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AutreFrance Inter — Le grand face-à-face (sur Site radio)· 3 janvier 2026 56 minContradictoireMixte

La surprise, avec Valérie Zenatti

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0:00
Présentateur

France Inter. Nicolas Maduro, annoncé par Donald Trump. Et puis pour le débat, nous recevons une romancière, traductrice, scénariste, qui s'empare avec vigueur et culture de l'inattendu, qu'il soit amour, catastrophe ou rencontre, cette inattendue qui a la vertu de nous décentrer, de nourrir notre curiosité et de défier nos certitudes pour faire surgir une innocence renouvelée. Sous titre de ce bel essai, publié aux éditions Autrement, sous le titre La Surprise, Valérie Zenati sera avec nous tout à l'heure, mais pour l'instant place au duel. Le grand face-à-face, Thomas Négarov sur France Inter. Bonjour Natacha et Gilles. Bonjour.

Je vous souhaite à tous les deux, évidemment, une excellente année 2026, à tous les deux, mais aussi au nom de l'équipe, à tous nos fidèles auditeurs. Et on va commencer ce duel et cette année avec une information majeure de la nuit. Après les menaces de Trump, la main tendue par le président vénézuélien Nicolas Maduro, accusé d'être à la tête du narcotrafic par les Etats-Unis, l'attaque militaire donc il y a quelques heures, des frappes qui ont notamment touché la capitale du pays, Caracas, et enfin l'annonce par Trump lui-même de la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro et de son épouse.

Une information majeure, la vice-présidente du Venezuela, Delcy Rodriguez, a pris la parole ce matin.

1:58
Invité

Il a activé les milices, activé tous les plans. Il a donné des ordres très clairs aux forces armées nationales bolivariennes, afin que, dans une fusion parfaite militaire, populaire et policière, tous les plans de défense globaux de la nation soient activés, et restent donc activés conformément aux décrets signés par le président Nicolas Maduro.

2:23
Présentateur

Alors, on va essayer d'y voir clair, de donner des clés d'analyse, et pour cela peut-être de jouer sur les échelles. Le prof d'Histoire Géo revient ici. On va commencer à l'échelle peut-être du Venezuela, de la région, et peut-être ensuite du monde, de ce que cet événement peut produire. Gilles, d'abord à l'échelle du Venezuela, c'est un pays que vous connaissez bien, vous nous aviez raconté ici même qu'il y a une dizaine d'années, vous aviez participé à la première campagne présidentielle de Nicolas Maduro. Ce pays, donc, vous le connaissez, ce président, vous l'avez rencontré. Que peut-on dire à l'échelle du Venezuela de ce qui est en train de se passer depuis quelques heures ?

3:00
Invité

Alors, je l'ai connu un peu, et je l'ai connu il y a dix ans, à un moment où, en Amérique latine, mais aussi dans le reste du monde, Nicolas Maduro était perçu comme un espoir de renouveau après la mort de Chavez, un espoir de renouveau et un espoir de la victoire de la branche civile, syndicale, modérée du chavisme, espoirs qui ont évidemment été déçus après. Donc là, on est au cœur de l'actualité la plus brûlante, et vous l'avez dit, je crois, d'un événement qui est un événement majeur et un signe inquiétant du dérèglement du monde. Ça fait des mois qu'on voit la pression monter.

Notamment depuis cet automne, il faut se souvenir quand même que, vous aviez parlé à l'instant de la main tendue de Nicolas Maduro, au mois de juillet dernier, donc il n'y a pas si longtemps, il y avait eu une rencontre entre Donald Trump et Nicolas Maduro qui s'acheminait vers un accord, et notamment un accord autour du pétrole. Depuis lors, il y a eu des pressions militaires dont on a parlé ici, qui étaient des pressions militaires spectaculaires, mais qui étaient pour l'essentiel des pressions maritimes. Et puis, Donald Trump a dit assez clairement ce qu'il voulait faire.

Il a officiellement autorisé la CIA à opérer au Venezuela, et cette fois-ci, cette nuit, c'est l'intervention militaire et, semble-t-il, la tentative, on verra où ça en est, d'un renversement politique. L'objectif apparent, c'est la drogue, ça a été évoqué. Les objectifs réels dont il faut essayer de démêler, ce n'est pas si évident, la hiérarchie, il y a un objectif financier qui est le pétrole, puisque le Venezuela est le premier pays en termes de réserve du monde.

Et puis, il y a aussi, je crois que c'est au moins aussi important, un objectif politique et idéologique de changement de régime, à la fois au Vénézuélan et puis au-delà du Vénézuélan, dans le reste de l'Amérique latine, peut-être.

5:05
Présentateur

Précisément, Natacha, on va changer d'échelle, élargir la focale. Et ce continent, ce sous-continent sud-américain, 41 changements de régime réalisés par la main de Washington au XXe siècle, on voit là peut-être un 42e au XXIe siècle, qui n'est pas sans rappeler d'ailleurs, en 1989, au Panama, où Noriega avait été lui aussi renversé, lui aussi capturé, lui aussi amené en Floride, où il avait passé plus de 20 ans derrière les barreaux, au nom de la lutte contre la drogue. Le parallèle est assez clair.

5:37
Intervenant

Arrestation de Noriega le 3 janvier 1990. Jour pour jour. Et en effet, j'allais dire, on est habitué à ce que les Etats-Unis appliquent la doctrine Monroe et l'appliquent dans sa dimension la plus violente. On le sait. Pour ce qui est du prétexte qu'est le narcotrafic, il suffit de rappeler qu'il y a un mois, Donald Trump a gracié l'ex-président du Honduras, Juan Orlando Hernández, qui était condamné aux Etats-Unis à 45 ans de prison pour trafic de drogue. C'est dire si le trafic de drogue soucie Donald Trump.

Donc, on a bien compris en effet que le problème était beaucoup plus vaste et je dirais que ce n'est même pas seulement la question pure des réserves de pétrole, c'est aussi l'affirmation de cette doctrine Monroe et de, tout simplement, la souveraineté des Etats-Unis sur l'Amérique latine qui était affirmée dans le document de le NSS, la National Strategy Security 2025, que nous avions commenté. Donc, il y était question de l'hémisphère occidental et en effet, très clairement, il est donc affirmé par Donald Trump que cet hémisphère occidental permet aux Etats-Unis de jouer le rôle qu'ils veulent, ce qui est profondément dangereux pour l'équilibre du monde.

Et on peut rappeler que, juste une chose, en 2018, ça a été démontré, il y avait un lien entre les magistrats brésiliens et les autorités américaines dans l'enquête qui a amené Lula en prison. Ce qui signifie qu'en fait, la stratégie d'indépendance du Brésil actuelle risque fort, elle aussi, d'être fragilisée et qu'il y a là quelque chose, une déstabilisation potentiellement beaucoup plus vaste.

7:30
Présentateur

Gilles, si on reste sur le continent sud-américain, c'est vrai que le Venezuela avait une place particulière dans ce continent. Sous Chavez, il y avait la mise en place de l'ALBA, l'alternative bolivarienne des Amériques, qui était largement considérée comme une réponse sud-américaine aux Yankees du Nord. La chute de Maduro, parce qu'on peut parler de chute aujourd'hui de Maduro et peut-être demain du régime vénézuélien, même si on n'y est pas encore, traduit peut-être aussi la fin d'une aventure qui s'est inscrite sur une longue durée et qui avait cet adjectif de bolivarien qui ne plaisait guère à Washington.

8:04
Invité

Non, vous avez raison. D'une certaine manière, le Venezuela a pris le relais de la révolution cubaine quelques décennies plus tard et cette révolution bolivarienne avait comme adversaire principal les Etats-Unis et se construisait d'ailleurs beaucoup dans l'opposition politique, idéologique aux Etats-Unis.

8:31
Présentateur

On se souvient de Chavez, Amélie Cassi, Yanquino. Voilà.

8:35
Invité

Après, on ne sait pas ce qui va se passer dans les prochains jours. On ne sait pas, on sait que Maduro n'est plus là. On ne sait pas ce que va être la réaction de l'armée et la réaction du peuple. La réaction de l'armée qui a un rôle absolument central et qui, pour le coup, la révolution bolivarienne lui est assez indifférente. En revanche, l'argent du pétrole, parce que le cœur de la corruption de ce régime qui est extraordinairement corrompu, le cœur de la corruption, c'est l'armée. Donc savoir, l'armée a des intérêts à défendre. Qu'est-ce qu'elle va faire ?

Et puis, le peuple vénézuélien, qui a subi une émigration absolument massive devant une tragédie sociale dont on avait parlé, politique sociale dont on avait parlé ici, j'avais été frappé à l'époque où j'avais fait cette campagne, donc il y a plus de dix ans, de la capacité de mobilisation incroyable qu'il y avait dans une campagne électorale. Le premier meeting qu'on avait organisé au lendemain de la déclaration de candidature de Nicolas Maduro, il nous prévient donc le mardi après-midi qu'il veut faire un meeting pour lancer sa campagne. On lui dit, oui, très bien. Il dit, mais je vais le faire demain. On lui dit, demain, c'est quand même bientôt.

Il dit, oui, mais je vais faire un petit meeting. On va faire un meeting de 100 000 personnes. On lui dit, 100 000 personnes, c'est quand même beaucoup. Est-ce que vous savez où je vais le faire ? Je n'ai pas encore décidé. Il finit par décider en fin d'après-midi. Le lendemain, il y avait 100 000 personnes qui étaient dans la rue. Donc, il y avait une capacité d'organisation et une capacité de mobilisation. Dix ans après, est-ce que ça demeure ? On va le voir cet après-midi.

10:15
Présentateur

Alors, on élargit la focale une dernière fois à l'échelle mondiale. On a entendu des réactions russes, on a entendu des réactions françaises sur le dérèglement du monde, sur le danger et même la Charte des Nations Unies qui peut être ici interrogée. Natacha, à l'échelle mondiale, est-ce que c'est un événement qui a cette résonance-là ?

10:34
Intervenant

Bien sûr. Alors, pour ce qui est de la Charte des Nations Unies, je pense qu'elle sert de paillasson actuellement et que c'est même ça le plus frappant dans cet événement. L'autre élément, c'est évidemment la colère de Vladimir Poutine. Ce qui est très intéressant parce qu'il y a une dimension assez simpliste dans certains commentaires actuels, que ce soit en France ou ailleurs, sur le fait que Donald Trump serait un pion de Vladimir Poutine. Absolument pas. Et nous en avons évidemment la preuve. Donald Trump poursuit les intérêts américains dans toutes leurs dimensions.

Et on voit, en revanche, à quel point Vladimir Poutine, lui, est en train de perdre petit à petit ses différents alliés, que ce soit la Syrie, maintenant le Venezuela, il y a une fragilisation objective de la Russie. Mais je citais dans ce cadre-là le Brésil parce qu'en fait, la question de l'émergence des BRICS et donc la question de savoir qu'elle va être la réaction chinoise est de ce point de vue-là extrêmement intéressante. Parce que le phénomène de sortie de la sphère du dollar, de la puissance américaine, est un phénomène qui est certes lent, qui est certes fragile, mais qui est en train de s'affirmer. Et on le voit aussi bien au Brésil qu'en Chine.

Donc tout ça n'est que le début en fait de la recomposition du monde.

11:54
Présentateur

Oui, passionnant ça. Gilles, est-ce que le Sud... En fait, doit-on attendre une réponse du Sud global ? Et peut-il y avoir une réponse d'un Sud global face à un événement, certes majeur, mais tout de même régional ?

12:05
Invité

La question est de savoir est-ce qu'elle va être la grille de lecture ? Est-ce que ça va être le Sud global dont on a parlé ? Ici, il y a plusieurs reprises des divisions et des fragilités contre l'Occident dont on a vu ses divisions et ses fragilités. Ou est-ce que c'est annonciateur du règne de la force et du retour du monde des empires ? Et c'est peut-être plutôt vers cela qu'on risque de se diriger. C'est vrai, en Amérique latine, Natacha l'a dit, et l'enjeu n'est pas seulement le Venezuela, mais ça peut être après la Colombie, ça peut être évidemment Cuba.

Dans un monde, dans une Amérique latine très différente de celle d'il y a quelques années avec les victoires de l'extrême droite de Milley en Argentine et on en a parlé il y a quelques semaines de caste au Chili. Mais au-delà même de l'Amérique latine, c'est quelque chose d'important pour l'Asie. Les vues de la Chine sur Taïwan se passent dans un contexte différent. Elles se légitiment quasiment. Bien sûr. Et vous parliez, Thomas, de la colère de Vladimir Poutine, mais d'une certaine manière, ça justifie aussi à la fois ce qu'il a fait, ce qu'il essaie de faire en Ukraine et ce qu'il potentiellement peut faire au-delà de l'Ukraine.

13:17
Présentateur

France Inter. Le grand face-à-face. Le duel. Justement, pour le deuxième thème du duel, direction l'Ukraine, avec les voeux du président Volodymyr Zelensky. C'était le 31 décembre. Il ignorait bien sûr tout de ce qui allait se passer au Venezuela et de ce que nous expliquait Gilles à l'instant sur les conséquences aussi que cela peut avoir dans sa région. Il y a eu une rencontre entre Zelensky et Trump en Floride, mais précédée d'un coup de fil de Trump à Poutine. On va écouter les voeux de Zelensky et on y revient ensuite.

13:47
Invité

L'accord de paix avec la Russie est prêt à 90%. Il reste 10% et cela représente bien plus que de simples chiffres. Ces 10% contiennent tout. Ce sont 10% qui détermineront le destin de la paix, le destin de l'Ukraine et de l'Europe, la manière dont les gens vivront. 10% jusqu'à la paix. Alors la musique,

14:14
Présentateur

ce n'est pas nous qui l'avons ajouté, c'était la musique des voeux qui habillait les paroles de Volodyma Zelensky. Ces 10% là, c'est quoi Natacha ? Est-ce que c'est une manière de dire qu'on y est presque ou qu'on en est très loin ?

14:27
Intervenant

En fait, je dirais les deux en même temps. C'est-à-dire que c'est une manière de préciser que tout peut capoter à n'importe quel moment et d'ailleurs tout est fait en partie pour capoter. On l'a bien vu ces derniers temps avec notamment les annonces de la Russie sur une supposée frappe sur la résidence de Vladimir Poutine. Alors pour l'instant, il n'y a aucune preuve. Il y a même plutôt les preuves du contraire. Voilà, c'est ça. Alors les Russes prétendent avoir transmis des choses aux autorités américaines. Il n'y a rien. Il n'y a rien.

Mais cette information-là donne évidemment l'impression qu'il y a un prétexte pour durcir des négociations, voire pour refuser ou pour mettre fin aux négociations. Donc on voit à quel point tout cela est évidemment éminemment fragile dans un contexte où on a vu à la fin de l'année 2025 là aussi des allégations sur les reprises de territoire, sur les gains, sur les défaites qui montrent bien à quel point cette question des territoires est aujourd'hui cruciale. J'ajouterais un dernier point, c'est la nomination à la tête du cabinet de Volodymyr Zelensky de Kirillo Boudanov.

C'est-à-dire que là aussi, l'année 2025 a été une année extrêmement compliquée avec cette révélation du scandale de corruption parmi les proches de Volodymyr Zelensky. Révélation dont on peut même se demander d'où elle émane et pourquoi elle sort à ce moment-là. Boudanov étant l'ancien chef du renseignement donc qui a son actif énormément d'actions extrêmement importantes. C'est un personnage qui compte en Ukraine qui a reçu un entraînement de la CIA donc qui est considéré comme un proche des Etats-Unis. On va voir si c'est une... Enfin, là aussi, on ne peut pas interpréter et savoir si c'est une façon de faire avancer les négociations ou pas. Dernier point, le rôle de l'Union Européenne.

Dans le plan de paix de Donald Trump est évoqué une intégration de l'Ukraine à l'Union Européenne en 2027. C'est-à-dire demain. C'est quelque chose là aussi qui va nécessiter que l'Union Européenne se positionne et se positionne de façon très concrète parce que c'est potentiellement extrêmement dangereux pour les pays européens, pour la France notamment, pour des raisons de désindustrialisation, de risque de dumping, etc. Donc, il faut absolument que là aussi les Européens travaillent à ça. Il y a une réunion le 6 sur les forces de réassurance mais les questions financières sont tout aussi importantes.

L'emprunt communautaire qui a été décidé le 18 décembre donc de 90 milliards pour l'Ukraine, c'est potentiellement 20 milliards pour la France. Or, l'Union Européenne n'a même pas encore commencé à rembourser l'emprunt Covid. Donc, ce nouvel emprunt, il va falloir le rembourser à un moment, personne ne sait comment. On verra bien ce que ça va donner.

17:37
Présentateur

C'est l'année de tous les dangers 2026 pour l'Ukraine. On a appris qu'en 2025, les avancées russes n'avaient jamais atteint un tel niveau. Les avancées sur le territoire ukrainien par les forces russes, c'est l'équivalent de 2023 plus 2024. Il y a une difficulté aujourd'hui, sans compter les scandales de corruption qu'évoquait Natacha, sans compter les aventures trumpistes ailleurs dans le monde d'un abandon de l'Ukraine.

18:02
Invité

On peut avoir le sentiment qu'il ne se passe pas grand-chose de décisif. Il y a des événements et la nomination de Boudanov en est un. J'ajoute un élément, c'est qu'il a une caractéristique importante pour les Ukrainiens, c'est que ce n'est pas un proche de Zelensky et que c'est un signe aussi qui est donné en le nommant. Donc, on peut avoir ce sentiment qu'il ne s'est pas passé grand-chose de décisif. C'est vrai, d'un point de vue militaire, parce que vous dites à raison que les gains territoriaux de 2025 sont équivalents à ceux de 2024 et 2023, mais le total des gains depuis 2023, donc sur les trois années, c'est un peu plus de 1% du territoire.

C'est-à-dire que c'est au total 7500 km² sur les trois ans, alors qu'il y a eu une percée initiale 110 000 km², mais donc 110 000 km² depuis 2022 et seulement 7000 depuis 2023. Donc, il y a une accélération mais dans un grignotage qui reste un grignotage très laborieux. Donc, on peut avoir ce sentiment qu'il ne se passe pas grand-chose d'un point de vue militaire et on peut avoir le sentiment aussi qu'il ne se passe pas grand-chose d'un point de vue diplomatique. C'est-à-dire qu'il y a eu beaucoup de rencontres, y compris Donald Trump et Vladimir Poutine. C'est quand même un élément nouveau.

Il y a eu beaucoup de déclarations, il y a eu beaucoup de négociations, il y a eu des plans de paix, mais en réalité, ça ressemble à des gesticulations puisqu'il ne s'est rien passé. Quand on entend les voeux de Vladimir Poutine, on a entendu ceux de Volodymyr Zelensky, nous croyons en notre victoire, dit-il. Donc, il reste dans cette perspective-là. Et Zelensky évoque la paix, la paix moins 10% avec la double grille de lecture que l'on peut avoir. Qu'est-ce qui peut se passer cette année ? Parce qu'on a quand même le sentiment que l'année 2026 peut être une année pour le coup plus déterminante.

l'Ukraine a vraisemblablement compris, et quand je dis vraisemblablement, l'Ukraine a compris qu'il n'y avait pas de solution militaire pour elle. Elle a compris aussi que pour les Etats-Unis, il était plus facile de faire pression sur l'Ukraine que de faire pression sur la Russie et qu'il n'y aura sans doute pas avec Donald Trump un nouveau paquet d'aides. Donc, elle a ça en tête et quand Zelensky dit dans ses voeux nous voulons la fin de la guerre nous ne voulons pas la fin de l'Ukraine, je crois qu'il fixe très clairement le cadre. La question c'est est-ce que Vladimir Poutine est prêt à accepter des concessions et à ne pas rechercher la capitulation ?

C'est ça la question qui est posée et d'un côté il peut se dire que c'est le bon moment peut-être pour lui parce qu'il y a des midterms à la fin de l'année et que la situation peut être moins bonne pour lui aux Etats-Unis et d'un autre côté il peut espérer conquérir petit à petit par cette accélération du grignotage que vous évoquiez Thomas la totalité des oblastes de l'Est et qui pourrait lui donner le sentiment d'une victoire.

21:09
Présentateur

France Inter le grand face-à-face le duel

21:13
Invité

A la fin de l'année quand le moment sera venu s'ouvrira peu à peu la prochaine campagne pour l'élection présidentielle de 2027 la première à laquelle je ne participerai pas depuis 10 ans pour autant je serai jusqu'à la dernière seconde au travail tâchant chaque jour d'être à la hauteur du mandat que vous m'avez confié

21:33
Présentateur

Alors les autres vœux ceux du président de la république française Emmanuel Macron c'était le 31 décembre dernier des vœux brefs et un message qui se voulait très clair ce message clair on l'a entendu pas une année de perdu je dirigerai le pays jusqu'en 2027 jusqu'à la dernière seconde est-ce que c'est de la méthode de couer Gilles ?

21:54
Invité

Les vœux ont été brefs je crois qu'ils ont été ratés pour le dire de manière un peu brutale je trouve que c'était des vœux qui étaient sans tension sans attention de l'opinion et sans intention du président donc ça peut paraître sévère peut-être que les défenseurs d'Emmanuel Macron diront c'est injuste il a quand même fixé quelques chantiers les réseaux sociaux la fin de vie le service national mais c'était très peu et c'était très imprécis les mêmes diront peut-être et là l'argument est plus intéressant que cet affaiblissement de fin de mandat est sans doute inévitable quand on est dans la deuxième moitié du deuxième quinquennat et qu'on était dans un moment et je crois qui est vrai que ce n'était pas encore le temps du bilan ça sera pour les vœux de l'année prochaine mais qu'on n'était plus vraiment dans le temps de l'action en tout cas qu'il n'avait plus les moyens de l'action donc ça ce n'est pas faux malgré tout je pense que ces vœux ont été ratés et qu'il aurait pu faire mieux et que le problème initial c'est ce mot de l'utilité que je trouve très intéressant alors mot éculer utiliser tout le temps il faut que cette année soit une année utile le problème c'est que le président n'a jamais acté le nouveau rôle qui était le sien depuis la majorité relative de 2022 et davantage encore depuis la dissolution de 2024 il continue à entretenir l'illusion d'un président qui gouverne et de ce point de vue là il n'y a aucune utilité à trouver et à chercher dans ce qui va se passer parce qu'il ne peut rien se passer de déterminant en revanche dans le monde que l'on vient d'évoquer un président qui préside qui s'occupe de la démocratie en France il en a dit un mot il aurait dû en dire davantage comment préserver notre processus électoral et un président qui s'occupe de l'international il n'a pas parlé il n'a pas cité ni la Chine ni les Etats-Unis dans le monde que nous connaissons d'une certaine manière le chancelier allemand si on a fait les voeux de Poutine les voeux de Zelensky les voeux de Macron les voeux de Mertz il était beaucoup plus sur l'international et je crois que là il y a une utilité à trouver et à défendre pour le président de la République

24:09
Présentateur

il aurait dû revêtir des habits de chef de guerre

24:12
Invité

je ne dis pas de chef de guerre il aurait dû de président de la République du chef d'Etat dans le contexte international que nous connaissons

24:21
Présentateur

êtes-vous aussi sévère Natacha ?

24:23
Intervenant

je crains que oui parce que en effet on ne peut pas balayer d'un revers de main les chantiers de la fin de vie du service national et de la majorité numérique à 15 ans ce sont des éléments indéniablement importants cependant ça ça risque fort de masquer l'essentiel et en effet l'essentiel n'y était pas mais la question est de savoir pourquoi alors il y a en effet cette question du temps politique utile c'est une question extrêmement importante parce que l'une des grandes fautes d'Emmanuel Macron c'est par sa dissolution d'avoir privé la France de plusieurs années de temps politique utile c'est-à-dire que nous savons tous qu'il ne se passe rien et qu'il ne se passera rien et que de toute façon là nous entrons dans un moment où la succession de la campagne des municipales puis de l'entrée dans la campagne présidentielle va faire qu'il ne se passera rien de plus sur le plan intérieur en tout cas rien de fondamental c'est un énorme problème pour un pays qui est en train de se dégrader de partout et même si Emmanuel Macron a essayé d'insister par cette phrase notre pays tient c'est en fait une réponse à ce qu'il perçoit à savoir le sentiment de beaucoup de français qu'au contraire ça craque de partout deuxième point souvenons-nous quand même des voeux de l'an dernier dans lesquels Emmanuel Macron nous avait annoncé des référendums c'est-à-dire qu'il a lui-même décrédibilisé sa parole alors il n'a pas annoncé

25:54
Présentateur

de référendum il a annoncé qu'il redonnerait la parole aux français ce qui était une ce que nous avait fait beaucoup discuter de savoir ce que ça voulait dire pour trancher

26:01
Invité

ça ressemble beaucoup à un référendum oui ça ressemble beaucoup

26:03
Intervenant

à un référendum nous l'avions commenté ici Gilles avait de toute façon phorologiquement émis les plus grands doutes sur la possibilité d'organiser des référendums même en termes de calendrier électoral et il avait raison mais on ne joue pas comme ça avec la parole du chef de l'état et en effet la seule chose qui lui restait et qui était essentielle c'était une lecture du monde et une lecture de la place de la France dans le monde et ça et bien ça n'a pas eu lieu c'est quand même dommage

26:31
Présentateur

Gilles un mot là-dessus encore ou on avance ? avançons allez on avance on avait prévu et on va le faire quand même de vous donner une petite carte blanche à l'un et l'autre sur les choses à regarder en 2026 qui vous semble important un enjeu pour se projeter il nous reste quelques instants avant de recevoir notre invité Gilles je commence avec vous la carte blanche

26:52
Invité

en fait c'est assez vertigineux puisque normalement on a une question on essaie de répondre à la question et donc là il n'y avait pas de question j'avais beaucoup de tentations la tentation ce qui ne va pas vous surprendre la tentation sportive à la fois les objectifs individuels et les objectifs collectifs la coupe du monde mais c'est quand même pas à la hauteur c'était trop attendu par vous Thomas

27:11
Présentateur

même si la coupe du monde 2026 en partie aux Etats-Unis en partie au Mexique aura une résonance j'imagine très très politique cette année mais allez-y vous essayez de trouver de la politique partout

27:21
Invité

mais il y a quand même le foot donc il y avait ça il y a évidemment la tentation internationale c'était celle la première peut-être à laquelle on pouvait penser avec ces différents déploiements et puis je dirais quand même je m'arrête sur la démocratie il y a cette année conjonction d'élections les midterms aux Etats-Unis on en a dit un mot en Israël en Hongrie donc le pouvoir d'Orban de Netanyahou et de Trump va être en jeu cette année et puis la même chose la démocratie en France peut-être cet espoir qu'on cultive le goût du débat et qu'on retrouve

28:00
Présentateur

le sens du débat Natacha même question vertigineuse quoi pour 2026

28:06
Intervenant

moi je vais faire très simple les vœux traditionnels en général c'est santé prospérité et surtout les enfants donc santé c'est le sujet de préoccupation principale des français et je pense que notre système de santé a véritablement besoin qu'on s'en occupe il y aurait énormément de mesures à prendre prospérité on a une manifestation qui est prévue là des agriculteurs le 6 on a des annonces de défaillance d'entreprise de désindustrialisation donc il serait peut-être temps là aussi de s'en occuper et puis les enfants regardons l'état de l'école je pense que là aussi il y a beaucoup de choses on parlait de temps politique utile c'est vraiment vraiment bien dommage que on n'éprouve pas le besoin d'utiliser en effet ce temps politique

28:51
Présentateur

quant à moi j'attends avec beaucoup d'impatience et d'émotion aussi l'entrée au panthéon de Marc Bloch ça sera en juin prochain ça sera je crois un très grand moment d'intelligence collective en tout cas je l'espère c'est le souhait qu'on peut faire ensemble pour l'année qui arrive il y aura aussi ça on peut en être certain des surprises dans l'année qui vient voilà qui fait une transition assez audacieuse vers notre invité place au débat le grand face à face le débat bonjour Valérie Zenati bonjour merci de commencer l'année avec nous merci à vous romancière traductrice scénariste et ici essayiste avec ce livre la surprise sous titre une innocence renouvelée ce livre n'est pas un éloge béat à la surprise pas du tout certaines on s'en passerait allègrement mais c'est une invitation à en faire quelque chose de la surprise ce quelque chose on va essayer de le définir ensemble mais pour commencer notre entretien j'aimerais vous faire entendre les propos d'une romancière que vous citez d'ailleurs à plusieurs reprises dans votre livre c'est Marguerite Duras il y a plus de 40 ans sur France Culture elle dialogue longuement avec l'écrivaine également Marianne Alphand et notamment sur la télévision qu'elle trouve indigente et et sans surprise

30:00
Invité

il n'y a plus de mouvement de surprise comme il y en avait encore il y a 10 ans 15 ans des moments merveilleux enfin je me souviens d'un moment inoubliable c'était Pierre Dumayet il avait interrogé en Amérique latine un vieux paysan qui travaillait depuis 40 ans dans ses grandes latifondias vous savez les grandes propriétés et il lui a demandé ce qu'il pensait de son maître le paysan est resté une minute entière à le regarder à rire nerveusement à se reprendre à ne pas comprendre la question il est resté avec son micro et après une minute l'homme a dit qu'il ne comprenait pas la question quelque chose équivalent j'appelle ça des documents inoubliables

30:38
Présentateur

c'est beau ça merveilleux

30:40
Invité

merci

30:41
Présentateur

j'étais très très heureux de le retrouver dans le bon plaisir sur France Culture l'inoubliable ici vient de l'accueil de la surprise la surprise on doit aussi l'accueillir

30:50
Invité

oui de toute façon la surprise nous impose quelque chose auquel on n'est pas prêt et donc qu'on le veuille ou non on est saisi on est saisi par elle ensuite là je trouve merveilleux l'exemple que donne Marguerite Duras parce que justement elle parle de la surprise qui est un mouvement elle dit il n'y a plus de mouvement de surprise donc elle reconnaît que la surprise est un mouvement et donc quelque chose qui va nous entraîner en dehors de ce qu'on croit être fixé une fois pour toutes une vision du monde très souvent une vision du monde des convictions un récit factice forcément que l'on fait sur l'existence et là ce que j'aime dans cet exemple c'est que la surprise vient du fait que cette personne n'a pas de réponse à la question et c'est ce désarroi c'est ce silence c'est cette suspension entre un automatisme qu'on croit enfin qu'on veut croire parce que c'est très scolaire il y a une question donc il y a une réponse et puis non il n'y a pas forcément de réponse à toutes les questions et donc ce qu'elle pointe là c'est quelque chose qui m'a animé moi-même en écrivant ce livre c'est d'essayer de saisir tout ce qui nous met à l'arrêt et qui ensuite peut nous remettre et la façon de se remettre en mouvement à partir de ce premier arrêt qu'il soit de la sidération de l'émerveillement de l'extase de l'accablement parce que la surprise c'est un éventail très très large de merveilleux et de terrifiant

32:24
Présentateur

merveilleux et terrifiant on va y revenir pour cette dimension mais dans l'extrait de Marguerite Duras Pierre Dumas Maillet a aussi le génie de laisser au montage une minute de silence une minute de réflexion de la part de celui qui est surpris est-ce qu'aujourd'hui on a perdu ça ce sens de la surprise ?

32:43
Invité

Alors effectivement si on relie la surprise au temps parce qu'elle est reliée au temps la surprise est un événement unique à un moment unique dans une époque où effectivement les moyens de transmission sont en direct en permanence on a accès en direct à la surprise le danger c'est de ne pas prendre le temps de cette suspension justement et là c'est vrai qu'aujourd'hui en radio je ne sais pas qui laisserait une minute de silence s'écouler Alors en radio c'est plus compliqué qu'en télé quand même Oui dans une émission mais ça pourrait être très beau c'est-à-dire laisser résonner parce que le silence ce n'est pas rien le silence c'est l'espace qui permet de laisser résonner une question le sens de cette question et là où ça rejoint l'inoubliable c'est que la surprise est quelque chose qui va nous faire entrevoir l'inimaginable et donc on ne pourra jamais oublier que l'inimaginable s'est produit

33:48
Présentateur

On va y revenir mais sur le moment présent sur la disparition peut-être de la surprise il n'y a qu'à ouvrir nos téléphones portables et sur les réseaux sociaux de plus en plus de réseaux vous propose un fil d'informations pour vous c'est l'inverse même de la surprise puisque précisément ils sont là pour capter notre attention en nourrissant nos désirs déjà pré-mâchés pré-pensés c'est la fameuse dimension algorithmique du monde dans lequel on le vit ça il y a une petite part dans votre livre très peu c'est assez peu présent dans votre livre l'algorithme mais je crois que c'est fondamental dans la disparition de la surprise

34:20
Invité

Oui oui de toute façon ce livre pour moi était un livre que j'aurais pu écrire juste à la fin de mes jours parce que par définition la surprise la dimension créatrice et destructrice de la surprise est infinie c'est-à-dire mon hypothèse dans le livre c'est que la surprise est notre premier état au monde Oui la naissance la naissance Winnicott voilà exactement et peut-être le dernier et que voilà encadré par ces deux surprises dont nous n'avons jamais conscience dont nous ne pouvons pas avoir conscience on va de surprise en surprise qui nous transforme qui aiguise notre curiosité notre désir de connaissance qui nous donne confiance ou nous désespère et là je dirais par rapport à votre question que je donne des pistes et en effet cette manière qu'ont les algorithmes d'aller dans le sens de ce que nous avons déjà établi effectivement nous met à l'écart de ce qui pourrait nous désorienter on souhaite peut-être de moins en moins être désorienté se perdre le GPS exactement et de plus en plus savoir où l'on est où l'on se situe et donc oui c'est un danger qui est là qui est numérique et je pense que la réponse à ça c'est la réponse justement qui va du côté des sens de notre corps de nos sensations de nos rencontres de tout ce qui fait notre singularité

35:45
Présentateur

on va y revenir pourquoi c'est important d'accueillir d'accepter et même parfois de susciter la surprise Gilles

35:52
Invité

votre essai est vraiment très stimulant et très étonnant parce que en fait c'est pas vraiment c'est pas complètement un essai un essai traditionnel c'est l'essai aussi de quelqu'un qui est un écrivain c'est un essai qui est un essai très sensible qui mêle des formes très différentes et la surprise elle n'est pas seulement dans le contenu elle est aussi dans la forme même du livre il y a à la fois des interjections des témoignages des citations des citoyens des citations de romans il y a des choses très très différentes et alors j'ai été surpris moi aussi qui viens de terminer un livre par la manière dont vous dites avoir écrit ce livre et je voudrais commencer par sa page 135 vous dites je dis que je comprends en écrivant et plus encore a posteriori que le début d'un livre est un voyage non organisé donc c'est à dire que vous c'est un sujet sur lequel j'ai l'impression que vous avez réfléchi travaillé qui vous a travaillé depuis longtemps mais vous commencez à écrire comme ça et vous voyez où ça vous mène oui disons que pour moi l'écriture est en quelque sorte une tentative d'être dans la de saisir la vie qui reste insaisissable enfin je crois que depuis l'enfance je suis prise entre l'extrême petitesse de l'être et l'immensité du monde et du temps comme beaucoup d'êtres peut-être qui se sont posées ces questions fondamentales de leur finitude face à l'infini de voilà tout ce qui est en fait un chaos qu'on essaie d'organiser et qu'on essaie d'organiser par des récits par l'histoire par la sociologie par l'économie par la littérature par la politique moi je suis prise là-dedans depuis mon enfance et la littérature l'écriture c'est pas la littérature c'est l'écriture est pour moi le lieu où je peux éprouver le vertige face à ce que je ne comprends pas voilà pour moi c'est une expérience édistantielle l'écriture je me place mais je me place à un endroit du vertige parce que si je ne choisis pas de lieu je vais rester tétanisé donc là l'endroit du vertige c'était ce mot surprise qu'on m'a demandé de choisir un mot c'est une commande c'est une commande une collection les grands mots choisissez un mot qui va vous permettre de déployer une vision du monde de l'existence de traiter une question c'est vertigineux de choisir un seul mot lorsque le mot surprise s'est imposé j'ai su que j'allais y aller et que j'allais ouvrir ce mot mais je n'avais strictement aucun plan et c'est en éprouvant tous les aspects de la surprise et en me laissant surprendre que j'ai écrit le livre donc il y a une part de en fait c'est ce que Jean Télévitch appelle l'aventure c'est-à-dire c'est ce qui advient qu'est-ce qui advient quand j'écris j'arrive avec des mots d'une manière que je ne saurais expliquer à saisir quelque chose qui est un sens une piste une question que je ne m'étais jamais posée en ces termes

38:57
Présentateur

c'est pas l'écriture ou la vie c'est l'écriture et la vie

39:00
Invité

et l'écriture dans la vie exactement

39:01
Présentateur

Natacha

39:03
Intervenant

et l'écriture dans la vie incarnée parce que ce qui est très frappant dans votre livre c'est que justement on a l'impression que tout votre travail tourne autour de cette idée de saisir le mystère de l'incarnation et c'est en ça que la naissance est une surprise et vous citez à un moment cette phrase magnifique de Kafka on ne grandit pas de bas en haut mais de l'intérieur vers l'extérieur et vous dites que c'est donc par le contact avec ce qui nous étonne que la surprise redéfinit nos contours j'aimerais que vous me parliez de ça parce qu'en effet on citait la question des algorithmes c'est-à-dire l'écran et le choix virtuel c'est le contraire absolu de cette incarnation

39:45
Invité

oui et merci beaucoup de prononcer le mot mystère parce que c'est ce qui évidemment est à l'origine je pense de toutes mes réflexions mes envies de travail moi je viens d'une famille croyante et pratiquante et j'ai connu on va dire le juif oui tout à fait et j'ai connu la confrontation au mystère par la foi enfant et puis je l'ai perdu et donc ça a laissé un champ extrêmement vaste à la quête d'une manière d'affronter le mystère mais autrement et cet autrement c'est autant c'est pour ça que le livre emprunte un peu toutes ces nuances c'est autant la littérature que le cinéma la musique la rencontre la rencontre humaine c'est-à-dire aujourd'hui encore je crois que les plus grandes surprises pour moi proviennent de l'altérité et de la rencontre avec quelqu'un qui n'existait pas dans ma vie jusque-là quand on parle de l'existence on parle et cette phrase de Kafka qui est issue des conversations avec Gustave Yanouch a été pour moi une immense révélation parce qu'en effet dans l'idée qu'on grandit de bas en haut on mesure 50 cm à la naissance et on atteint un jour 1 mètre 63 on ne peut pas résumer à ça évidemment l'expérience d'une vie tandis que tout ce qui est l'intériorité cette intériorité mystérieuse inaccessible et en même temps qu'on contient là bien sûr que ce processus de grandir va être infini parce que chaque contact avec du nouveau va nous faire grandir et donc nous faire sentir vivants et je dirais que moi je n'écris pas contre quelque chose et surtout la surprise pour moi c'est aussi un livre d'humilité c'est-à-dire le titre le sous-titre c'est Une innocence renouvelée c'est dire mais en fait on croit savoir et il arrive des événements qui ébranlent toutes nos certitudes pour le pire comme pour le meilleur et donc la surprise c'est aussi pour moi d'abord une leçon d'humilité donc j'utilise les nouvelles technologies j'utilise je suis aussi sur les réseaux sociaux je ne suis pas en guerre je ne pourrais pas dire que je suis en guerre contre parce que je ne saurais pas très bien ce que ça voudrait dire en revanche pour moi il y a toujours ce rappel à la singularité et à une liberté qui consiste à aller en dehors d'un chemin qu'on veut nous imposer d'un chemin de pensée d'un chemin de vision du monde de réflexion

42:25
Présentateur

Est-ce que ce livre aurait pu s'appeler mystère ou curiosité par exemple ?

42:31
Invité

Oui tout à fait mais je pense que la surprise englobe ces mots le mystère là aussi je pense qu'il faut revenir au mystère de l'existence parce que tout à l'heure je discutais avec le serveur qui me servait mon café et puis il me disait bonne année et l'essentiel c'est la santé donc ça c'est quelque chose qu'on entend très souvent ces jours-ci et surtout la santé et je lui dis comment vous expliquez qu'il y a tant de gens en bonne santé qui ne sont pas heureux si l'essentiel c'est la santé et il m'a fait cette réponse magnifique il m'a dit parce qu'ils ne sont pas reconnaissants j'ai trouvé ça très beau cette idée de gratitude c'est-à-dire c'est vrai que lorsqu'on est en bonne santé on n'éprouve pas forcément de reconnaissance à l'égard de de ce corps à l'égard des mystères là encore de la biologie qui font qu'un corps est en bonne santé et qu'un autre ne l'est pas et donc dans cette reconnaissance dans cette gratitude il y a un contact avec le mystère et moi je sais que le mystère peut évidemment faire peur ce livre est né de différentes surprises intimes et collectives dont la pandémie de 2020 moi je suis désolée parce qu'on a l'impression que c'est loin oui vous rappelez le discours du président de la république

43:47
Présentateur

qui nous confine ça c'est une surprise

43:49
Invité

et qui dit à partir d'aujourd'hui rencontrer des amis aller au parc sera impossible c'est-à-dire la pandémie comme ébranlement existentiel d'une puissance inédite jusque-là n'a finalement pas suscité tant de réflexions or moi j'ai le sentiment que quand on est face à un mystère on peut en avoir peur parce qu'on ne comprend pas ce qui se passe mon mouvement c'est d'essayer de comprendre et de penser à partir de cet inenvisagé

44:17
Présentateur

ce que je disais au début en faire quelque chose voilà

44:19
Invité

tout à fait

44:20
Présentateur

y compris d'ailleurs d'une maladie

44:21
Invité

oui aussi certainement alors là aussi il faut être très prudent parce que la maladie est d'abord une souffrance évidemment d'abord et avant tout voilà donc je je souhaite bonne santé à tout le monde

44:34
Présentateur

et gratitude

44:35
Invité

Gilles je voudrais revenir sur le sens de ce mot parce que Natacha a cité Kafka de l'intérieur vers l'extérieur et à un autre moment vous vous qui êtes aussi traductrice traductrice de l'hébreu vers le français vous vous parlez de la racine du mot surprise en hébreu et vous dites je vous cite alors que le français nous mettait sur la piste de l'être dans sa totalité l'hébreu offre une toute autre direction le temps est-ce que c'est ça aussi ou c'est ça d'abord la surprise cette rupture entre un avant et un après c'est la conjonction des deux pour moi parce que les deux langues à travers lesquelles je pense c'est le français et l'hébreu et donc là de manière assez merveilleuse elles m'ont offert la jonction entre l'événement de la surprise qui est un événement dans le temps un ébranlement un ébranlement qui va fixer un avant et un après et un avant et un après dont on a le sentiment qu'ils sont absolus lorsqu'on les vit on dit plus rien ne sera comme avant très souvent or des choses tout n'est pas ébranlé tout n'est pas modifié mais on a ce sentiment là et ça c'est l'hébreu qui me l'a donné puisque en hébreu être surpris c'est être soudainé être frappé par le soudain et en français c'est tout simplement être pris au-delà de soi-même au-delà de son être donc je dirais que je ne choisirais pas entre l'être et le temps mais c'est vraiment cette jonction entre l'être et le temps qui reste à la source de ces réflexions

46:13
Présentateur

la surprise pour l'accepter pour l'accueillir c'est aussi être en capacité d'être en confiance avec soi-même ça c'est essentiel dans votre travail aussi dans votre réflexion il faut avoir confiance en soi pour accepter la surprise et l'accueillir

46:26
Invité

oui j'ai l'impression parce que lorsque j'ai commencé à écrire le livre j'ai aussitôt rencontré des gens qui me disaient à moi j'adore les surprises et d'autres qui me disaient oh moi je n'aime pas les surprises et on en connait tous et donc j'ai essayé de penser ce que signifiait la méfiance vis-à-vis de la surprise et donc il y a cinq catégories qui vont des opposants pacifistes aux désespérés de catégories de gens qui n'aiment pas la surprise ou ne peuvent pas l'éprouver et donc pour les premiers on va dire ce sont entre guillemets on les qualifie de psychorigides moi j'ai beaucoup de tendresse pour les gens qui aiment que tout soit organisé et sous contrôle parce qu'il y a une angoisse à sentir que quelque chose nous échappe et donc ce sont les gens qui aiment être organisés payer leurs impôts avant l'heure prévoir leurs vacances je ne sais pas

47:16
Présentateur

s'ils aiment payer leurs impôts mais ils aiment savoir qu'ils ont payé

47:19
Invité

ils sont rassurés ils sont rassurés ils sont rassurés par l'organisation et extrêmement angoissés par la désorganisation Natacha

47:28
Intervenant

peut-être que le terme clé c'est celui de maîtrise et évidemment les catégories que vous faites sont extrêmement intéressantes et il y a énormément de choses à fouiller mais il y a un autre moment du livre qui est un peu fugace mais que j'ai trouvé enfin qui moi m'a ébranlé c'est quand vous évoquez ceux qui aiment faire des surprises parce que c'est l'autre point de vue et je me suis posé la question en fait de ce que ça révélait ce besoin cette envie de faire des surprises parce qu'en fait il y a là aussi quelque chose de très ambivalent c'est-à-dire il y a évidemment la joie de susciter une émotion chez l'autre mais il y a une joie en fait de maîtriser de contrôler cette émotion et il y a presque quelque chose de démiurgique c'est-à-dire le besoin de dominer l'autre en jouant avec ce qu'il est

48:15
Invité

oui tout à fait c'est une prise de pouvoir parce qu'en faisant une surprise à l'autre vous allez prendre le pouvoir sur son temps sur son rapport au temps plutôt et vous allez créer pour lui de l'inattendu alors comme la surprise est vraiment d'une très profonde ambivalence c'est-à-dire encore une fois on va du merveilleux à la terreur il y a effectivement ce moment où vous prenez un peu le pouvoir sur ce que l'autre sait ou ne sait pas en disant je vais t'emmener quelque part et donc il ne sait pas où et ça réclame de la confiance pour revenir à ce que vous disiez Thomas il faut pouvoir faire confiance à l'autre pour le suivre aveuglément il vous dit je t'emmène quelque part bon où va-t-on mais c'est aussi cette prise de pouvoir sur l'autre qui peut être extrêmement joyeuse et bénéfique qui m'a aussitôt fait penser au fait que la surprise est une arme elle est une arme en temps de guerre une attaque surprise la surprise dans la guerre est en elle-même une arme parce qu'une attaque surprise n'est pas la même chose qu'une attaque à laquelle on s'attend puisqu'on n'a pas les moyens de s'y préparer et je dis voilà depuis le cheval de Troyes de même je donne l'exemple de la surprise qui est entrée dans le droit comme un élément aggravant du viol le viol par surprise et donc c'est à dire que la surprise lorsqu'elle est utilisée par autrui et sur autrui peut être une arme également et donc voilà ça m'a en fait ça m'a permis de penser oui l'ambivalence encore une fois de nos vies qui sont vraiment prises entre les pulsions de vie et de mort et entre notre propre naissance et notre propre mort donc j'ai l'impression qu'en fait le danger c'est quand on veut aller uniquement d'un côté qu'on veut être uniquement du côté du positif ou du négatif on se trompe forcément

50:05
Présentateur

oui parce que ça semble être un livre en fait qui s'adresse aux gens qui ne doutent pas

50:09
Invité

peut-être oui oui merci de le dire ainsi parce que voilà Gilles tout à l'heure disait qu'il souhaitait une année de débat de débat possible le débat c'est quand même cet espace où on va accepter de douter de ce qu'on avait cru juste jusque là et c'est vrai qu'on a le sentiment ce n'est pas une réalité sur le plan personnel collectivement on a le sentiment que cet espace-là était extrêmement réduit Gilles sur la surprise et son ambivalence vous racontez aussi comment vous aviez installé une forme de rituel avec votre votre grand-mère ou quand vous alliez la voir alors que vous saviez que le déroulement de ce séjour allait être un peu immuable qui commençait toujours par une surprise puisque vous ne la préveniez pas quand vous y allez mais donc il y a des gens qui refusent la surprise dont vous dressez une typologie dans cette typologie il y a ce que vous appelez les négationnistes et vous vous citez le dialogue que peut-être beaucoup ont en tête de Festen du film d'ailleurs dont j'avais oublié dont je me souvenais de la scène mais je ne me souvenais pas de la suite et c'est très intéressant parce que vous disiez tout à l'heure il y a un avant et un après or là on continue comme si de rien n'était exactement on rappelle peut-être Festen un dîner de famille un dîner de famille l'anniversaire du père on sent une très grande tension c'est un film fiévreux et magnifique on sent une très grande tension et puis au moment des vœux le fils se lève prononce ses vœux et révèle aux yeux de tous de cette très grande famille bourgeoise que le père a abusé de lui et de sa sœur dans leur enfance et il décrit cela or c'est vrai que Festen est devenu le terme générique d'une réunion de famille où tout le monde s'engueule or ce qu'il se passe à ce moment là c'est que rien ne se passe justement il y a un très court silence et on continue de porter un toast et de dire buvons mangeons et donc il y a le déni la négation de ce qui vient d'être dit et on pourrait parler très longtemps du négationnisme donc là je l'ai pris par l'aspect intime familial comment une famille refuse d'admettre cette surprise de la révélation de la perversité du père mais on le voit en histoire aussi et même dans l'actualité c'est à dire que alors évidemment le négationnisme est aussi intentionnel c'est un mot chargé aussi c'est un mot chargé oui et je l'ai choisi à dessein je l'ai choisi à dessein parce que d'une certaine manière ce livre je l'ai écrit quand même dans une époque enfin dans une année qui n'était pas anodine pour moi parce que je suis beaucoup intervenue sur une surprise de l'actualité qui a été l'attaque du 7 octobre et toutes ses suites et je n'ai pas voulu écrire un livre sur cet automne mais j'ai voulu en quelque sorte saisir ce que notre rapport à ce qui nous surprend peut induire dans nos vies et sur le négationnisme je dirais que c'est bien sûr qu'il est très souvent orienté par une idéologie mais il part aussi de quelque chose qu'on refuse d'admettre parce que c'est trop horrible parce que c'est inimaginable parce qu'on ne veut pas croire que quelque chose d'aussi terrible a pu se produire on ne veut pas le croire pour mille et une raisons mais à la source de ce refus de croire à l'événement il y a la possibilité du négationnisme comme dans une famille on refuse de croire qu'un père est capable de violer ses enfants

53:46
Présentateur

Natacha une dernière petite question assez courte

53:48
Intervenant

vous avez évoqué ceux qui nient vous avez évoqué ceux qui se protègent que dire de ceux qui peut-être ne sont pas en état et qui vont rater la surprise sans même s'en rendre compte et comment on les délivre

53:59
Invité

alors j'ai l'impression qu'on peut peut-être on peut les délivrer ou en tout cas surtout si on parle des enfants qu'on peut accompagner parce que là on est tourné vers l'année qui vient et on est en permanence tourné vers le futur même si on regarde beaucoup le passé j'ai l'impression qu'il y a une forme d'éducation à l'attention à la surprise qu'elle se sert du corps de l'esprit et surtout je le dis à la fin ressentir à quel point on est capable de se surprendre j'aime bien le lapsus que je viens de faire de suspendre quelque chose de notre jugement de notre quotidien en se surprenant soi-même faire un acte qu'on n'avait jamais fait et qui va ouvrir une nouvelle perspective

54:40
Présentateur

est-ce que vous aimez qu'on vous organise des surprises ?

54:43
Invité

ça dépend de qui elles viennent mais oui lorsqu'elles sont bien intentionnées j'adore profondément qu'on m'organise des surprises

54:50
Présentateur

et bien toute votre famille est là merci merci beaucoup de nous avoir accompagné pour cette première émission de l'année 2026 elle commence en beauté en intelligence avec vous merci beaucoup Valérie Zenati votre livre La surprise une innocence renouvelée c'est aux éditions autrement et c'est encore bien sûr en librairie merci Gilles et merci Natacha merci à l'équipe du Grand Face à Face Mathis Declat à la préparation de l'émission Maria Pesquet à sa réalisation pardon Maria et aujourd'hui Loïs Moreau à la technique d'une émission à laquelle vous pouvez vous abonner en podcast sur l'appli Radio France et puis on ne change pas les bonnes habitudes je vous retrouve tout à l'heure à 18h sur France Inter pour les 3 premiers épisodes d'une nouvelle série Lumière Anatomie d'un idéal avec l'historien professeur au Collège de France Antoine Lilti qu'on avait d'ailleurs reçu au Grand Face à Face en direct de Blois il y a quelques mois une conversation que vous pouvez déjà écouter dans sa totalité en podcast sur l'appli Radio France je vous dis à samedi prochain midi