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interviewBFMTV· 8 mars 2024 15 min

IVG dans la Constitution: l'intégralité du discours d'Emmanuel Macron

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Emmanuel Macron

Le saut de la République scelle en ce jour un long combat pour la liberté. Un combat fait de larmes, de drames, de destins brisés. Destins des faiseuses d'anges comme Marie-Louise Giraud, qui pratiquait l'avortement dans le Cherbourg de l'occupation et fut pour cela même guillotinée par le régime de Vichy. Destins de générations de femmes privées du plus intime de leur choix, celui d'avoir ou non un enfant. Destins de ces femmes, au visage de souffrance, souffrance de l'effroi, des adresses échangées sous le manteau, des opérations clandestines, des cris ravalés, des convalescences impossibles, du secret, des soupçons, des sermons, du risque de tout perdre, son bonheur et sa vie.

Destins de jeunes filles rangées et de femmes dans la force de l'âge racontées par Simone de Beauvoir. Destins aux amoires vides et à la mémoire trop pleine narrées par Annie Ernaux, se souvenant de l'avortement, ses instruments, leur brûlure, sa douleur. Destins de Marie-Claire Chevalier, violée à 16 ans et qui, défendue par Gisèle Halimi, dut affronter les procès de Bobigny, le sien, puis celui de sa mère et de ses amis. Son nom jeté en pâture, son insouciance en volée, son avenir confisqué.

Destins de Catherine, Marceline, Bernadette, de ces 343 qui osèrent, à la une du nouvel observateur, donner un peu de leur lumière à toutes celles qui avaient trop longtemps vécu dans l'ombre de la honte. Oui, durant de trop longues années, le destin des femmes était scellé par d'autres. Leur vie capturée, leur liberté bafouée. Alors, face à ces souffrances et cette injustice, il y eut des femmes pionnières, pionnières de la lutte pour le droit à l'avortement et l'émancipation. Madeleine Pelletier, Séverine, Nelly Roussel, tant d'autres.

Femmes qui, après guerre, arrachèrent leurs droits à l'armure étouffante du patriarcat, avec le suffrage enfin universel, établi par le général de Gaulle en 1944, puis l'autorisation de la pilule contraceptive permise par Lucien Neuwirth en 1967. Hommes de science et de lettres éclairés par leur expérience aussi, humanistes de tous bords, qui savaient ce que l'avortement emportait de tragédies intimes, de violences, d'insoutenables solitudes.

Militantes du mouvement de libération des femmes, du mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception, du planning familial, militantes de choisir la cause des femmes, créées en 1972 par Gisèle Halimi avec Simone de Beauvoir et Christiane Rochefort. Femmes d'engagement et de courage, comme Simone Veil, qui, soutenue par le Premier ministre Jacques Chirac et le président Valéry Giscard d'Estaing, fit voter par le Parlement la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse en janvier 1975. Combien d'existences furent-elles changées grâce à cette loi historique ?

Combien de femmes françaises, dont bon nombre sont certainement sur cette place, ont pu choisir leur vie, être libres ? Combien de vies furent-elles changées par les lois Roudy et Touraine remboursant l'interruption volontaire de grossesse, la loi créant le délit d'entrave, la loi supprimant la notion de détresse portée par Najat Vallaud-Belkacem, les lois étendant les délais de recours portées par Martine Aubry, Elisabeth Guigou, puis Albane Gaillot ? Aujourd'hui, c'est dans les pas de ces combattantes que nous nous engageons avec humilité. Inscrire dans notre Constitution la liberté garantie du recours à l'avortement pouvait sembler moins nécessaire, voilà encore quelques années.

Mais les reculs de notre époque en ont fait une nécessité et une urgence. Car partout dans le monde, y compris dans les plus grandes démocraties, y compris chez nos voisins en Europe, nous assistons au recul du droit à l'avortement, du droit des femmes, à la montée de ceux qui refusent aux femmes la liberté d'aimer, de choisir, de vivre libre. Alors, puisque l'impensable survient, il nous fallait graver l'irréversible. C'est pour cela que le 8 mars dernier, lors de l'hommage de la Nation à Gisèle Halimi, j'ai fait la promesse d'inscrire dans notre Constitution la liberté de recourir à l'interruption volontaire de grossesse.

Ce serment est aujourd'hui tenu parce que des responsables politiques de tous bords ont œuvré dans la concorde. Travail bâti par des parlementaires, Eliane Assassi, Aurore Berger, Laurence Cohen, Mathilde Panot, Laurence Rossignol, Mélanie Vogel, notamment, qui ont appelé de leur vœu une telle initiative. Travail mené avec une détermination constante par Elisabeth Borne puis Gabriel Attal, Premier ministre, par Éric Dupond-Moretti, garde des Sceaux, par Bérangère Couillard puis Aurore Berger, ministre chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes, et dont l'aboutissement a été rendu possible à l'issue d'un dialogue engagé par ce gouvernement avec l'Assemblée nationale et le Sénat.

Ce jour est devenu possible grâce à vous. Il est devenu possible aussi grâce à la mobilisation de générations de militantes, des associations de défense du droit des femmes qui, dans toute la société, ont porté cette espérance. Peut-être aussi grâce à ces jeunes françaises qui ont parfois converti le regard d'un père, d'un oncle, changé un vote et insufflé un peu de leur jeunesse dans la constitution la plus ancienne de l'histoire de la République. Et français, celui qui se montre intranquille tant que la promesse d'égalité n'est pas tenue. Pour l'humanité, pour l'universel, aujourd'hui n'est pas la fin d'une histoire. C'est le début d'un combat.

La France est devenue aujourd'hui le seul pays au monde dont la constitution protège explicitement le droit à l'interruption volontaire de grossesse en toutes circonstances. Et nous ne trouverons le repos que lorsque cette promesse sera tenue partout dans le monde. Nous mènerons ce combat sur notre continent, dans notre Europe, où les forces réactionnaires s'en prennent d'abord et toujours aux droits des femmes, avant de s'attaquer ensuite aux droits des minorités, de tous les opprimés, et à toutes les libertés. Voilà pourquoi je souhaite l'inscription de cette liberté garantie de recourir à l'interruption volontaire de grossesse dans la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Car aujourd'hui, dans notre Europe, plus rien n'est acquis et tout est à défendre. Au-delà de l'Europe, nous nous battrons pour que ce droit devienne universel et effectif. Et nous mènerons ce combat pour toutes les femmes. Plusieurs combattantes sont ici, à nos côtés, qui ont risqué et risquent encore leur vie dans leur pays. Femmes des pays où ce droit n'existe pas, femmes encore soumises au bon plaisir des hommes pour étudier, s'habiller, choisir leur vie, leurs amours, leurs destins. Femmes des pays où ce droit n'existe plus et où sont revenus les baillons, les soupçons, les procès. Nous lutterons contre les obscurantismes qui se répandent et cherchent leur revanche.

Nous lutterons contre la désinformation, les entraves du quotidien et les difficultés d'accès. Citoyennes et citoyens. Car c'est un combat universel. Et ce combat est le nôtre. Celui des femmes et celui des hommes. Et parce que ce combat pour la liberté du corps des femmes emporte tous les autres, nous n'aurons de cesse d'agir. Agir pour en finir avec les coups, les violences, les féminicides, la peur qui empoigne quand on rentre chez soi. Agir pour en finir avec ces préjugés qui empêchent, ces agressions qui traumatisent, ces insultes qui empoisonnent. Agir pour ces femmes qui travaillent plus et gagnent moins, l'esprit révolté par l'injustice.

Agir pour ces femmes à qui les quotidiens surchargés, les pensions alimentaires impayées, les vies de familles compliquées assignent des chemins qu'elles n'ont pas choisis. Agir parce que le progrès des droits des femmes est le progrès des droits de l'homme. Et de cette histoire faite de drames et de larmes restent les larmes de joie. Celles des militantes que la République salue avec respect et reconnaissance. et qui voient aujourd'hui leur combat parachevé. Victoire indéracinable. Aujourd'hui, ces militantes des droits des femmes se souviennent peut-être du premier jour de leur engagement pour le droit à l'avortement.

C'était un drame qu'elles ont lu, la violence qu'elles ont vécu, une vie meurtrie dont elles ont entendu l'écho, une conversation devenue conversion. Et pour toujours, elles se souviennent. Tout a commencé ce jour-là. Certaines furent contemporaines des faiseuses d'anges. Elles sont aujourd'hui devenues des faiseuses de possibles, de liberté, d'espérance. Oui, Marianne, notre Marianne et cette femme libre qui tous nous représente et nous oblige. En mémoire, pour nos mères et leurs batailles, en viatique, pour nos filles et leurs libertés.

Et tous, lorsque le droit à l'avortement sera devenu enfin universel, nous nous souviendrons, tout a commencé ce jour-là, ce 8 mars 2024, où la France a été grande, parce qu'elle a voulu l'être pour toutes les femmes, universellement. Alors, merci. Vive la République et vive la France. Sous-titrage Société Radio-Canada