Nicolas Thierry, député Écologiste et Social de Gironde | La politique et moi
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Mon invité est plutôt discret, peu connu du grand public, mais il a fait voter une loi qui fera date dans la lutte contre les polluants éternels. Il siège au sein du groupe Ecologiste depuis 2022. Générique --- --- --- Bonjour Nicolas Thierry. -Bonjour. -Le 20 février 2025, vous avez fait adopter une loi qui interdit les PFAS en France.
Alors les PFAS, ces polluants éternels utilisés dans les vêtements, les cosmétiques ou les poêles anti-adhésives. Ils se répandent un peu partout, dans les sols, dans l'eau. Ce sont des perturbateurs endocriniens qu'on retrouve dans nos organismes.
On va regarder un extrait de la conférence de presse qui a lancé votre combat sur ce sujet. *-Et la vraie question c'est pourquoi un tel silence autour d'une des plus graves contaminations chimiques depuis des décennies ? *La réalité, c'est que nous sommes tous contaminés. *On a tous des PFAS dans la peau. *Et dans des démocraties d'opinion, comme la nôtre, et malheureusement, le législateur ne bouge que parce qu'il est contraint de le faire suite à une émotion soulevée par une question. -On va voir comment vous avez orchestré cette bataille qui a été autant de communication que de politique, mais d'abord sur le mot qu'on vient d'entendre.
L'émotion, vous assumez, il ne faut pas avoir peur de s'appuyer dessus en politique et ça a été la clé du succès ? -En tout cas, sur les PFAS, c'était un sujet qui était sous les radars. Aux Etats-Unis, ça fait 25 ans que c'est un scandale sanitaire, c'est un sujet technique, même si c'est un vrai sujet sanitaire, au même niveau que l'amiante ou le chlordécone.
Mais le premier défi à relever, c'était de faire entrer le sujet dans le débat public. D'où cette technique en conférence de presse, qui n'est pas dans mes habitudes, mais c'était le seul moyen de lancer le sujet. C'est moins jouer sur l'émotion que d'arriver à mettre la lumière sur un sujet extrêmement technique pour susciter l'attention et de faire de la pédagogie.
D'où ce choix conférence de presse un peu particulier. -Pour marquer les esprits, vous aviez aussi rendu public des résultats d'analyse assez inquiétants en mettant en scène des députés et des personnalités. Raconter-nous cette initiative. -On a lancé une grande campagne de tests sur les cheveux.
On a testé les cheveux des députés. J'ai aussi fait un tour de France pendant près d'un an, où on a testé 150 citoyens partout en France. Et ensuite, des personnalités nous ont contactés en nous disant : "On a vu le combat que vous menez, on voudrait vous aider." Et effectivement, on a choisi de les mobiliser pour qu'eux-mêmes testent leurs cheveux, et avec l'audience qui était la leur, de pouvoir rendre public les résultats.
Et malheureusement, pas de surprise, c'est 99 %... -Marie-Charlotte Garin, députée. -Qui était d'ailleurs une des plus jeunes du groupe écologiste et la plus contaminée, puisqu'elle vit dans la vallée de la Chimie, en Rhône-Alpes, et c'était des résultats extrêmement frappants.
Donc ça, ça a aussi permis de sensibiliser le grand public, il ne faut pas se le cacher, quand on a des résultats à annoncer, ça permet aussi à la presse de s'y intéresser et aussi expliquer les enjeux. Ca a été un vrai levier. -On imagine souvent que pour faire voter une loi, un député doit d'abord chercher à convaincre ses collègues députés pour dégager une majorité.
Pourquoi être passé par ce relais de l'opinion ? Vous saviez d'avance qu'il y aurait un blocage politique ? -Oui, évidemment.
Le premier enjeu, était de sortir le sujet de l'Assemblée nationale, de mettre une coalition en place, ce qu'on a fait pendant de longs mois, je dis "on" avec mon équipe. Ca a été avec des ONG, avec des activistes, avec des scientifiques où en effet, on a réussi à monter une coalition extrêmement solide. On a mené une bataille d'opinion, culturelle dans la société.
Et quand le sujet est devenu beaucoup plus mûr, traité par les médias, que les gens commençaient à nous en parler, on est revenu à l'Assemblée. Et contrairement au début du combat, j'étais plus seul. J'avais des centaines de milliers de gens derrière moi.
Pour vous donner une idée, au moment de la loi, les députés ont reçu près de 200 000 mails de citoyens partout en France qui les ont sensibilisés au fait qu'il fallait qu'ils votent pour cette proposition de loi. On est revenu beaucoup plus fort une fois qu'on avait sorti le sujet des quatre murs de l'Assemblée. -Vous expliquez que dans votre combat, vous vous êtes heurté au lobby de la chimie et de l'industrie.
Comment s'y sont-ils pris pour tenter de bloquer votre loi ? -Il y a différents arguments qui ont été mis dans le débat public, par exemple, le chantage à l'emploi, un classique, qu'on connaît et où on laisse penser qu'en fait la santé publique devrait être une variable d'ajustement et que pour l'emploi il faudra absolument tout sacrifier en grossissant les chiffres mais ça a toujours un effet sur un certain nombre de députés. On voit bien que les groupes industriels ont été voir des députés dans des circonscriptions précises qui pouvaient être concernés. -Ces fabricants de poêles... -Exactement, Tefal, qui ont été voir leurs députés, qui ont fait un lobby d'ailleurs beaucoup plus grossier, parce qu'ils sont venus devant l'Assemblée nationale en tapant dans des casseroles le jour du vote pour demander un retrait de la loi, en exagérant considérablement les effets.
Mais ça a marché, puisqu'à huit ou dix voix près, Le texte ne passait pas. Et après, il y a la stratégie du doute aussi, où en effet, il y a des enquêtes scientifiques qui sortent par des scientifiques qui sont très liés au lobby, qui sortent des études, qui nuancent les choses. On est sur des choses classiques, mais il faut lutter, puisque dans une équipe parlementaire, on est trois ou quatre.
Ils ont des moyens quasiment illimités, c'est un peu David contre Goliath. Mais on a réussi. -Vos collègues députés sont encore trop perméables aux lobbies ?
Il faudrait plus de transparence ? -Il y a un vrai sujet aujourd'hui d'encadrement, et moi je l'ai vécu pendant trois ans, entre les lobbies et les parlementaires. Un exemple très concret.
On pourrait très bien sourcer les amendements qui sont déposés. Une grande partie des amendements qui sont déposés aujourd'hui à l'Assemblée sont co-écrits avec les lobbies. Pas de problème avec le fait que les industriels ou le privé défendent ses intérêts.
Mais quand ce soit défendu dans l'hémicycle ou en commission, il faut que les députés soient obligés de dire : "Ce travail a été mené..." On le fait avec les ONG, ça doit être pareil avec les industriels. -J'ai dit que vous avez fait interdire les PFAS en France, ce n'est pas exact, il reste autorisé pour certains ustensiles de cuisine.
Ca a été difficile d'accepter ce compromis ? Vous avez hésité ? -C'est une vraie déception, mais on n'a pas eu le choix, on n'avait plus de majorité sur le sujet et c'est vraiment un objet du quotidien qui contamine malheureusement toutes les familles et dans lequel on peut supprimer les PFAS sans conséquence, à part que votre poêle va coller un peu plus quand vous faites des crêpes.
N'empêche qu'on a perdu là-dessus. Oui, c'est une déception. Après, on a gagné une vraie bataille culturelle et on voit que sur le sujet des pollutions, au-delà des PFAS, quelque chose a changé.
Les industriels, maintenant, sont beaucoup plus sur la défensive après cette loi. Et au-delà du contenu, c'est la bataille culturelle qui a été extrêmement importante. -On va revenir sur votre parcours, Nicolas Thierry.
D'abord, votre prise de conscience écologique. Elle remonte à l'enfance. Vous aviez 10 ans et un jour, un bulldozer est venu détruire le petit coin de nature où vous aimiez vous rendre.
Ca a été un traumatisme fondateur pour vous, je crois. -J'y allais depuis tout petit et ça semble anodin comme ça. Mais depuis l'âge de 4-5 ans, vous avez l'habitude de ce lieu, vous le connaissez absolument par coeur, et puis quand vous avez 10 ou 11 ans, vous vous réveillez un matin et c'est une dalle de béton, pour un enfant c'est assez traumatisant.
Et je réalisais après que le premier sentiment de colère, je l'ai ressenti à ce moment-là, et après je l'ai transformée en engagement, mais il y a une graine qui a été semée à ce moment-là. -Vous avez grandi dans une famille de viticulteurs. Vos parents n'étaient pas spécialement écolos.
Ils utilisaient des pesticides dans leur vie, plutôt conservateurs. Et tous pratiquaient la chasse. Comment conciliez-vous ces racines familiales avec votre engagement écologiste à gauche ? -Ca me donne une capacité aujourd'hui de dialogue.
C'est-à-dire que moi, je n'ai jamais un rapport frontal aux agriculteurs ni aux chasseurs car je sais que derrière, ce n'est pas des anti-écolos de base. C'est des gens qui aussi ont un mode de vie, ont une forme d'attachement à la nature. On a des divergences, mais en tout cas, ça m'a donné la capacité de dialoguer.
J'ai été vice-président d'une région en charge de la biodiversité en Nouvelle-Aquitaine et j'ai beaucoup parlé, même si on avait des désaccords avec les chasseurs. En tout cas, ça m'a donné une capacité à discuter. -Vous avez fait votre campagne aux régionales en 2021 avec ce thème "Nos terroirs, notre avenir".
Normalement, derrière ces notions de terroir, on trouve les notions d'identité, de tradition. Ce sont plutôt des marqueurs de droite que de gauche,. Vous êtes à l'aise avec ça ?
Ce sont des notions que vous voulez réconcilier ? -Oui, c'était volontairement pour nous les rapproprier, car derrière terroir, il y a la bonne bouffe, il y a une agriculture de qualité, il y a le bien-vivre. Et il n'y a aucune raison de laisser ces termes-là, cette sémantique-là, effectivement, à des partis politiques qui veulent les rabougrir.
Donc j'ai volontairement pris ce sujet pour montrer qu'on pouvait, en étant écologistes et de gauche, se l'approprier. -On va remonter le fil de votre parcours politique. Vous vous êtes engagé chez les écologistes assez tard, à 35 ans.
Ca s'est fait un peu par hasard pour vous en 2005, en tombant sur une petite annonce, c'est ça ? -Oui, exactement. J'avais toujours voté écologiste et j'étais à Paris et je me suis installé dans la rue où les écologistes avaient leur siège.
Et il se trouve que j'y suis allé. Ils recrutaient à ce moment-là. Moi, j'étais entre deux expériences professionnelles.
Et j'ai commencé à travailler pour eux. Alors que je n'avais jamais mis les pieds dans un parti politique, c'est comme ça que les choses ont débuté. J'ai rencontré Dominique Voynet.
Les choses se sont vite enchaînées et j'ai fait sa campagne présidentielle et d'ailleurs elle siège avec moi dans le groupe écologiste depuis 2024. -Que pourrait-on dire de votre manière de faire de la politique ? On a vu le rôle de la communication mais j'ai lu aussi que vous disiez ceci : "Je déteste l'outrance, ça cache une absence de pensée." Vous n'êtes pas très à l'aise dans la manière de faire de la politique aujourd'hui à l'Assemblée ? -En tout cas, je ne suis pas très à l'aise, en effet, avec l'idée qu'on fasse systématiquement des raccourcis, qu'avec le clash permanent.
Je pense que ça rabougrit le débat public, que la possibilité de dialogue n'existe plus et que du coup, ça affaiblit la démocratie. Et à force de trop polariser, on n'arrive pas à avancer, alors qu'on est dans des années absolument critiques, dérèglement climatique, heureusement, on a quelques années pour agir. Il faut tenir ses convictions, mais je ne suis pas très à l'aise avec le clash permanent.
Mais c'est très lié à l'époque, sur les réseaux sociaux, sur la manière d'être entendu dans les médias. Vous disiez au début que j'étais discret et peu connu du grand public. C'est aussi sûrement parce que je fais le choix de ne pas clasher de manière permanente. -On va terminer notre émission par notre quiz habituel.
Avec quelques phrases que vous allez devoir compléter. Je suis devenu maître-nageur et sauveteur en mer car... -Car il fallait que je paie mes études et par amour de l'océan. -Quand je vais aux cèpes en forêt... -C'est le moment où je suis le plus heureux.
D'ailleurs, avant de venir, il a plu à Bordeaux, et des grosses chaleurs et j'étais en train de me renseigner. S'il y a des cèpes qui poussaient, ça reste un moment pour moi extrêmement important. J'y allais avec mon grand-père, qui me rattache à l'enfance. -C'est des moments où vous pensez politique ? -C'est un des rares moments où je ne pense pas politique. et quand je fais du karaté. -C'était ma dernière question.
Grâce au karaté... que vous pratiquez assidûment. -Depuis l'adolescence, ça m'a appris la discipline et la tempérance.
En karaté traditionnel, on dit toujours : "Ne tire pas ton sabre sur un coup de tête." Et j'essaie de vraiment appliquer cette maxime tout le temps. Et je pense que la tempérance, on en a vraiment besoin.
Et j'essaie de me l'appliquer en politique. -Vous le pratiquez tous les jours ? -Pas depuis que je suis député, mais deux fois par semaine. -Très bien.
Un député vert, ceinture noire de karaté. -Je ne suis pas le seul, Marie-Charlotte Garin est aussi ceinture noire de karaté. On est deux dans le groupe écologiste. -On apprend des choses.
Que vos adversaires politiques se tiennent à carreau. -C'est un art de paix. -Bien sûr.
Merci beaucoup d'avoir été notre invité dans La Politique et moi. -Merci. Générique de fin
Nicolas Thierry