De Saint-Ouen à Brooklyn, quand le prix du poulet divise la ville
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6h56 sur France Culture et c'est l'heure de votre humeur du jour, Guillaume. Et ce matin, vous vous spécialisez dans le poulet. Oui, c'est le don du poulet. Mais la question, c'est le prix du poulet aux Etats-Unis et en France et même plus précisément à Brooklyn. Donc à côté de New York et à Saint-Ouen. Paris est la proche banlieue. Vous vous souvenez, j'avais parlé de Master Poulet, une chaîne de rôtisserie à l'âle qui a essaimé en Ile-de-France, mais ni le montant, en Ronis-sous-Bois, au Bervilliers, à Argenteuil qui propose le poulet grillé entier à 7,50 euros. 7,50 euros avec deux sauces.
Et dans ces quartiers-là, certains reprochent les odeurs, les files d'attente, la clientèle entre guillemets. Traduisez, le poulet à 7,50 euros attire les mauvaises odeurs. Et les pauvres, appelons un poulet un poulet, la rôtisserie populaire est devenue à Paris un marqueur de ce que la gentrification ne tolère plus. On change de lieu, Brooklyn, quartier de Greenpoint, qui est, soit dit en passant, un peu le Saint-Ouen new-yorkais, où disons que Saint-Ouen est notre Brooklyn parisien. C'est ce long quartier où il y a des friperies vintage, des bars à vin nature, etc. Là, c'est le restaurant Gigi's qui propose un demi-poulet rôti, mais on n'est plus du tout à 7,50 euros, à 40 dollars.
40 dollars exactement, 77 dollars pour le poulet entier. Et un conseiller municipal, Cheo Cé, a publié un post Instagram outré, 40 dollars pour un demi-poulet dans un bar à vin, point d'interrogation, avec 9000 likes. Le tout dans un New York dont le maire fraîchement élu, Zoran Mandani, a fait campagne sur le coût de la vie. Alors voyez le tableau, d'un côté, on s'indigne d'un poulet parce qu'il est trop peu cher, de l'autre, on s'indigne du poulet parce qu'il ne l'est plus. Bienvenue dans les apories modernes, on est coincé entre deux bornes parfaitement contradictoires. La première dit, ce poulet est trop populaire pour mon quartier. La seconde dit, ce poulet est trop cher pour ma ville.
Et le piège, l'aporie justement, c'est que ces deux plaintes sont souvent prononcées par les mêmes voix à 10 ans d'intervalle, car c'est bien en fait le même mouvement. Vous chassez d'un quartier les rôtisseries à 7,50 euros. Vous chassez les bouchers, les fripes, les épiceries qui sentent fort. Et vous obtenez à la place des bars à vin nature, des cafés à torréfaction artisanale qui vous servent du matcha et des restaurants français ouverts par d'anciens chefs étoilés. Un beau matin, vous vous réveillez dans un quartier où le demi-poulet coûte 40 dollars. Vous avez gagné contre les odeurs, vous avez perdu contre les loyers. Vous avez expulsé le poulet à 7,50 euros.
Vous héritez du poulet à 77 dollars. Alors 7,50 euros à Paris, 40 dollars à Bourgline, la même bête, deux planètes économiques. Et c'est ce qui devrait nous arrêter. Ce n'est pas le prix du poulet, c'est ce que le prix du poulet révèle d'une époque incapable de tenir ensemble deux exigences pourtant simples, que la nourriture soit accessible aux pauvres et qu'elle puisse être servie dignement par ceux qui la cuisinent. entre les deux, il y a un grand vide et dans ce vide, deux poulets se regardent comme deux symptômes d'une seule et même maladie, l'incapacité de nos villes à faire encore une place simplement au repas du dimanche.