Lola Lafon : quand la littérature réveille les mémoires
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Questions et réponses
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- 0:56OuverteRéponse directe
Pourquoi avoir choisi la maison d'Anne-Franck pour passer une nuit ?
- 1:31OuverteRéponse directe
Votre dernier roman portait sur l'adolescence, vous revenez sur une autre adolescence ?
- 2:04OuverteRéponse directe
Vous revenez sur la manière dont on a nié l'existence d'Anne Franck ?
- 2:54OuverteRéponse directe
Le fait de passer cette nuit suscite des tourments, des cauchemars ?
- 3:27OuverteRéponse directe
Vous étiez malade le jour, pourquoi y êtes-vous allée ?
- 4:18OuverteRéponse directe
On vous a installé un lit ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:21Locuteur non identifiéFait
« Il est question dans ce livre aussi de votre propre histoire, de votre rapport aux absents. »
- 0:32PrésentateurFait
« C'est votre dernier livre, Lola Lafon, bonjour. »
- 0:59Locuteur non identifiéFait
« Ça s'est imposé à moi comme une évidence, comme quelque chose d'urgent à faire. »
- 1:16Locuteur non identifiéFait
« Je viens d'une famille du côté de ma mère qui a été décimée par la Shoah. »
- 1:46Locuteur non identifiéFait
« Effectivement, c'est à mon sens la seule jeune fille juive aussi aimée et aussi haïe en même temps. »
- 1:54Locuteur non identifiéFait
« Elle est quand même le cœur de cible des négationnistes. »
- 2:25Locuteur non identifiéFait
« Il y a eu tellement d'attaques dès le départ, effectivement, des négationnistes. »
- 3:13Locuteur non identifiéFait
« Parce que j'en sors, et que eux n'en sont pas sortis. »
- 3:46Locuteur non identifiéFait
« C'est un musée du vide, et c'est un musée de l'absence. »
- 5:07Locuteur non identifiéFait
« Moi je n'ai pas lu la bonne version du journal, parce que la version intégrale, elle a été republiée en 97. »
- 5:32Locuteur non identifiéFait
« Il a été malmené. »
- 5:55Locuteur non identifiéFait
« Anne Franck n'est pas seulement une petite jeune fille qui a écrit son journal, c'est une jeune femme, une jeune fille, qui a fait œuvre. »
- 6:43Locuteur non identifiéFait
« Elle a réécrit. Elle a écrit tous les jours. »
- 8:20Locuteur non identifiéFait
« Les Hollandais, quand ils l'ont publié, le journal, ils ont demandé qu'on coupe toutes les pages qui avèteraient à sa sexualité parce qu'elle parle beaucoup de sexe. »
- 8:30Locuteur non identifiéFait
« Les Allemands, eux, quelques mois plus tard, ils ont réintégré les passages où elle parlait de sexe mais ils ont demandé que soient enlevées toutes les pages qui pourraient offenser le peuple allemand. »
- 9:23Locuteur non identifiéFait
« Il coupe tout ce qui a trait à la judéité parce qu'il faut que ça soit universel et il trouve ça beaucoup trop juif et beaucoup trop sombre comme histoire pour en faire un succès. »
- 10:50Locuteur non identifiéFait
« Si nous sommes tous Anne Frank, il n'y a plus d'Anne Frank. »
- 11:09Locuteur non identifiéFait
« Betelheim disait à ce sujet, si tous les hommes sont bons, il n'y a plus d'Auschwitz. »
- 11:52Locuteur non identifiéFait
« Ce que j'ai découvert, c'est que l'image d'Anne Franck qu'on a aujourd'hui, qui est celui d'une icône, d'une petite jeune fille assise à son secrétaire, c'est plutôt la suite d'Hollywood du film. »
- 13:28Locuteur non identifiéFait
« Ma grand-mère m'a laissé une médaille, Anne Franck, et elle m'a dit de ne jamais l'oublier. »
- 15:09Locuteur non identifiéFait
« Otto Frank avait tracé dans ce petit rectangle des traits de crayon très fins pour mesurer la croissance de ces deux filles. »
- 17:30Locuteur non identifiéFait
« J'ai eu une vie très très normale et puis voilà j'étais avec mes parents qui étaient professeurs de littérature. »
- 20:40Locuteur non identifiéFait
« Cette jeune fille elle a eu pendant 25 mois 40 pas comme voyage et que là c'est uniquement l'écriture qui est son voyage. »
Temps de parole
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7h09, les matins de France Culture, Guillaume Erner. Une nuit face à l'absence, quand tu écouteras cette chanson. C'est votre dernier livre, Lola Lafon, bonjour. Bonjour. Il est paru chez Stock. Vous revenez sur une nuit passée dans l'annexe du musée Anne-Franck à Amsterdam, le musée le plus vide du monde. Il est question dans ce livre aussi de votre propre histoire, de votre rapport aux absents. Mais vous rendez tout d'abord hommage à une jeune fille follement aimée, je cite, élevée au rang d'icône Anne-Franck, une jeune fille irrévérencieuse et lucide sur son temps, mais dont la voix a été parfois réécrite, pour la rendre peut-être plus audible, pour la rendre en tout cas différente.
Lola Lafon, lorsqu'on vous a proposé de passer une nuit au musée, puisque c'est cela l'origine de ce livre, pourquoi avoir choisi la maison d'Anne-Franck ?
Alors c'est difficile de répondre, parce que ça s'est imposé à moi comme une évidence, comme quelque chose d'urgent à faire. Donc j'ai su tout de suite que je voulais passer la nuit au musée Anne-Franck et rétrospectivement je peux l'expliquer par le fait justement que je viens d'une famille du côté de ma mère qui a été décimée par la Shoah. Je peux aussi l'expliquer par le fait que, comme vous dites, Anne-Franck est une adolescente, une icône adolescente, et que je m'intéresse beaucoup aux icônes adolescentes.
Votre dernier roman portait également sur l'adolescence. On s'était vu dans les matins pour chavirer. Et vous revenez donc là aussi sur une adolescence, même s'il s'agit d'une autre adolescence.
Oui, et vous parliez d'une jeune fille follement aimée. Effectivement, c'est à mon sens la seule jeune fille juive aussi aimée et aussi haïe en même temps. Parce que ça, on en parle moins, mais elle est quand même le cœur de cible des négationnistes. Parce que son journal fait preuve aussi.
Vous revenez d'ailleurs, dans votre dernier livre, vous revenez sur la manière dont on a nié très tôt l'existence de cette femme, considérant par exemple que ce pouvait être une création de son père. Je ne sais pas d'ailleurs s'il faut évoquer toutes les théories.
Il y a eu tellement d'attaques dès le départ, effectivement, des négationnistes, que moi j'ai choisi dans le récit de ne pas leur donner une grande place. Parce qu'à mon sens, ils se ressemblent tous, dans leur volonté d'effacer de l'histoire la Shoah. Mais c'est important quand même, parce que le musée aujourd'hui est sous surveillance constante, qu'il y a vraiment tout un système de sécurité, parce qu'il n'y a pas que l'amour autour d'Anne Franck.
C'est un livre qui évoque cette nuit que vous avez passée dans ce lieu, qui est peut-être le lieu de la peur majuscule. Alors, j'imagine que le fait de décider d'y passer cette nuit, et vous le racontez, Lola Lafon, est quelque chose qui suscite toutes sortes de tourments, de cauchemars.
C'est difficile pour moi d'employer le mot peur, pour moi, qui rentre dans l'annexe, parce que j'en sors, et que eux n'en sont pas sortis. Et que donc je ne peux pas me mettre en comparaison avec cette histoire. C'était vraiment l'obsession pendant que j'écrivais. Je peux dire que j'étais très anxieuse, et qu'en même temps, j'ai décidé d'y aller. Donc voilà, c'était un choix.
Alors même que vous étiez malade le jour.
En fait, j'ai eu, oui, je pense que j'ai eu toutes sortes d'empêchements, mais finalement, j'y suis allée. Voilà, mon corps a décrété que j'étais malade la veille, mais finalement, non. Il y avait beaucoup d'anxiété, parce que finalement, comme vous disiez au début, c'est un musée du vide, et c'est un musée de l'absence. Et ce à quoi on est confronté quand on entre dans l'annexe, qui est finalement un appartement vide, des combles, avec des pièces extrêmement étroites, c'est qu'on est confronté à l'absence de la famille Franck et de l'autre famille qui était là, et on est en quelque sorte au bord de l'abîme.
Et voilà, c'est vrai, j'ai passé dix heures, et je crois qu'il y a des fois où il faut, c'est le moment de se pencher sur un abîme, avec une distance raisonnable, mais il faut qu'on regarde ce qui nous fait peur aussi.
Donc on vous a installé un lit ?
Oui, enfin vaguement, un lit de camp, pas un lit.
Que vous n'avez, j'imagine, pas utilisé, tant il était compliqué pour vous, le lalafond, de s'endormir dans ce lieu-là, avec cette jeune fille qui est un symbole aujourd'hui, mais un symbole de quoi ?
C'était vraiment ma question, c'est-à-dire que je me suis rendue compte que je ne savais pas grand-chose. Quand je suis rentrée dans le musée, je savais un peu ce que peut-être vous savez, ce que tout le monde sait, c'est-à-dire que j'ai lu le journal quand j'étais ado, même avant, et puis qu'est-ce qu'il m'en reste finalement, le parcours d'une jeune fille, les ennuis avec sa mère, beaucoup de choses qui m'ont émue, un petit cahier rouge et blanc, et je me suis rendue compte qu'en fait, d'abord, moi je n'ai pas lu la bonne version du journal, parce que la version intégrale, elle a été republiée en 97,
et qu'on ne l'a pas lue. Alors justement, là, il faut effectivement que vous nous donniez des explications, parce que, en fait, le journal d'Anne Franck, c'est une œuvre qui a été largement remaniée postérieurement avec des tentatives, des traductions, donc il faut que vous fassiez une génèse de tout cela.
Oui, oui, oui, c'est difficile. Il n'a pas... Il a été malmené. Moi, c'est vraiment ce que je voudrais dire, c'est qu'il a été malmené, parce que, d'abord, on ne devrait pas l'appeler journal, c'est la première chose que j'ai apprise, parce que j'ai eu la chance de rencontrer une des dernières témoins encore en vie, Laurine Nussbaum, qui a été l'amie de Margot Franck, la grande sœur, avant qu'elle ne rentre en clandestinité, et cette dame est aujourd'hui la spécialiste littéraire du journal. Et je dis littéraire, donc ça veut dire que Anne Franck n'est pas seulement une petite jeune fille qui a écrit son journal, c'est une jeune femme, une jeune fille, qui a fait œuvre.
Et ça, c'est important, parce que nulle part, sur aucune quatrième de couvre du journal jusqu'à aujourd'hui, on ne dit qu'Anne Franck, en mars 1944, dans l'annexe, a décidé de réécrire intégralement son journal pour en faire un récit. À partir du moment où on réécrit, on est une autrice. Elle a fait des choix littéraires, et ça, c'est important. Elle voulait l'appeler récit de l'annexe. Le choix de le vendre comme un journal, c'est pour moi un biais éminemment sexiste, parce que ça la ramène à une figure qui aurait été uniquement dans le ressenti, dans la spontanéité. Non, non, elle a réécrit. Elle a écrit tous les jours.
Et ce qui est très bouleversant, c'est que dans l'annexe, elle s'est battue tous les jours pour avoir son petit coin de table et pour réécrire tous les jours. Elle voulait être publiée.
En tout cas, ça lui dénie tout simplement le qualificatif d'artiste.
Oui, tout à fait. De quelqu'un qui prend en main son récit. Il y a vraiment quelque chose de bouleversant quand on lit le journal, c'est qu'on y est présent. C'est-à-dire qu'elle s'adresse à des lecteurs. Elle va vers le futur. Alors, d'une façon tragique, parce que clairement, on ne peut pas ne pas voir qu'elle a une préscience de ce qui va leur arriver, qu'elle parle d'une arrestation, qu'elle parle de l'antisémitisme des nazis. Tout ça, ce n'est pas seulement un récit familial, comme on l'a souvent dit.
Et donc, cet écrit d'Anne Franck, vous dit, cette spécialiste, donc, de l'œuvre d'Anne Franck, Laurine Nussbaum, elle vous dit, lire cette œuvre, c'est assister à l'épanouissement d'une adolescente face à l'adversité, pas une allusion au régime nazi ni à la Shoah. parce que là aussi, c'est la transformation dont cette œuvre a été l'objet, vous disiez, malmenée, c'est cela justement.
Ce que Laurine Nussbaum m'a dit et que vous citez, c'est l'incroyable préface écrite par Léonore Roosevelt à l'apparition aux États-Unis, qui parle effectivement, tranquillement, d'un récit d'adolescence sans jamais dire le mot nazisme. Elle dit face à l'adversité. Alors, moi, je me suis intéressée aux mots qu'on évite. et vous parliez tout à l'heure des différentes versions. Effectivement, les Hollandais, quand ils l'ont publié, le journal, ils ont demandé qu'on coupe toutes les pages qui avèteraient à sa sexualité parce qu'elle parle beaucoup de sexe.
Les Allemands, eux, quelques mois plus tard, ils ont réintégré les passages où elle parlait de sexe mais ils ont demandé que soient enlevées toutes les pages qui pourraient offenser le peuple allemand. Donc, vous imaginez bien que c'était à l'époque toutes les allusions à l'antisémitisme nazi.
Il y a eu comme ça des versions incessantes de son texte qui a été malmené dans tous les sens et le clou, en fait, ce que j'ai découvert et qui, à mon sens, n'a pas été beaucoup, beaucoup écrit, c'est la façon dont les Américains pour en faire une œuvre entre guillemets universelle l'ont lissée Broadway puis Hollywood et là, il y a vraiment quelque chose quand je suis tombée dessus, j'ai vraiment, vraiment été sidérée parce qu'au moment où il est question d'en faire une pièce à succès sur Broadway, le producteur et la productrice plus tard engagent un scénariste spécialiste des comédies familiales et qu'est-ce qu'il fait ?
Il coupe tout ce qui a trait à la judéité parce qu'il faut que ça soit universel et il trouve ça beaucoup trop juif et beaucoup trop sombre comme histoire pour en faire un succès.
C'est ça, c'est-à-dire qu'en fait, il ne fallait pas que ce récit soit démoralisant.
Oui, oui, oui, et c'est vrai que quand vous tombez sur la critique d'un journaliste dans le New York Times qui dit c'est formidable cette pièce parce qu'en sortant, en fait, on n'éprouve aucune haine contre le nazisme et puis finalement, on a assisté au tourment de l'adolescence. Vous vous dites bien qu'il y a un problème de réécriture et que c'est une deuxième mort en fait pour Anne Frank. La chose qui est intéressante c'est qu'on parlait d'amour et en quelque sorte l'admiration, l'adoration des douanes de tout. C'est une figure expiatoire. Vous aimez Anne Frank, vous lisez Anne Frank et alors vous n'avez plus besoin de lire quoi que ce soit sur la Shoah.
Et ça, c'est vraiment un vrai problème.
Il y a aussi un problème d'identification parce que si tout le monde, si tout adolescent peut s'identifier à Anne Frank, alors qu'est-ce qui se passe le Lala Frank ?
Effectivement, le directeur du musée m'a tout de suite dit qu'il y avait vraiment un grand nombre de visiteurs qui s'identifiaient à elle, qui ne voulaient pas quitter sa chambre, qui déposaient des fleurs et puis des journaux intimes. Et il y a cette phrase un petit peu, c'est vrai que elle a été mise à toutes les sauces. Si j'ose dire, en fait, c'est un petit peu nous sommes tous Anne Frank. Le problème, c'est que si nous sommes tous Anne Frank, il n'y a plus d'Anne Frank. Et que comme disait Betelheim, puisqu'on retient uniquement du journal d'Anne Frank souvent, quand on parle d'elle, on retient cette petite phrase, je crois, malgré tout, en la bonté des hommes.
Et Betelheim disait à ce sujet, si tous les hommes sont bons, il n'y a plus d'Auschwitz. Parce que c'est important ce qu'on retient des textes iconiques. Et là, évidemment qu'elle a écrit, je crois, en la bonté des hommes. Mais juste avant, elle écrit tout un paragraphe sur sa terreur des hommes, sur sa terreur de la guerre, sur l'antisémitisme des nazis.
On peut s'idéer d'ailleurs ce passage. On ne me fera pas croire que la guerre n'est provoquée que par les grands hommes, les gouvernants et les capitalistes. Au nom, les petites gens aiment la faire au moins autant, sinon les peuples se seraient révoltés contre elle depuis longtemps.
C'est extraordinaire quand même ce passage. On aurait pu le retenir. Pourquoi on ne retient pas ce passage-là qui montre sa maturité ? Alors, moi, ce que j'ai découvert, c'est que l'image d'Anne Franck qu'on a aujourd'hui, qui est celui d'une icône, d'une petite jeune fille assise à son secrétaire, c'est plutôt la suite d'Hollywood du film.
Mais parce que, comme vous le dites aussi, Lola Lafon, cette histoire est tellement démoralisante, tellement noire que finalement, on se sent quasiment obligé de l'édulcorer. Vous dites d'ailleurs que pendant très longtemps, vous avez refusé de lire les récits sur la Shoah, que vous aviez une sorte de réticence. S'il y a une chose qu'on peut bien comprendre, c'est cela, je crois.
Oui, parce que c'est vrai qu'à un moment donné, il faut se pencher sur ce qu'on pourrait appeler son héritage, d'où on vient. Et quand on vient d'une famille où finalement, ce qui prédomine, c'est l'absence et c'est la mort, comment y trouver une place ? Moi, je me dis que finalement, on peut faire quelque chose de ça et que si on n'a pas effectivement de nom et puis de... Moi, je ne peux pas savoir qui étaient mes arrière-grands-parents. Je ne peux rien savoir, en fait. Je ne peux pas les trouver.
Ils sont morts de façon anonyme dans des convois qui les menaient à Auschwitz comme mes grands-tantes et je me dis que en dépit de tout ça, dans l'absence, dans le vide, il faut trouver une façon de laisser une trace. Alors, un livre, c'est une trace, c'est la preuve qu'on est en vie mais c'est aussi un hommage aux morts et finalement, quand tu écouteras cette chanson, c'est aussi la question de l'héritage de façon plus large, c'est-à-dire que on croise des gens qui nous laissent une chanson à écouter, qui nous laissent une lettre, qui nous laissent un objet. Ma grand-mère m'a laissé une médaille, Anne Franck, et elle m'a dit de ne jamais l'oublier.
Et qu'est-ce qu'on fait de ce que les gens nous laissent ? Est-ce qu'on ne leur doit pas quelque chose comme une sorte de fidélité ?
Qu'est-ce que vous en avez fait parce que la question du judaïsme, de l'antisémitisme n'existe dans votre oeuvre sauf erreur de ma part qu'à partir de votre dernier roman. On la trouve, elle est le thème principal de ce récit, bien sûr, quand tu écouteras cette chanson. Ça veut dire que finalement, cette médaille, il vous a fallu du temps pour la transformer en écriture.
Oui, il m'a fallu beaucoup de temps, il m'a fallu aussi trouver de quelle façon en parler parce qu'au moment où je me suis dit je vais aller dans la maison Anne Franck et puis je vais écrire autour de ça, il était hors de question de me mettre en parallèle à elle. Je crois que cette histoire, l'histoire d'Anne Franck, l'histoire des Franck parce qu'il y a Margot Franck, il y a Otto
sa soeur
qui est extraordinaire.
Le père est absolument extraordinaire. Vous racontez, je trouve que c'est une scène absolument bouleversante quand il lui a fallu déménager, évidemment il ne pouvait pas déménager de manière libre comme nous le ferions et donc il emportait dans sa serviette progressivement les différents objets qu'ils allaient avoir besoin d'utiliser dans leur refuge.
Oui, et il y a quelque chose qui m'a vraiment renversée dans les premières minutes où j'étais dans l'annexe justement, c'était que je me suis trouvée au milieu d'un espace vide et j'ai vu un rectangle de papier peint qui était encadré et j'ai cru qu'ils avaient encadré du vide en fait et j'étais dans la pénombre et je me suis approchée et j'ai vu que le père Otto Frank avait tracé dans ce petit rectangle des traits de crayon très fins pour mesurer la croissance de ces deux filles parce qu'en dépit de leur situation elles grandissent là-dedans donc il y a quelque chose de vivant aussi dans l'annexe et puis c'est aussi un endroit qui a permis à une oeuvre de se faire mais ces petits traits de crayon dans la nuit ils sont à la fois renversants parce qu'ils ne s'en sont pas sortis sauf Otto Frank et aussi il y a une beauté en fait mais alors
on pense beaucoup à cet homme alors peut-être parce qu'on peut plus ou moins s'identifier à lui et notamment aux craintes de ne pas pouvoir protéger ses enfants
j'ai appris quand j'étais à Amsterdam j'ai rencontré des historiens j'ai rencontré des personnes qui travaillent sur le sujet depuis très très longtemps et qui m'ont dit qu'Otto Frank avait été accusé d'avoir fait le mauvais choix c'est-à-dire qu'il aurait dû je déteste quand on dit ça c'est affreux il aurait dû se séparer de ses filles et puis les mettre à la campagne etc alors oui je ne sais pas ce qu'il aurait dû faire il a fait ce qu'il a pu en fait j'ai l'impression et le fait qu'il ait caché le journal de sa cadette sous son lit tous les soirs dans l'annexe parce qu'elle lui demandait je ne sais pas c'est tellement énorme ce père tellement éclairé aussi il faut le dire une famille tellement éclairée qui envoyait ses filles à Montessori qui leur laissait lire tout ce qu'elle voulait et qui protégeait l'écriture de la petite Anne
il y a donc ce thème de l'adolescence il y a le thème aussi de votre adolescence parce que il faut dire à fond que vous avez eu une vie singulière en ceci que à l'âge de quelques mois jusqu'à l'âge de 12 ans vous avez été en Bulgarie en Roumanie vous avez vécu une existence alors ce n'est pas une existence d'errance puisque ce n'est pas ce qu'ont vécu évidemment les réfugiés après guerre mais vous avez vécu de manière un peu anachronique la vie de ce que beaucoup de juifs ont vécu avant la guerre en étant en Bulgarie en Roumanie dans des pays qui ont été souvent inhospitaliers très inhospitaliers pour eux
moi j'étais une enfant je veux dire j'ai eu une vie très très normale et puis voilà j'étais avec mes parents qui étaient professeurs de littérature donc il n'y avait rien de tragique évidemment je pense que la judéité en ce qui me concerne je m'en suis elle a eu deux facettes elle a eu celle d'un d'une fidélité aux morts qui a été vraiment très importante c'est à dire que mes grands-parents rescapaient vraiment m'ont sans ça se dit qu'il fallait lutter si ça revenait et il y avait d'un autre côté mon désir de m'en éloigner et de me recréer d'une façon différente c'est à dire que j'ai eu pendant l'adolescence c'est assez banal mais envie de faire partie d'une majorité d'un groupe qui ne soit ni stigmatisé ni plein et à un moment donné on se rend compte qu'il faut faire face c'est qu'il faut faire face à ce qu'on est et c'est quand même là on n'en a pas parlé mais c'est quand même pour moi très singulier de parler d'Anne Franck de parler de toute cette période quand autour de nous tellement de pays européens font le choix de l'extrême droite c'est difficile de faire comme si j'avais écrit un récit qui n'avait aucun rapport avec ce qui était en train de se passer
tu n'as pas dit ça
non non mais moi je me le dis je me dis mais j'ai pas dit ça qu'est-ce que ça veut dire pour moi de raconter ça comme si c'était complètement du passé
parce que la phrase sur la bonté des hommes évidemment dans le contexte de la guerre en Ukraine elle résonne de manière absolument actuelle
absolument et c'est vrai que l'Italie la Suède tous ces tous ces choix de l'extrême droite font que d'une certaine façon quand j'étais dans l'annexe je n'avais pas l'impression d'être complètement dans le passé en fait évidemment qu'il y a des gens qui se cachent encore pour ne pas être assassinés
mais alors justement le fait de relier cela le fait de d'avoir de l'empathie parce que c'est quelque chose que vous poursuivez au fur et à mesure de votre écriture le la la font avec les craintes de jeunes filles avec également les traumatismes d'enfance c'est un autre thème que l'on retrouve dans votre oeuvre cette fois-ci on le retrouve démultiplié avec ce moment où vous devez vous confronter aux angoisses d'Anne Franck
moi j'ai j'ai j'ai pendant la nuit j'ai j'ai marché sans cesse et j'ai compté le nombre de pas dont elle disposait dans l'annexe et il y a à peine 40 pas entre la la bibliothèque la fausse bibliothèque qui fait porte d'entrée en fait dans l'annexe parce que c'est une porte c'est une porte factice en fait qui dissimule la vraie et puis la chambre ça veut dire que cette jeune fille elle a eu pendant 25 mois 40 pas comme voyage et que là c'est uniquement l'écriture qui est son voyage et que ce voyage il nous est envoyé et qu'on doit le lire pour ce qu'il est on ne peut pas se permettre d'en enlever des bouts et puis de faire ce qui nous arrange avec ce texte et quand j'étais dans l'annexe et que je marchais et que j'allais et venais je me suis rendu compte que j'étais incapable de rentrer dans sa chambre et que j'ai réussi à passer la tête vers 5h du matin parce que je me suis demandé pourquoi des millions de gens viennent dans cette chambre d'adolescente une chambre où on voit encore les photos d'actrices collées au mur les photos de il y a une photo d'Elisabeth II à l'âge de 12 ans qui est là et pourquoi on se précipite dans cette chambre alors que peut-être que le coeur de cette histoire il est dans son oeuvre il est dans ce qu'elle a écrit et dans ce qu'elle nous a écrit
et le fait justement de continuer à écrire pour vous vous écrivez beaucoup le fait de chercher à transmettre puisque au final cette médaille elle est devenue de la littérature Lola Lafon
oui c'est vrai cette médaille est devenue de la littérature enfin en tout cas elle est devenue une histoire oui il y a vraiment quelque chose de la transmission et j'ai l'impression que c'est par l'histoire des autres qu'on arrive à la sienne souvent et sans vouloir spoiler donc la fin du récit finalement ma seule façon de trouver une place dans cette histoire et notre façon de trouver une place peut-être dans cet abîme de l'absence d'Anne Franck c'est peut-être en passant parfois par des choses minuscules comme un objet comme on peut pas l'appréhender comme quelque chose d'énorme c'est trop grand pour pouvoir l'appréhender
quand tu écouteras cette chanson c'est le très beau récit que vous publiez aux éditions Stock merci beaucoup merci Lola Lafon d'avoir été avec nous ce matin dans quelques instants le 8.45 d'Anne Lorchoy le point sur l'actualité toutes les polices de France recherchent celui qui est ce soir l'ennemi public numéro
collection de podcasts originaux de France Culture il est devenu dans les années 70 un personnage unique dans les annales du crime moderne comment Jacques Mérine est-il devenu en 10 ans l'ennemi public numéro 1
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Mérine l'orgueil est le sang
par Stéphane Bertomé et Charlotte Roux sur FranceCulture.fr et la pli Radio France Sous-titrage Société Radio-Canada
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