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interviewBLAST· 20 octobre 2022 12 min

LA MACRONIE N’AIME PAS LA DÉMOCRATIE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Bonjour à tous et bienvenue. Ce matin, l’Heure des pros. La France bloquée par une poignée de syndicalistes de la CGT qui mettent le pays à l’arrêt.

La France, où le dialogue social passe par le bruit et la fureur. On prend en otage des Français. Prennent en otage 40 millions d’automobilistes.

On ne peut pas comprendre la prise en otage des Français. On prend en otage toute une population qui travaille. Prendre en otage un pays.

Bonjour à tous et bienvenue. Ce matin, l’Heure des pros. La CGT bloque le pays depuis plusieurs jours.

La prise d’otage de l’économie française. Prendre tout le monde en otage. Prend tout un pays en otage.

Prendre en otage la France. On aurait une grève du gouvernement, de ministres ou de députés, même si ça n’a pas trop de sens de parler comme ça, ça ne gênerait pas grand monde en fait. S’il y avait une grève des actionnaires du CAC 40, ça ne gênerait pas grand monde.

Et même pour aller un peu plus loin, s’il y avait une grève des éditorialistes de BFM pendant deux semaines, ça ne gênerait pas grand monde. La grève est un droit. La grève est même un droit constitutionnel.

Il faut le rappeler inlassablement, et à très haute voix. Parce qu’en ce moment, si on lit la presse, si on écoute la radio ou si on regarde la télévision, où les grévistes sont systématiquement présentés comme des extrémistes, comme des forcenés, comme des malades ou comme des preneurs d’otages (liste non exhaustive), on peut facilement l’oublier. La grève est un droit qui a été conquis de haute lutte par les travailleurs et les travailleuses et elle reste, aujourd’hui encore, le plus sûr moyen, lorsque le patronat refuse de les écouter, de lui faire entendre leurs revendications.

Cela n’est bien sûr pas du goût de la droite, ni de quelques "socialistes". Alors à chaque fois que des salariés se mettent en grève, cette droite et ses journalistes d’accompagnement sont pris d’une violente fureur, qu’ils n’arrivent absolument pas à contenir. J’ai dit : “Assez !” Ces grévistes contre qui tout semble pouvoir être dit font alors l’objet d’un hallucinant déchaînement verbal : c’est ce que nous vérifions une nouvelle fois depuis que des salariés du secteur pétrolier bloquent des dépôts et des raffineries pour demander une augmentation de leurs salaires.

Nous avons parlé ici-même, la semaine dernière, du vocabulaire très particulier auquel avait recours Bruno Le Maire, lorsqu’il évoquait les "victimes collatérales" de ce mouvement de grève. Depuis, le ministre de l’Économie et des Finances d’Emmanuel Macron continue à piocher dans le même lexique guerrier, évidemment destiné à présenter les grévistes comme des ennemis. Et même, pourquoi lésiner, comme des occupants, puisqu’il a déclaré, le 17 octobre, qu’il "fallait", je cite : "Libérer les dépôts de carburant et les raffineries".

Il faut libérer les dépôts de carburant, libérer les raffineries qui sont bloquées, utiliser les moyens de la réquisition. Qu’on leur coupe la tête ! C’est bien sûr la même rhétorique guerrière et sécuritaire qui est régulièrement mobilisée par les commentateurs et commentatrices qui, sur les chaînes dites "d’info", et en particulier sur la plus droitière d’entre elles, présentent la grève comme une "prise d’otages".

Que les grévistes ne prennent pas les Français en otage. Prendre en otage un pays tout entier. Il faut arrêter de prendre en otage un pays.

Parce qu’aujourd’hui qui est pris en otage dans cette histoire ? Au passage : ayons une pensée pour les gens qui se sont trouvés confrontés d’une manière ou d’une autre à de véritables guerres ou à de véritables prises d’otages, et qui entendent ces commentaires obscènes dont les auteurs les prient de comprendre que ce qu’ils ont vécu n’est pas plus grave, au fond, qu’une file d’attente dans une station-service… Quand on pense que les cheminots qui sont là, conserveront leur statut, c’est scandaleux de même envisager de prendre, dans ces conditions, les Français en otage. N’employez jamais le mot de preneur d’otage.

Vous ne savez pas ce que c’est. Si je le prends… Moi j’ai été pris en otage pendant une heure et demie, je peux vous garantir ça n’a rien à voir à être bondé dans une voiture de voyageurs quand il y a une grève. Il y a des mots à ne pas employer surtout à votre page.

Je pense qu’aujourd’hui vous devez faire attention aux mots que vous employez. Et beaucoup de gens pèsent ce mot-là, ce n’est pas un mot si facile à entendre. Quand vous dites que vous avez été pris en otage, vous faites allusion à… Moi j’étais au Bataclan.

Moi aujourd’hui les discussions de preneurs d’otages et de terroristes je sais ce que c’est. Alors autour de cette table on parle du statut des cheminots, je trouve que c’est un petit peu déplacé. Dans un registre un peu différent, la presse de droite s’est empressée de colporter, quelques jours après le début de la grève, une information diffusée le 9 octobre par la direction de TotalÉnergies, et selon laquelle le salaire d’un opérateur de raffinerie employé au sein de ce groupe serait de 4300 euros bruts par mois, hors intéressement, et de 5000 euros lorsqu’on y intègre primes et intéressement.

Le Figaro, par exemple, a publié, le 10 octobre, un papier traitant du "blocage des raffineries", une appellation plus vendeuse que "grève pour les salaires" par exemple. Ce papier était plus spécialement consacré à ce que ce journal, qui appartient au groupe Dassault et qui est littéralement gavé d’aides publiques à la presse, appelle "les confortables rémunérations des salariés de TotalEnergies". Il n’est pas très difficile de deviner ce qui motive la publication de tels articles : il s’agit d’imposer dans l’opinion l’idée que les grévistes qui bloquent les raffineries sont des privilégiés.

Des gens qui osent se plaindre alors que leurs salaires sont sans doute plus élevés que les nôtres. Bien entendu, nous ne savons rien du salaire des journalistes du Figaro qui participent ainsi à ce qui ressemble d’assez près à une campagne de disqualification d’un mouvement de grève. Je vous signale qu’on a le droit de gagner 20 000 euros et d’être solidaire, de faire une grève pour être solidaire avec ceux qui gagnent 1500.

Déjà. Donc ce n’est pas une histoire de salaire. Il y a peu de gens qui gagnent 1500 euros chez Total, hein, excusez-moi.

Et cette prime là, de 9000, elle a été touchée par tout le monde. Tout le monde a touché la même prime. Ils devraient s’en contenter.

Salauds de pauvres qui ouvrent leur gueule ! Avec 10 milliards… Nous savons que les chiffres distribués par la direction de TotalÉnergies ne reflètent nullement la réalité. En effet, d’après France Info, qui a pris le temps d’effectuer quelques vérifications : en France, le salaire mensuel d’un opérateur de raffinerie débutant serait plutôt compris entre 1600 et 2200 euros bruts par mois, primes non comprises.

Contrairement à ce que suggère la presse de droite, qui contribue ainsi à la disqualification de leur mouvement de grève, les salariés des raffineries ne sont donc pas des privilégiés. Par contre, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, est, lui, plutôt pas trop mal payé : en 2021, il a gagné 5,9 millions d’euros, dont 3,9 millions d’euros de salaire. Soit, tout de même, 325 000 euros par mois, une assez coquette somme.

C’est vrai là c’est trop. Il me donne envie de vomir. Tu as entendu ce que j’ai entendu ?

Non je n'ai rien entendu. Quant aux actionnaires du groupe pétrolier : ils vont se partager, cette année, un dividende exceptionnel de 2,6 milliards d’euros. Et bien sûr, ils n’ont pas eu besoin de se mettre en grève pour obtenir cette substantielle augmentation.

Et bien sûr, personne, dans la presse et les médias de droite, ne suggère que le patron de Total et ses actionnaires sont des privilégiés. Mais soyons justes : il n’y a pas que dans cette presse et ces médias que des journalistes et autres éditorialistes tapent sur les grévistes. La presse comme il faut les sermonne aussi.

Évidemment : elle fait ça beaucoup plus élégamment, noblesse oblige. Mais le résultat est le même : au fond, il s’agit encore et toujours de délégitimer les revendications des salariés d’un groupe dont le patron gagne près de 6 millions d’euros par an, lorsque ces salariés, frappés de plein fouet par l’inflation, osent demander une augmentation. C’est bien aussi qu’une grève fasse du bruit et ait des conséquences, sinon à ce moment-là… La grève c’est une arme de défense du côté des salariés, du côté du camp des travailleurs Il y a de la colère, il y a un ras-le-bol, ça s’exprime par une grève qui est complètement légitime, y compris même le blocage est légitime.

Le blocage c’est une manière aussi d‘utiliser son point fort pour pouvoir essayer de changer les choses. D’une certaine manière, le blocage c’est le 49.3 des salariés, parce qu’en face on a un déni démocratique d’un gouvernement qui, dès qu’il est minoritaire, il fait le 49.3.

Les salariés, en bas, ils ont la possibilité de bloquer, d’occuper, et c’est important aussi d’avoir ces outils entre les mains pour pouvoir se défendre. C’est ce qui se passe quand l’éditorialiste anonyme du Monde, journal dit "de référence", écrit que "la CGT", qui est à l’origine de la mobilisation dans les dépôts et les raffineries, "donne" avec cette grève, qui a effectivement des répercussions sur la vie quotidienne des automobilistes, "l’image d’un syndicat peu soucieux de l’intérêt général". Les mots choisis sont moins directement offensifs que ceux qu’emploient la presse et les médias réactionnaires.

Ca ne vous pénalise parce que vous pouvez prendre un taxi, parce que vous avez l’argent pour prendre un taxi. Le français qui gagne 1200 euros, qui est à la campagne, qui est obligé de prendre sa voiture pour aller bosser, si ça se trouve ce matin il n’a pas pu aller bosser. Mais le message, à la fin, est le même : les grévistes qui suivent le mot d’ordre de la CGT prennent en quelque sorte en otage des populations innocentes.

Mais Le Monde sait aussi se démarquer de la concurrence. Lorsque ce journal, reprenant le vocabulaire dont il use régulièrement depuis le début de la pandémie de Covid-19, titre, le 14 octobre, que "le gouvernement" se trouve "face au risque de contagion du mouvement social" ? Puis lorsqu’il titre le lendemain, le 15 octobre, qu’ "à la centrale de Gravelines, la colère sociale contamine la filière nucléaire" ?

Il présente de fait ce qu’il appelle "le mouvement social" et "la colère sociale" comme des virus, dans un moment où ce mot renvoie très directement à une pandémie qui a tué, en France, plus de 152 000 personnes. Fort de ce travail de sape journalistique, le gouvernement ne fait même plus semblant de retenir ses coups : le 17 octobre, sur BFMTV, Bruno Le Maire a jugé que le refus de la CGT de signer un accord signé par d’autres syndicats, dont la CFDT, était "inacceptable" et "illégitime". La CGT, en effet, refuse cet accord qui est pourtant un accord majoritaire.

C’est acceptable pour vous ? C’est inacceptable et c’est illégitime. Qu’on leur coupe la tête !

La veille, la Première ministre Élisabeth Borne, tapant sur le même clou, avait fait, de son côté, sur TF1 cette sévère déclaration : Quand une négociation a eu lieu, qu'un accord majoritaire a été trouvé, je le dis aux salariés : Ce n'est pas normal qu’une minorité de salariés continue à bloquer le pays. La cheffe du gouvernement réprimande donc les grévistes qui ont l’outrecuidance de ne pas se démobiliser lorsqu’ils estiment que leurs revendications n’ont pas été suffisamment prises en compte. Alors que ces salariés exercent simplement leur droit de grève, Élisabeth Borne soutient sans rire que ce comportement est anormal, car explique-t-elle, ils devraient plutôt se rallier à un accord qu’elle présente comme majoritaire.

Mais elle, que fait-elle, quand, par exemple, l’Assemblée nationale se prononce très majoritairement, comme c’est le cas en ce moment, contre le projet de budget que défend son gouvernement ? Est-ce qu’Elisabeth Borne s’applique à elle-même la règle qu’elle édicte pour les grévistes ? Est-ce qu’elle se plie à l’avis de la majorité ?

Pas du tout : elle sort son article 49.3. Les Français attendent de nous de la cohérence, de l’action et des résultats.

Aussi, aussi, sur le fondement de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, j’engage la responsabilité de mon gouvernement pour la première partie du projet de loi de finances pour 2023. Elle passe en force, en dépit du fait que sa position est clairement minoritaire au sein de ce qu’il est convenu d’appeler la représentation nationale. Parce que bon, une chose est de sermonner des grévistes.

Mais il ne faudrait surtout pas que ces leçons de maintien s’appliquent aussi au sommet de l’État. Si cette Assemblée avait conscience de son rôle, elle repousserait cette Europe des maîtres de forge et des compagnies pétrolières. Or, je comprends très bien, que le passif de ces entreprises n’effraie pas une Assemblée où les partis ne sont plus que des syndicats d’intérêts !

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