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AutreFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 27 février 2026 16 minContradictoireMixte

Béziers : une histoire à la croisée des religions

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Présentateur

France Culture. Les matins de France Culture, sur les chemins des élections municipales, en direct de Béziers. Et oui, à Béziers, nous y sommes, une ville millénaire fondée sous l'Antiquité par une légion romaine. Béziers a été traversée par différentes populations, Visigoths, Mors, Qatar, autant de peuples qui ont marqué la ville par leur pratique religieuse. Henri Barthez, bonjour. Bonjour, merci de l'invitation. Vous êtes paléographe, vous allez nous raconter cette histoire de Béziers à la croisée des religions. Béziers, ça débute donc à l'époque romaine.

0:46
Invité

Béziers, le nom de Béziers est un nom de celte, Béthara, qui signifie le passage, le guet. Un nom qu'on retrouve dans le nom de la ville de Bétharam, qu'on retrouve aussi dans le nom de la ville de Bédarieux. Bédarieux dans le Vaucluse et d'autres villes. Donc c'est un passage, et évidemment, nous sommes sur le passage des voies antiques, notamment de la voie domicienne. L'histoire de Béziers commence avant l'écriture avec des peuples celtes et des dynasties de rois qu'on appelait les Longostalettes, qui ont laissé des monnaies, qui ont laissé des traces. Il n'y a pas eu à Béziers de ville grecque, pas du tout.

1:29
Présentateur

Oui, parce que je crois que certains élus ont dit qu'il y avait des origines grecques à Béziers, qu'il y avait le colosse de Rhodes qui pouvait être...

1:39
Invité

Le géant de Toutankhamon aussi. Non, non.

1:45
Présentateur

Je ne l'ai pas visité hier.

1:47
Invité

Une ville grecque, dans l'esprit des Grecs, c'est une police. Il y a des institutions, il y a des traces écrites et des émissions monétaires. Il n'y a pas d'émission monétaire grecque à Béziers, et aucun texte antique n'évoque une ville grecque à Béziers, à la différence d'Agde. La ville de Béziers, après les sept, commence en 1936-1932 avant Jésus-Christ, avec la fondation de la colonia Julia Betere Septimanorum, qui est fondée par...

2:15
Présentateur

Parlez bien latin, hein ?

2:17
Invité

Oui, oui. 65 ans de latin, ça se voit. Excusez-moi. Et donc, cette colonie est fondée par des vétérans de la 7e Légion de César, qui sont Estalia Béziers, dont la trace est énorme dans les inscriptions romaines de la ville, et aussi dans la toponymie. Tous les villages que vous voyez nommés Corneillans, Thaisans, Liorans, Autignac, ce sont des restes, des suffixes d'appropriation anum ou acom, qui sont des suffixes latins.

2:50
Présentateur

Bon, est-ce que c'était une ville importante par rapport aux villes environnantes, par rapport à Sète, par rapport à Montpellier, par rapport à Marseille, dont on a des traces très anciennes ?

3:00
Invité

Beaucoup d'anciennes, oui. C'est une ville qui a été tout de suite, immédiatement, de droit romain, comme Narbonne. Alors que d'autres villes aussi importantes comme Nîmes ont été d'abord de droit latin, ou d'autres de droit pérégrin, excusez-moi.

3:14
Présentateur

Alors là, par contre, il faut que vous nous expliquiez la différence entre le droit latin et le droit romain.

3:19
Invité

Trois étages de droit. Le droit pérégrin, qui s'applique aux étrangers, le droit latin, qui s'applique à l'Italie, et le droit romain, qui s'applique à Rome. Et le droit romain s'est appliqué à l'ensemble de l'Empire, après l'édite de Caracalla, 212, qu'on appelle la Constitution Antonine. Mais Béziers a été de droit romain dès l'origine.

3:40
Présentateur

On va sauter quelques siècles, même un millénaire, avec l'histoire des cathares. Est-ce que cette ville a été une ville cathare, ou bien est-ce qu'on est, là aussi, dans le domaine du mythe ? Pas plus cathare que grec.

3:54
Invité

Pas plus cathare que grec. Vous nous tuez beaucoup de mythes, hein, ce matin. Oui, oui. Au XIIe siècle, le pays de la Narbonnèse est en proie à une guerre endémique qui a commencé environ en 1060, et qui a fini en 1209. Une guerre qui est provoquée par la rivalité entre les Comptes de Toulouse et les Comptes de Barcelone. Et les Vicomtes de Béziers n'ont jamais su se fixer sur une des deux alliances. Ils ont perpétuellement erré de l'une à l'autre. Ils se sont fait taper, si vous permettez le mot, par les uns et par les autres. C'était déjà du rugby.

Sans compter que Béziers, dans la ville de Béziers, le tiers de la ville avait été donné à l'évêque par Pépin le Bref, lorsqu'il a chassé les Arabes. Donc l'évêque de Béziers était seigneur du tiers de la ville. Et il était vassal, non pas du Vicomte de Béziers, mais du Compte de Toulouse. Dont les hommes de l'évêque étaient en quelque sorte le cheval de Troie par rapport au Vicomte de Béziers. Et donc il y avait au centre de Béziers un parti favorable au Compte de Toulouse.

5:00
Présentateur

Bon, mais on avait l'habitude de dire que Béziers était une ville hérétique. D'ailleurs, dans la salle, il y a encore beaucoup d'hérétiques. Beaucoup d'hérétiques, oui. Ça s'entend.

5:10
Invité

Le fait de ces guerres, cette misère, cette perpétuelle errance, cette perpétuelle incertitude, a provoqué des réactions dans l'esprit des gens. Et l'explication du mal présent dans le monde a provoqué un surgissement, un retour universel, dans toute la France et dans toute l'Europe, universel de ce qu'on appelle le masdéisme ou le manichéisme. C'est-à-dire penser que le mal est provoqué par un être, l'être du mal, qui combat l'être du bien, Harimand et Osmour. Et cette doctrine fondée en Perse et concrétisée dans les écrits de Manès, qu'on appelle le manichéisme, a ressurgi partout en Europe au 10e, 11e et 12e siècle. Pas spécialement à Béziers.

On sait dans la région d'Alain-Arbonnais que la doctrine dualiste intéressait un public constitué d'aristocrates châtelains de Château. On a deux exemples dans les Huitérois, deux seuls, d'adhésion formelle à l'hérésie albigeoise cathare dualiste qui sont le seigneur de Servian et les vicomtes de Minerve. Béziers était une ville imprégnée de la doctrine vaudoise. Alors, il faut expliquer ce qu'étaient les hérésies vaudoises. À la différence de la doctrine dualiste qui voit deux principes se faisant la guerre. Le principe du bien provoquant les choses spirituelles, les âmes. Le principe du mal provoquant les choses matérielles, les corps.

L'homme est composé, d'après eux, d'une âme qui vient du bien et d'un corps qui vient du mal. La religion consiste à évacuer le mal, c'est-à-dire à évacuer le corps.

6:56
Présentateur

Bon, il faut rappeler qu'au XIIIe siècle, ces controverses religieuses étaient extrêmement vives. La patronne de la ville, c'est Saint-Aphrodise.

7:06
Invité

C'est un monsieur, Saint-Aphrodise. C'est un évêque. Mais c'est beaucoup plus ancien.

7:14
Présentateur

Il a un drôle de nom pour un évêque.

7:16
Invité

Oui. Voué à la déesse Aphrodite. À la naissance, on l'a appelé comme ça. Drôle de meurtre. Oui, en effet. Donc, revenons-en aux vaudois, si vous voulez. Les vaudois, ce sont des chrétiens qui ne sont pas du tout dualistes, qui n'imaginent pas un être du bien, un être du mal. Ce sont des chrétiens réformistes. On comparerait aujourd'hui, mutatistes, mutandistes, avec les évangélistes. Ce sont des chrétiens qui veulent une église plus simple, plus pauvre, plus pure. Et ils ne se détachent pas de la doctrine chrétienne. Ils entendent la réformer en pratiquant une prédication simple. Et Béziers a été une ville fortement vaudoise.

Je n'ai pas le temps de vous expliquer comment on le sait, mais c'est absolument... Et il y a deux théologiens vaudois, dont un s'appelle Hermango, qui ont donné des traités de théologie vaudoise. Une présence musulmane à Béziers, elle a été de brève durée, de 720 à 759, une présence qui a consisté à la pratique de la terre brûlée et à l'introduction de familles nombreuses venues du Sud. Et la pratique de la terre brûlée a été très forte, puisque 150 ans après l'expulsion des arabes aux musulmans, on trouve dans nos documents, dans nos textes des cartulaires, des terrasses absas. Abs, ça veut dire sans rien, en latin. Terrasses absas, des terres vides, des terres brûlées.

8:40
Présentateur

Et alors, en revanche, la communauté juive, elle s'est installée, ça a été l'une des plus anciennes, sinon la plus ancienne du Languedoc.

8:47
Invité

une des plus anciennes, comme partout. Et la communauté juive était près de la cathédrale de Béziers, dans un quartier qu'on appelait, encore il y a pas très longtemps, la Juiverie, que l'un des anciens maires a fait appeler la Puyre de Jérusalem, mais c'est un nom de fantaisie. Et la communauté juive était placée sous la protection de l'évêque de Béziers. Et nous avons un texte du milieu du XIIe siècle dans lequel l'évêque de Béziers prend sous sa protection les Juifs de Béziers et interdit qu'on les molesta entre le jeudi saint et le jour de Pâques. Comme à la coutume malfaisante, ça n'était établi.

9:26
Présentateur

Bon, il y a une histoire également de la poésie Languedocienne à Béziers avec un héritage important sur le plan littéraire.

9:36
Invité

L'héritage le plus important, à mon avis, il y a, pendant l'Antiquité, il y a un père et un fils qui s'appelait tous les deux Consensus qui vivait dans une villa galoromaine entre Béziers et Arbonne. L'un était poète, l'autre était grandmérien. Donc, on a conservé le traité de grand-mère de Consensus, mais on n'a pas conservé les poésies de son père qui était poète, mais qui sont signalées par un autre écrivain, Silouane Apollinaire. L'héritage principal est à la fin du XIIIe siècle avec une encyclopédie, énorme encyclopédie, en 35 000 vers, en Languedoc, qui s'appelle Le Brévière d'Amour.

Le Brévière d'Amour a été écrit par un juriste qui était probablement le neveu du théologien vaudois, dont je vous ai parlé tout à l'heure, et qui a conservé dans son traité d'amour, qu'est-ce que l'amour ? L'amour du Père et du Fils qui est le Saint-Esprit, l'amour de Dieu pour les créatures, l'amour des créatures entre elles et l'amour de l'homme pour la femme et de la femme pour l'homme.

10:36
Présentateur

On retrouve Saint-Aphrodise. Non. Non, mais moi, j'avais envie de le faire revenir. On retrouve l'esprit de Faudoir. Lorsqu'on se promène dans cette ville, on trouve des véritables merveilles sur le plan architectural bien plus récentes. Une ville qui a une quantité de très beaux immeubles, de très beaux hôtels particuliers. quand ont-ils été construits ? Comment expliquer cette richesse de Béziers ?

11:05
Invité

Il reste peu de maisons médiévales à Béziers. Il reste deux ou trois. Une près de Lille-Saint-Jacques, une dans la rue de la noterie. Les grands immeubles somptueux que nous voyons, c'est la prospérité viticole de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Très beaux immeubles, très belle architecture. Quelques immeubles à renouveau

11:25
Présentateur

que j'ai croisés, des hôtels particuliers du siècle dernier ?

11:31
Invité

C'est la trace de la prospérité viticole du XIXe et du début du XXe siècle.

11:36
Présentateur

Elle se concrétisait comment ? Il y avait donc, j'imagine, des propriétés viticoles qui étaient à la fois à l'extérieur de la ville et des propriétaires qui habitaient à l'intérieur. Comment raconter cette histoire-là, Henri Barthès ?

11:51
Invité

Oui, il y a des grands hôtels particuliers en ville. Il y a des châteaux dans la campagne. Chaque grand propriétaire voulait se faire construire son petit château à l'imitation du château de la Loire. C'est quelquefois très fantaisiste, très surfait, mais quelquefois très beau. Et en tout cas, les matériaux employés sont nobles. Ce château tient debout encore depuis cette époque-là. Et les grands propriétaires avaient un château dans la campagne et un hôtel en ville.

12:16
Présentateur

Il y a également une grande richesse d'architecture moderniste. J'ai vu un certain nombre d'immeubles hier, même encore plus récents. Témoignage donc d'une prospérité qui allait jusqu'à l'immédiat après-guerre. Henri Barthès ?

12:33
Invité

Il y a toujours eu des crises dans la viticulture. Avant moi, on en a parlé, avec beaucoup plus de savoir que moi-même. La prospérité, on peut dire que jusqu'à la guerre de 1914, la ville a été prospère. La guerre de 1914-18 inclut une nette coupure dans beaucoup de choses. Beaucoup d'institutions ont sous. La mort. La mort. Les millions de morts. Les jeunes hommes qui sont morts au front qui ont manqué.

13:00
Présentateur

Beaucoup d'hérois qui sont allés se battre pendant la guerre de 1914-18.

13:05
Invité

Je pense qu'il y a près de 6 000 morts.

13:09
Présentateur

Sur une ville, aujourd'hui, à Béziers, il y a près de 80 000 habitants à l'époque.

13:15
Invité

Je ne sais pas. Je ne suis pas très spécialiste à l'époque moderne. Je ne peux pas dire de bêtises, de sottises. Je pense que la population devait être entre 30 et 40 000 et 50 000 habitants peut-être. 6 000 ou 8 000 morts, je ne sais plus. Il y a eu,

13:30
Présentateur

en tout cas, énormément de polémiques avec les municipales qui approchent sur la manière dont il fallait utiliser le passé de Béziers, puisque le maire Robert Ménard, on l'a évoqué tout à l'heure, a utilisé ce passé à la fois pour en faire une ressource touristique et aussi pour peut-être essayer de créer une légende. le journal Le Monde, par exemple, consacre aujourd'hui un article là-dessus. Est-ce qu'il y a encore beaucoup de choses à découvrir ? Est-ce que la légende de Béziers est aujourd'hui quelque chose de bien connu à Henri Barthès ?

14:10
Invité

Je n'ai pas de reproche à faire à M. le maire de Béziers, je ne suis pas vite roi au sens strict. La seule chose contre laquelle je me suis insurgé l'année dernière à propos d'un spectacle qui a été donné sur l'Israël Madeleine, c'est l'idéalisation de l'événement du sac de Béziers 1209, où on imagine que la ville était unanime pour ne pas livrer le nom des hérétiques supposés à la croisade qui arrivait, et qu'elle a été prise de ce fait-là par un acte de résistance. Or, c'est absolument faux. Absolument faux. La croisade a été une œuvre des Comtes de Toulouse, une œuvre militaire et politique longuement menée depuis Raymond V en 1977 qui a appelé à la croisade lui-même.

Et cette œuvre politique a entraîné bien sûr beaucoup de souffrance. Mais on imagine sous la base de documents narratifs de récits tardifs par rapport à l'événement, on imagine que Béziers a été prise parce qu'elle a refusé de livrer les hérétiques. C'est absolument faux. Les hérétiques ont été dénombrés, dénommés, inscrits sur une liste par les habitants de Béziers et la liste a été remise à la croisade à son arrivée sous les murs avant le siège.

Cette liste est connue, elle existe toujours et elle est citée dans les procédures que Saint-Louis a ordonnées pour restituer les biens qui avaient été indûment enlevés au 8-3 en 1209 et dans ces procès-verbaux d'enquête juridique par des magistrats, on cite nommément cette liste dans laquelle les biterrois disent avoir été inscrits indûment par haine et jalousie de leurs concitoyens. Ce n'est pas du tout un acte de résistance. Il n'y a pas eu d'acte de résistance des biterrois. Ils ont été pris militairement parce qu'ils ont tenté une sortie imprudente des remparts de la ville et ils ont été pris dans la sortie.

16:00
Présentateur

Oui, mais ça c'était avant parce que maintenant ils accueilleraient les hérétiques. Merci beaucoup Henri Barthès. Merci pour ce portrait du Béziers d'avant. Dans quelques instants on va évoquer des problématiques actuelles et notamment Béziers comme laboratoire de lutte contre la précarité. Il est 8h sur France Culture.