Amartya Sen : du Bengale à Cambridge, l’enfance d’un Nobel
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 90 %Attaque 5 %Défensif 5 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 1:00OuverteRéponse directe
Vous êtes aussi philosophe. Est-ce qu'il faut vous présenter comme philosophe ou comme économiste d'abord, Amartya Sen ?
- 1:30OuverteRéponse directe
Qui était Tagore ? Pourquoi la manière dont vous avez été scolarisé a compté sur votre destin ?
- 3:08RelanceRéponse directe
Qui était Tagore ?
- 4:49OuverteRéponse directe
Parmi les choses qui vous ont formé, il y a la représentation du monde de Tagore et celle de Gandhi. Vous revenez sur leurs controverses.
- 6:32OuverteRéponse directe
Votre famille était intellectuelle bengalie. Votre côté était-il celui de la science ?
- 7:33OuverteRéponse directe
Vous avez vécu en Inde puis en Birmanie. À quoi ressemblait la Birmanie dans les années 30 ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 6:40InvitéFait
« La science faisait une partie très importante de ce que pensait ma famille. »
- 29:11InvitéFait
« Il ne peut pas y avoir de famine dans un pays où il y a la liberté d'expression et la liberté de l'information. »
- 35:00InvitéFait
« Une partie du problème c'est que la démocratie indienne s'est détériorée grandement au cours des années. »
- 38:45InvitéFait
« La Chine depuis l'époque de la révolution a mis l'accent sur l'éducation pour tous et la santé pour tous. »
- 40:26InvitéFait
« Je suis inquiet pour tous ces pays à la fois. L'Inde a ses propres problèmes et sont immenses. »
Temps de parole
- Invité50 %
- Invité 227 %
- Présentateur22 %
≈ 19,1 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
Les matins de France Culture, Guillaume Erner. Nous recevons ce matin Amartya Sen, grand économiste spécialiste du développement et des inégalités dans le monde, prix Nobel d'économie en 1998, qui vient de publier ses mémoires, citoyens du monde, aux éditions Odile Jacob. Un ouvrage qui revient sur une vie, disons-le, hors du commun, d'une enfance passée en Birmanie et au Bengale, en Inde, à des études brillantes à Cambridge, en Angleterre, pour finalement accéder à de grands postes de chercheurs et enseignants en économie aux Etats-Unis, en Angleterre et en Inde. Vos recherches récompenses ont beaucoup porté sur l'économie du bien-être humain, sur l'éducation et le sous-développement.
Bonjour Amartya Sen.
Merci beaucoup de me donner l'occasion de vous rendre visite.
Alors, j'ai dit que vous étiez économiste, ce qui est évident puisque vous avez obtenu le prix Nobel d'économie. Vous êtes aussi philosophe. Est-ce qu'il faut vous présenter comme philosophe ou comme économiste d'abord, Amartya Sen ?
Il faut considérer, je pense, les deux ensemble, si vous y réfléchissez. Vous savez, le Marquis de Condorcet, il est quoi ? Il est philosophe ou il est économiste ? Les deux. Il était aussi mathématicien.
Ce qui a décidé de votre destin, c'est notamment une éducation très particulière qui a été développée par un homme dont vous allez nous rappeler la mémoire, Tagore. Tagore a beaucoup compté pour vous. Il avait fondé une école très particulière au Bengale occidental. Qui était Tagore ? Qui était Tagore ? Et pourquoi la manière dont vous avez été scolarisé a compté sur votre destin, Amartya Sen ?
J'ai eu beaucoup de chance. Je suis allé à l'école qui a été créée par Rabindranath Tagore il y a vraiment beaucoup d'années. Et pour moi, c'était excellent d'être dans une école où l'atmosphère était à la liberté sur le fait de décider quoi lire. Je pouvais aller à la bibliothèque, six ou sept étages, je pouvais lire ce que je voulais. Et le fait que je n'ai pas eu à lire une liste de livres obligatoires, mais je pouvais lire ce que je voulais sur les tribus africaines, sur ce qui se passait en Amérique latine. Voilà, c'est ce qui me tombait dans la main en fait.
Cette école était donc dirigée par Tagore, comme je l'ai dit, qui est un personnage qui a énormément compté pour l'histoire de l'Inde, pour votre histoire personnelle aussi. Qui était-il ?
C'était un universitaire qui n'a jamais fréquenté l'université. Il ne tolérait, il ne pouvait supporter aucune école. Là où il est allé, il n'a pas aimé ce qu'il a vu, il l'avait quitté. Et en fait, il a créé l'école qu'il aurait aimé avoir, celle qui vous acquérait la liberté, celle qui vous donnait l'occasion de décider ce que vous voudriez étudier, plutôt que d'être enrogimenté dans une ligne de pensée. Il a beaucoup réussi dans ce domaine. Et moi, j'avais eu la chance d'être dans cette école. Dans mon cas, c'est mon grand-père qui enseignait là-bas. Ma mère a suivi cet enseignement. C'était très inhabituel parce que... Parce que c'était une école mixte à l'époque. Elle a étudié le judo.
Elle a étudié aussi beaucoup d'autres formes inhabituelles d'activité à l'époque. Vous savez, à y réfléchir, il y a cent ans, une femme indienne qui apprenait le judo. C'était très inhabituel. J'ai trouvé ça vraiment très malin, plutôt. Et ça m'a donné beaucoup d'inspiration.
Et alors, parmi les choses qui vous ont formé, il y a donc la représentation du monde qui était celle de Rabinadrat Tagore. Il y a aussi celle qui était prônée par Gandhi. Et vous revenez justement sur les différentes controverses qu'il y a eu entre Tagore et Gandhi, Amartya Sen.
Eh bien, Gandhi et Tagore étaient de grands êtres humains, bien entendu. Mais ce qui était impliqué, c'était d'essayer de voir où étaient les différences entre eux. Tous les deux étaient très opposés au système des castes. Ce système d'incompatibilité qui existe. Gandhi voulait utiliser l'occasion qu'il y a eu de ces grands tremblements de terre qui s'étaient produits à l'époque pour dire que, voilà, c'était le châtiment divin à cause du système des casques qui prévalait en Inde. Et Rabinadrat Tagore, qui n'était pas du tout dans le même mode de pensée, pensait que Gandhi avait tort d'aller du côté de la religion. et Gandhi, pensait Tagore, négligeait trop la science.
Et il trouvait cet état d'esprit inacceptable.
Vous apparteniez à une famille d'intellectuels bengali. Est-ce que l'on peut dire que vous, d'emblée, votre côté était celui de la science, Amartya Sen ?
Oui, je pense que la science faisait une partie très importante de ce que pensait ma famille. Mon père était un scientifique aussi, oui. Mon père a enseigné à l'université de Dakar. Et moi, j'étais très intéressé à apprendre, à remonter jusqu'au VIe siècle avant l'ère chrétienne, de ce qui se disait, ce qui s'écrivait à l'époque, dans ce qui s'écrivait dans le domaine du matérialisme, à cette époque-là, VIe siècle avant l'ère chrétienne. Et j'étais vraiment très attiré par cela, déjà, à l'école.
Il faut dire aussi que vous avez été immédiatement propulsé dans un autre pays, Amartya Sen, puisque vous avez vécu en Inde. Mais très tôt, votre famille a déménagé pour la Birmanie. Et donc, vous avez été enfant en Birmanie. À l'époque, à quoi ressemblait ce pays dans les années 30 ?
Je trouvais que la Birmanie était fascinante. Mon père y était allé en tant que professeur invité pour enseigner à l'université. Et il a apprécié, il a aimé. Mais moi, j'ai eu beaucoup de plaisir à rencontrer des jeunes birmans, des enfants. Et je me suis lié d'amitié avec eux. Il y a des choses qui étaient particulièrement frappantes. L'une d'entre elles, c'était que, à l'inverse de ce qui se passait en Inde, par exemple, les femmes birmanes semblaient avoir beaucoup plus d'indépendance. Et j'ai trouvé ça très frappant. Et ça a influencé ma pensée. Je n'avais qu'entre 3 et 6 ans, à l'époque.
Justement, à l'époque, je fais appel à des souvenirs de quand vous étiez enfant, à Marti-Hassen. Il y avait-il beaucoup de différences en termes, par exemple, économiques, en termes de développement entre l'Inde et la Birmanie ?
Oui, il y en avait des différences. Les deux étaient des pays pauvres, certes. Mais la Birmanie était différente de l'Inde du fait qu'il y avait une tradition bouddhiste. et donc l'alphabétisation et l'école étaient très importantes. Et c'était différent de ce qui se passait dans l'Empire britannique en Inde. Et bon, il y avait une certaine négligence de ce point de vue-là en Inde. Mais en même temps, les Birmans finissaient par être beaucoup plus pauvres que les Indiens. Et c'était à l'avantage des Indiens. Mais c'est l'éducation qui faisait une grande différence en faveur de la Birmanie.
Mais alors, c'est justement là où je veux vous entraîner, à Marti-Hassen, puisque vos travaux économiques ont porté notamment sur l'indice de développement humain. Vous évoquez la situation à l'époque dans les années-temps entre la Birmanie et l'Inde. Aujourd'hui, c'est incontestablement l'Inde qui est un pays quasiment développé. Je vais vous laisser d'ailleurs dire les choses. Alors que la Birmanie souffre d'une grande pauvreté et d'une situation politique particulièrement préoccupante. Comment expliquer la différence 80 ans après entre les deux pays ?
Je pense que c'est une excellente question. Les Birmans ont manqué de chance de beaucoup de points de vue. Le leadership que l'Inde a eu la chance d'avoir à partir de Gandhi, ça ne s'est pas produit en Birmanie. Aung San Suu Kyi. Et bon, Aung San Suu Kyi était une excellente dirigeante. Je l'ai rencontrée, je la connais. Mais d'un autre côté, elle n'avait pas la vision que Tagore et Gandhi avaient. Bon, c'est une chose différente. mais il y a aussi un côté sectaire qui a fait que le mouvement politique en Birmanie a été beaucoup plus étroit et injuste. Par exemple, vis-à-vis des Rohingyas, les musulmans, et vis-à-vis des minorités diverses en Birmanie. Il y avait une étroitesse d'esprit.
Mais bon, si ce qu'il fait, c'est qu'aujourd'hui, en Inde, il y a cette étroitesse d'esprit aussi qui prévaut. Mais bon, la Birmanie est un pays beaucoup plus petit. Et c'est plus terrible ce qui se passe en Birmanie de mon point de vue.
C'est justement ce que j'allais vous rétorquer. Par exemple, dans le Gujérat qui est un état où cohabitent tant bien que mal des musulmans et des hindouistes, il y a eu des heurts interreligieux très forts, alors même que le Gujérat est l'un des états les plus développés de l'Inde. Le premier ministre Narendra Modi vient du Gujérat. Le Gujérat vient d'ailleurs de réélire le BGP, le parti de Modi, de manière significative. Comment expliquer que les heurts interreligieux en Birmanie soient si forts avec une résultante, donc le sous-développement du pays, alors qu'en Inde, avec les mêmes causes, on aboutit à des différences significatives ?
Le Gujérat, c'est la partie prospère de l'économie indienne. Il y a eu quelques figures comme le Mahatma Gandhi. Il y a eu quelques figures prépondérantes comme le Mahatma Gandhi qui venait là-bas, mais d'un autre côté, c'est aussi le fait que souvent des grands dirigeants prennent malheureusement des points de vue très étroits comme Modi actuellement. Mais c'est fascinant ce qui se passe. Regardez par exemple l'Islam en Inde. Regardez ce qui se passe en Indonésie, par exemple, avec l'Islam. l'Indonésie, c'est le plus grand pays musulman du monde et l'Islam est allé en Indonésie en venant du Gujarat qui était un état à l'époque où il y avait beaucoup de musulmans.
Et c'est les gens du Gujarat qui ont amené l'Islam en Indonésie. Et plus tard, lorsque Gandhi a tenté d'avoir un spectre très très large de gens qui le soutenaient au Gujarat même, le Gujarat ça n'a pas marché. et maintenant cette vision d'une Inde hindoue ce n'est pas quelque chose qui peut être durable et ça ne mènera pas à un modèle durable. Il vient d'y avoir une élection et à nouveau les hindous ont eu de très bons résultats. mais je crois qu'in fine ce n'est pas une solution durable.
Et puis alors lorsque vous évoquez Gandhi et justement la manière dont celui-ci a mis l'Inde sur les rails où elle est actuellement la modernisation du pays vous rappelez aussi Amartya Sen que Gandhi avait par exemple dans son enseignement le fait de demander à chaque Indien d'utiliser un rouet autrement dit de filet de la laine une demi-heure par jour et vous évoquez cet exercice comme étant particulièrement ennuyeux pour vous et puis surtout inutile et alors justement c'est ça le contraste que j'aimerais vous faire expliquer entre cet homme finalement qui a conduit l'Inde vers la modernité et vers la démocratie avec des pratiques qui peuvent paraître être étonnantes et peut-être même anti-modernes
c'est une inquiétude de bonne allure j'ai essayé de filer mais je ne peux pas penser à quelque chose de plus ennuyeux que cela filer la laine ou le coton et je pense que peut-être mais je ne pense pas qu'on puisse dire que le fait de filer ça vous fasse progresser spirituellement et Tagore disait qu'il ne pouvait pas penser à quelque chose de plus rétrograde que de prendre cette machine très ancienne et d'essayer d'en tirer de la modernité la modernité exige une réflexion ça exige une pensée une vision intellectuelle et le fait d'utiliser une machine ancienne ça ne peut que l'affaiblir cette pensée
mais alors c'est très étonnant parce qu'il y a le mélange entre cet homme Gandhi qui modernise les institutions et vous avez beaucoup insisté à Marty Hassen sur l'importance des institutions et qui dans le même temps est pour une bonne part vous dites rétrograde anti-moderne pourrait-on dire il était les deux
à la fois et il l'était je crois que la grande chose au sujet de Gandhi c'est bien sûr de dire que tous les hindous étaient sur un pied d'égalité et même lorsqu'il y a eu cette partition de l'Inde il était opposé à la partition et il a dit bon si les musulmans veulent diriger le pays c'était pas grave de son point de vue et il y avait quand même une étroitesse d'esprit spécialement forte lorsqu'on en venait à la pensée moderne par exemple et à la technologie moderne mais quand on parle de Gandhi il y a des choses qui me sont apparues quand j'étais à l'école c'est que la meilleure chose à apprendre de quelqu'un c'est prendre ses meilleures idées celles qu'il offre et laisser de côté la partie la plus étroite il y a des choses à apprendre de Gandhi très très grandes choses à apprendre de Gandhi encore aujourd'hui et pourtant il y avait aussi en lui des parties moins intéressantes des aspects d'un esprit plus étroit
et nous retrouvons Amartya Sen grand économiste spécialiste du développement et des inégalités vous avez eu le prix Nobel d'économie en 1998 et vous publiez un livre fascinant aux éditions Odile Jacob citoyen du monde dans ce livre vous racontez notamment votre enfance en Inde en Birmanie entre un immense penseur indien qui avait fondé une école Tagore et puis Gandhi évidemment avec l'importance qu'il a eu dans l'Inde dès les années 30 lorsque vous étiez enfant Amartya Sen vous avez fait toute votre carrière d'universitaire en Angleterre aux Etats-Unis en Inde aussi bien sûr mais justement j'aimerais vous poser cette question à l'époque où l'on discute beaucoup de l'universalisme est-ce qu'il y a une science universelle est-ce que la manière par exemple de voir l'économie en Inde est différente de celle où on peut la voir je ne sais pas en France ou aux Etats-Unis
en bref la réponse c'est non il n'y a pas de différence mais en fait il faut regarder ce qu'est l'histoire de l'Inde il y avait du commerce de la technologie et un désir de modernité par le passé tel qu'on le voit aujourd'hui je pense que les grandes choses les grandes idées ont beaucoup en commun et je pense que les gens en Europe lorsqu'ils regardaient les choses intéressantes en Inde par exemple Ptolémée qui regardaient ce qu'était le développement économique en Inde et bien c'était des choses qui étaient très semblables à ce qui se passait en Europe mais d'un autre côté il y a une rationalité qui faisait partie de la tradition indienne c'est pas souvent reconnu le fait que l'Inde avait une littérature athée beaucoup plus importante que tout autre pays en fait il y a une très vaste littérature athée en Inde une vieille école de pensée qui s'est développée en Inde et qui a influencé beaucoup de monde par exemple moi quand j'ai eu un cancer à l'âge de 18 ans je me suis dit mais certains médecins dont je pense qu'il n'était pas de très bons médecins me disaient qu'il y a des problèmes médicaux qui sont dus à l'intervention divine et je me suis dit à l'époque ça ne peut pas être possible ça ne peut pas être juste ça ça ne peut pas être exact au 6ème siècle à la littérature au 6ème siècle avant l'ère chrétienne par exemple Bouddha lui-même a été impliqué dans certaines de ses histoires s'il y a un problème auquel vous devez faire face aujourd'hui n'essayez pas d'en attribuer les causes à à des influences extérieures comme par exemple Dieu ou ou d'autres du même genre il faut essayer de trouver comment la connaissance le savoir peut vous donner une compréhension de votre propre expérience donc quand j'ai décidé d'avoir des rayons pour me guérir ça a une très grande influence sur ma façon de voir la pensée rationnelle de l'Inde ancienne plutôt que de penser à une intervention divine très étroite d'esprit de ce qui devait être fait
bon mais alors je vais prendre un exemple sur lequel vous avez beaucoup travaillé Amartya Sen la question des castes les castes en Inde sont un frein évident au développement au progrès social dites-vous et pour autant les castes sont a priori indissociables d'une partie en tout cas de l'histoire de l'Inde donc ça veut dire que finalement pour que l'Inde se développe il faut qu'elle abdique une part de son identité qu'en pensez-vous comment justement essayer de, disons penser les deux phénomènes d'une part l'identité indienne et d'autre part la question du développement
l'origine du système du castes est très difficile à comprendre comment ça s'est développé de la façon dont ça l'a fait en Inde de façon inhabituelle pour le reste du monde mais il n'y a rien qui puisse évoluer dans le système des castes c'est le pire phénomène de l'Inde donc moi je dirais que au point où le système des castes qui s'affaiblissait un petit peu mais à cause des derniers développements politiques le système reprend de la force dans la politique indienne d'aujourd'hui et bien ça nous donne des raisons de le combattre de de nous y opposer et je ne vois aucune raison d'aller dans un autre sens
il y a un événement fondateur que vous racontez dans vos mémoires citoyens du monde parus aux éditions Odile Jacob à Martiasen c'est la grande famine de 1943 qui a frappé le Bengale qui a fait entre 2 et 3 millions de victimes quels sont vos souvenirs de cette famine
cette famine était évidemment inutile elle était due en grande partie à l'ignorance je ne pense pas que les britanniques je ne suis pas d'accord avec le fait de penser que les britanniques l'avaient fait de façon consciente ou voulue cette théorie sur la famine aussi longtemps qu'il y a suffisamment de nourriture vous allez mourir de faim non mais c'est du côté de la fourniture de l'alimentation qui a un problème si la demande s'accroît soudain et ça l'a fait dans cette l'économie du Bengale à l'époque en raison des questions militaires et soudain la demande s'est accrue de façon exponentielle et de plus en plus de familles trouvaient ça les prix trop élevés pour pouvoir acheter de la nourriture s'il y avait eu une pensée économique intelligente on aurait pu détecter ce problème mais ça n'existait pas à l'époque c'est donc une mauvaise gestion de l'alimentation et de la nourriture dans une économie qui était déficiente si on avait pensé correctement la famine aurait pu être évitée certainement si on s'était occupé des problèmes économiques auxquels les gens faisaient face c'est quelque chose de factuel plutôt que plutôt qu'une volonté délibérée du gouvernement de l'époque
et alors parmi les choses importantes que vous avez justement constatées pendant cette grande famine de 1943 à Martiassen il y a le fait que la censure qui affectait la presse empêchait ne serait-ce que de constater qu'il y avait une famine
c'est tout à fait vrai et c'est extrêmement important il ne peut pas y avoir de famine dans un pays où il y a la liberté d'expression et la liberté de l'information si vous savez qu'il y avait ou qu'il y a un problème d'alimentation il y a beaucoup de façons de traiter les problèmes et même en Inde à Calcutta par exemple où les britanniques avaient très très peur que la propagande japonaise ait un effet important sur les Bengalais ils ont tenté d'arrêter la propagande en rationnant la nourriture il y avait un rationnement en Angleterre aussi et ce rationnement a eu un effet très positif mais si on ne savait rien si on ne savait rien au sujet de la famine si on ne savait pas que des gens mouraient de faim si on ne savait pas que les prix de la nourriture avaient cru de façon exponentielle dans le Bengale rural et si on ne prenait pas de mesures de correction et bien effectivement les gens pouvaient mourir de faim et les britanniques ont tenté de gouverner l'Inde pour éviter que les gens le sachent ils l'ont fait assez longtemps et l'information a été muselée longtemps parce que les journaux ont été censurés et il y a eu un journal The Statesman qui volontairement n'a pas voulu mettre l'accent sur les problèmes économiques de l'Inde parce que la guerre s'approchait de l'Inde du fait des japonais dans l'est de l'Inde mais à un moment le rédacteur en chef Ryan Stevens du Statesman a décidé qu'il n'était pas à la hauteur de ce que devait être un journaliste et il a commencé à voir effectivement que beaucoup de gens mouraient de la famine et ça s'est poursuivi dans sa réflexion et après quand il est revenu en Angleterre il a été membre du King's College de Cambridge et j'ai fait sa connaissance par Ian Foster le romancier et en fait j'ai eu beaucoup de conversations avec lui sur ce qui n'est pas allé dans la gestion fautive de l'Inde et une des choses qu'il m'a dites c'était la censure qui a joué une grande partie dans cette mauvaise gestion et vous faites bien de mettre l'accent là-dessus
aujourd'hui il y a justement une inflation mondiale notamment sur le prix des denrées alimentaires est-ce que vous êtes inquiet pour les pays pauvres Amartya Sen est-ce que vous considérez que cela crée un risque inédit
il y a toujours un danger pour les pauvres face au prix croissant de la nourriture il n'y a aucun moyen de l'éviter mais ça dépend aussi de la façon dont vous gérez l'inflation en général l'inflation eh bien on l'a gérée de façon plutôt correcte pas de façon très mauvaise mais plutôt bonne aux Etats-Unis et en Europe également c'est un problème c'est un grand problème mais incomparable avec la période de la famine de 43 au Bengale où des millions de personnes sont mortes nous ne sommes pas dans cette situation mais d'un autre côté oui on peut faire beaucoup mieux et beaucoup plus que ce qui se fait actuellement dans le monde
justement vous avez beaucoup insisté sur le fait que la manière dont un gouvernement était démocratique ouvert et n'était pas verrouillé sur une certaine forme d'identité eh bien tout cela contribuait largement à la prospérité du peuple comment avez-vous démontré cela quels sont les pays qui selon vous symbolisent le mieux ce lien entre la démocratie un régime vertueux et la prospérité économique
qu'il y a la démocratie la démocratie n'est qu'un des facteurs par exemple la Chine avec sa politique alimentaire a souvent eu beaucoup plus de succès que l'Inde qui avait un système plus démocratique je crois qu'une partie du problème c'est que la démocratie indienne s'est détériorée grandement au cours des années il y a eu moins de liberté d'expression qu'offre l'occident sans que quiconque dise quoi que ce soit contre les gens qui étaient arrêtés de façon induite et la qualité de la gouvernance est très affectée et cela affecte aussi très grandement les pauvres et nous savons que lorsque la pandémie de COVID a frappé l'Inde les pauvres ont souffert énormément plus et c'était dû en grande partie parce que le problème qui avait les pauvres n'était pas traité de la façon dont ils auraient dû l'être et dans les zones rurales les gens ne pouvaient pas rentrer chez eux les gens qui avaient perdu leur emploi dans les zones urbaines ne pouvaient plus retourner chez eux dans les zones rurales donc je pense que il y a eu des échecs de gouvernance certains étaient des échecs de la démocratie et il faut vraiment garder ça à l'esprit
justement parce que vous prenez l'exemple de la Chine gouvernement autoritaire et situation de prospérité relative y compris d'ailleurs diminution de la pauvreté on pourrait prendre des pays autoritaires comme Singapour qui sont des pays prospères à contrario on pourrait reprendre l'exemple de la Birmanie qui a été une démocratie avant évidemment le putsch des généraux et qui a complètement échoué à rendre le pays prospère à Martiasen comment expliquer justement ces hiatus
et qui sont démocratiques sont des questions sincères mais ça fait partie des autres points par exemple si on prend Singapour oui ça a été assez réussi en tant que pays riche en donnant aux gens l'occasion d'avoir une bonne éducation en s'assurant que les problèmes interraciaux interethniques par exemple la dysharmonie qu'il y avait en Malaisie ou en Chine ne soit pas au même niveau et ils ont eu beaucoup de choses qui sont très positives à Singapour aussi ça n'élimine pas le besoin de démocratie mais ça s'adresse aussi à des questions importantes le problème d'harmonie raciale et sociale de bien vivre ensemble quand on parle de la Chine il faut garder à l'esprit que la Chine depuis l'époque de la révolution a mis l'accent sur l'éducation pour tous et la santé pour tous et l'Inde n'a jamais eu cela donc de beaucoup de points de vue parce que l'éducation universelle et les soins de santé universels ça a été donné à tous en Chine mais ça n'a pas pu être fait en Inde parce qu'on a négligé ces points je ne suis pas surpris que la Chine se porte beaucoup mieux que l'Inde la démocratie est un point d'inquiétude est-ce que la Chine se portera mieux en ayant plus de démocratie oui c'est une possibilité positive mais l'éducation et la santé sont des choses importantes qui ne peuvent pas être écartées simplement en mentionnant que la Chine manque de démocratie et que l'Inde soit démocratique et donc l'Inde devrait faire mieux mais c'est pas très clair c'est pas très compréhensible et c'est pas très rationnel non plus
mais alors est-ce que ça veut dire qu'en conclusion Amartya Sen est-ce qu'aujourd'hui par exemple vous êtes plus inquiet pour l'Inde avec les tendances nationalistes avec aussi les risques de conflits par exemple avec le Pakistan est-ce que pour vous l'avenir de l'Inde est plus préoccupant que celui de la Chine
je suis inquiet pour tous ces pays à la fois l'Inde a ses propres problèmes et sont immenses mais le manque fondamental de l'éducation le manque fondamental de soins de santé pour tous ont frappé l'Inde de façon très extrême et ça ne peut pas être éliminé par une simple élection le Pakistan a des problèmes semblables et peut-être même plus graves la Chine n'a pas ou manque de démocratie de plusieurs points de vue mais s'en sort beaucoup mieux en raison de l'éducation et de la santé eh bien il y a beaucoup d'inquiétude à avoir pour chacun de ces pays et je crois que ce qu'il faut éviter c'est un sentiment de de croire que nous nous faisons bien nous ne faisons pas bien non plus nulle part dans le monde et il y a beaucoup de choses qui doivent être changées beaucoup de changements sont nécessaires plus de liberté d'expression plus de démocratie en Chine plus d'éducation et de santé en Inde etc nous avons différents problèmes et il faut s'en occuper ce qu'il faut éviter c'est de croire que nous ça va et qu'on peut continuer la façon dont nous le faisons et que nous avons raison pour tout sinon les choses n'iront pas bien il faut que nous prenions les choses en main et que nous puissions faire face aux problèmes que nous avons actuellement et que nous voyons dans chacun de ces pays aussi
merci mille fois Amartya Sen de nous avoir rendu visite je renvoie donc à ce merveilleux livre citoyen du monde aux éditions Odile Jacob c'est un voyage dans le siècle et dans les cultures et par exemple je ne sais pas s'il y a des fêtes bientôt pour Noël un beau cadeau très bonne journée monsieur Sen
ok thank you very much