenir l'escalade des tensions, mais en même temps, une volonté côté chinois de réunifier ce qu'elle considérait comme territoire national. Et alors, on n'a pas de vision sur le calendrier. Comme vous le savez, les Américains parfois évoquent 2027, 2025, c'est difficile à prouver.
La Chine, en tout cas, la date butoir est 2049, mais c'est réellement une stratégie de long terme, de ciblage qui, à mon avis, va de plus en plus être au cœur des tensions sino-américaines avec des conséquences pour les entreprises américaines, pour les partenaires étrangers de Taïwan, encore une fois.
Et un mot précisément pour les partenaires étrangers, quel peut être l'impact de ce qui se passe en Ukraine ? C'est-à-dire la manière dont Pékin analyse le rôle des Etats-Unis, des Occidentaux sur le théâtre ukrainien par rapport à l'incapacité néanmoins du grand ami russe de gagner cette guerre.
Alice ? Tout d'abord, il faut préciser que sur Taïwan, la Russie ne contredit pas du tout la Chine. Depuis notamment la déclaration conjointe en marge des JO d'hiver de Pékin en février 2022. Et plus généralement, on note un rapprochement entre la Chine et la Russie qui est visible à différents niveaux, au niveau économique, mais aussi stratégique, diplomatique, etc. Alors, sur la façon dont la Chine observe l'invasion russe, qu'elle ne considère pas comme invasion et qu'elle légitime, souvent directement ou indirectement dans le discours officiel, je ne pense pas qu'elle en tire des conclusions directes sur sa façon d'approcher Taïwan.
Je pense vraiment que Pékin considère qu'il n'a pas besoin de la Russie pour développer et affiner sa stratégie vis-à-vis Taïwan. Je ne pense pas, mais ça, bien sûr, personne n'est sûr à 100% que la Chine aurait envisagé une attaque militaire de grande ampleur de style invasion russe en Ukraine pour Taïwan. Alors, à quel point les difficultés de la Russie en Ukraine dissuadent la Chine d'utiliser l'outil militaire vis-à-vis de Taïwan ?
Personne le sait réellement, mais je pense que les situations sont assez différentes, que le parallèle qui était dressé entre l'Ukraine et Taïwan est un parallèle qui est souvent extérieur à la Chine, et que les Chinois ont encore une fois cette stratégie de ciblage très précise et d'utiliser une diversité de leviers de pression et bien consciente que l'outil militaire non seulement coûte cher, mais serait très risqué compte tenu de l'asymétrie des rapports de force et du soutien américain à Taïwan en cas d'attaque.
Françoise, Nicolas, venons-en avec vous au rôle et aux positions souvent assez ambiguës et désunis d'ailleurs des Européens vis-à-vis de Taïwan et surtout à la lueur de cette menace chinoise d'utiliser le principe d'extraterritorialité pour punir des entreprises européennes qui feraient affaire avec Taïwan. Expliquez-nous est-ce qu'il y a véritablement une intensification des relations économiques, des investissements entre les Européens et Taïwan ?
Il existe des relations économiques entre les pays de l'Union Européenne et Taïwan de longue date, mais c'est vrai qu'on observe une certaine retenue de la part des pays de l'Union Européenne à l'égard de Taïwan, notamment pour ce qui concerne des engagements qui seraient plus institutionnels. C'est là qu'il y a un point de blocage en quelque sorte parce que, comme le rappelait Alice tout à l'heure, la Chine est vraiment très sensible à cela et donc il n'est absolument exclu que des partenaires envisagent Taïwan comme un véritable partenaire, comme un partenaire officiel en quelque sorte. C'est pour ça que Taïwan, par exemple, est complètement exclu de tout accord de libre-échange.
Il est inconcevable du point de vue de Pékin que Taïwan participe au moindre accord de libre-échange. Donc là, on a un isolement institutionnel de Taïwan qui existe et la seule manière que les partenaires qui sont malgré tout favorables à Taïwan et qui sont prêts à engager des relations avec Taïwan, la seule possibilité pour eux de le faire, c'est en réalité de recourir à des moyens alternatifs et on voit cela. Il y a toute une série de dispositifs qui ne sont pas de vrais accords de libre-échange donc qui théoriquement ne devraient pas trop irriter Pékin. En tout cas, il n'y a pas de véritable raison officielle de s'enfoncer de ces accords-là et de tels dispositifs sont mis en place.
C'est par exemple le cas qui a été lancé par les États-Unis, l'initiative lancée par les États-Unis avec le Japon et la Corée du Sud qui incluent Taïwan dans l'alliance pour les puces, le Chip for Alliance. Donc ça, c'est une manière d'associer Taïwan, par exemple, à de tels dispositifs et d'encourager les relations économiques avec Taïwan. Donc ça pourrait être la même chose de fait de la part de l'Union européenne, pas dans le cadre d'un accord de libre-échange officiel mais un accord d'investissement ou des négociations de ce type-là. Mais on voit bien que l'Union européenne est quand même relativement réticente et hésite à le faire.
Mais c'est quelque chose qui est tout à fait possible et en cette matière-là, on pourrait penser que la Chine n'empêcherait pas Taïwan de le faire ou en tout cas les autres partenaires de le faire avec Taïwan. C'est malgré tout un peu compliqué. On a un autre cas qui va devoir être surveillé pour voir comment les choses vont progresser. C'est le fameux partenariat transpacifique. Là, on a une candidature de la part de Taïwan, on a une candidature de la part de la Chine pour adhérer à ce partenariat. On va voir ce qui se passe.
Sur le papier, en principe, Taïwan est bien mieux placé que la Chine pour rentrer dans le partenariat mais il semble politiquement très très difficile que Taïwan soit accepté si la Chine ne l'est pas. C'est quelque chose à surveiller. Mais je pense que c'est par ce biais-là qu'on peut éventuellement resserrer les liens. Mais pour l'heure, il me semble que l'Union Européenne reste très très prudente en la matière.
Et quel est le rôle du Japon qui semble pousser d'ailleurs par Washington vouloir jouer un rôle plus actif en Asie du Sud-Est, rapprochement avec la Corée du Sud, malgré une histoire qui reste venimeuse. Qu'en est-il des relations avec Taïwan, Françoise ?
Précisément, le Japon est vraiment le plus actif derrière ce fameux partenariat transpacifique auquel n'appartiennent pas les Etats-Unis. Donc celui qui a relancé ce partenariat c'est le Japon et c'est pour ça que je pense qu'il est très intéressant de voir comment les choses vont se passer entre ce partenariat transpacifique et Taïwan, comment la candidature de Taïwan va être traitée parce que précisément derrière le CPTPP c'est essentiellement le Japon qui est à la manœuvre. Donc ça va être intéressant de voir comment ça va être géré en quelque sorte.
Le Japon c'est un acteur qui est aujourd'hui par définition très important dans la région mais qui aujourd'hui se veut et s'affirme comme un acteur plus actif. Jusqu'à présent le Japon il était plutôt suiveur systématiquement. Or là il a pris des initiatives et la relance du CPTPP est vraiment l'exemple parfait de cela. Donc le Japon est beaucoup plus à l'initiative dans la zone en matière commerciale.
Le Japon c'est le quatrième partenaire de Taïwan sur le plan commercial donc il n'est absolument pas évidemment il est très très loin de la Chine pour l'instant mais il n'est absolument pas marginal et ce que l'on peut envisager c'est que le DPP restant au pouvoir on aura une poursuite de la stratégie de diversification économique qui a été largement engagée par Tsai Ing-wen notamment dans le cadre de sa politique vers le sud mais cette politique elle n'est pas exclusivement vers le sud c'est-à-dire vers l'Asie du sud-est et l'Inde elle est aussi une politique de diversification un peu tous azimuts donc là pour l'instant ce que l'on voit par exemple ce sont des investissements importants taïwanais au Japon très bien accueillis évidemment par le Japon donc on peut envisager qu'il y ait un resserrement de ces liens économiques entre Taïwan et ses autres partenaires en Asie de l'Est et au-delà évidemment mais donc de ce point de vue-là je pense que le Japon pousse à la roue et il y a une convergence d'intérêts entre la stratégie qui est voulue par le DPP stratégie de diversification de désengagement vis-à-vis de la Chine et l'intérêt poussé par le Japon lui-même
retournons précisément à Taïwan à Taipei la capitale vous retrouvez Mathieu Duchâtel est-ce que les résultats de l'élection présidentielle ont évolué en 50 minutes ?
Alors j'ai toujours le décompte des votes devant les yeux sur mon écran non il n'y a pas eu d'évolution notable on est toujours autour de 39% pour l'Aï qui est une avance forte sur le candidat du Goumintang qui est à 33% et le troisième est à 27% on est maintenant au-delà de 3 millions de votes pour l'Aï donc je pense qu'on aura des résultats définitifs dans à peu près deux heures et en ce qui concerne les élections législatives ces résultats-là on les connaîtra plus tard dans la nuit on les connaîtra plus tard dans la nuit alors je pense qu'il faut souligner ici qu'il y a une véritable spécificité dans le système semi-présidentiel taïwanais qui est qu'on peut avoir une situation où le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif sont complètement opposés c'est-à-dire que le parlement taïwanais si l'exécutif n'y détient pas de majorité ne peut pas imposer à l'exécutif une cohabitation on a connu ça dans l'histoire de Taïwan entre 2000 et 2008 quand le parti démocrate progressiste a remporté sa première élection présidentielle c'était la première alternance partisane au sommet de l'État dans l'histoire de la démocratie taïwanaise et de ces huit ans d'affrontements permanents entre l'exécutif et le parlement ce qu'on retient c'est que l'exécutif peut gouverner en particulier en matière de politique étrangère de défense de relations entre les deux rives mais le parlement peut lui causer de véritables difficultés il n'y a pas de 49.3 il n'y a pas de 49.3 dans le système taïwanais mais pendant les années 2000-2008 le véritable serpent de mer de cette situation c'était l'approbation par le parlement d'une enveloppe budgétaire d'armement spécial qui visait à l'acquisition de sous-marins américains de missiles patriotes etc que le parlement a rejeté pendant pendant sept ans donc ça crée une atmosphère politique de confrontation permanente ce qui en demeure Mathieu Duchâtel et vous qui connaissez et parcourez toute l'Asie du Sud-Est c'est que Taïwan est décidément le modèle démocratique c'est certainement le système le plus démocratique dans cette partie là du monde Alors il y a beaucoup de vidéos qui circulent aujourd'hui sur les réseaux sociaux qui montrent le dépouillement dans les bureaux de vote Taïwan un système de vote où le papier est unique en fait on vote uniquement sur des butins de vote papier il n'y a pas de vote électronique donc il n'y a pas de question de hacking mais il y a aussi des dépouillements qui sont complètement ouverts à qui veut y participer et qui sont filmés par des dizaines de téléphones portables donc on a une situation où la fraude est quasiment impossible puisqu'on a une transparence maximum sur ce processus de dépouillement qui est un modèle assez intéressant et qui permet une confiance de la population dans les institutions démocratiques Alors je mettrai quand même un petit bémol à ce sujet là on a des estimations du taux de participation aujourd'hui qui serait autour de 70% il faut voir que dans l'histoire de la démocratie taïwanaise donc depuis que le président a été élu au suffrage universel direct depuis 1996 le taux de participation a varié entre 66% et 82% aujourd'hui donc on serait autour de 70 c'est 5 points de moins que ces dernières années il y a quand même alors ça reste des chiffres assez hauts mais il y a quand même aussi une partie de la population qui ne se rend pas devant les urnes et je pense que ce qu'on peut craindre de cette élection malheureusement c'est que la Chine considère que le président élu est finalement assez mal élu et que le parti démocrate progressiste même s'il reste au pouvoir est malgré tout affaibli puisqu'on a une perte de voix qui est assez importante et puis on a cette question des législatives dont on aura seulement la réponse demain mais qui pose véritablement question aujourd'hui évidemment si le parti démocrate progressiste avait une majorité parlementaire même avec une victoire autour de 40% donc en deçà d'une majorité absolue il serait beaucoup plus fort que son majorité parlementaire c'est l'évidence Est-ce qu'on peut craindre une désinfection de la jeunesse en particulier qui semble plus préoccupée par les loyers très élevés par des problèmes d'emploi par un service militaire qui a été prolongé à un an par la présidente sortante Alors oui ça a été la véritable question centrale de cette élection au-delà des relations avec la Chine c'est la question qui explique le vote de la troisième voie à la question qui explique le vote que Wenzhe j'ai vu dans certains sondages que plus de 60% de la génération des moins de 25 ans alors là la majorité pour voter est à 21 ans votait pour une troisième voie donc on a l'émergence d'une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans la proposition du DPP qui souhaite dépasser le clivage traditionnel sur les relations avec la Chine et sur la question de l'identité nationale et sur ce clivage binaire proposé par le KMT et le DPP qui a beaucoup bénéficié à cette candidature de Kowenje qui a été extrêmement prudent sur le sujet des relations avec la Chine sur toutes les questions sensibles et dont le message était travaillant efficacement à dépasser les clivages et à répondre aux aspirations tout à fait terre à terre normales de la population Eh bien on pourra lire sur le site de l'Institut Montaigne Mathieu Duchâtel votre étude très complète sur la politique taïwanaise de la Chine à l'horizon 2028 vous avez aussi publié Géopolitique de la Chine aux éditions Que sais-je une troisième édition qui est parue en septembre 22 merci à vous merci à Jean-Pierre Cabestan depuis Hong Kong vous avez publié Jean-Pierre La politique internationale de la Chine aux éditions de Sciences Po en 2022 et Demain la Chine guerre ou paix chez Gallimard en 2021 je remercie bien sûr Françoise Nicolas dont on peut suivre les analyses sur la plateforme de l'IFRI et Alice Ekman qui a publié aux éditions de l'Observatoire Dernier vol pour Pékin c'était en 2022 et dans les éditions Tract de Gallimard en novembre dernier Chine-Russie le grand rapprochement à la réalisation ce matin Luc-Jean Reynaud Élise-le à la technique Merci à Nézic qui m'a aidé à préparer cette émission en même temps que la documentation de Radio France nous sommes samedi et voici maintenant Nora Amadi sous les radars très bon week-end et à samedi prochain On va voir
plus de la date de laance dont on peut se dériger car à si se dériger sur la suite et les autres on peut c' susception de voir un plaisir d'aller à l'adapne et de la route et dans