Liban : un an après l'explosion à Beyrouth, "nous sommes tous en syndrome post-traumatique"
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Avec quelles images dans la tête ? Est-ce que vous pouvez nous décrire à quoi ressemble la vie des Libanais aujourd'hui ?
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Comment le Liban, surnommé la Suisse du Moyen-Orient, en est arrivé là ?
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Comment expliquer que rien ne bouge alors que la maison brûle ?
- 9:39FerméeRéponse directe
Vous l'avez vécu ?
- 11:46OuverteRéponse directe
Où en est la reconstruction, si tant est qu'il y en a une ?
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Pourquoi ces 2500 tonnes de nitrate étaient-elles stockées dans le port de Beyrouth depuis six ans ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Il y a un an, tout pile, l'explosion dans le port de Beyrouth. 200 morts, plus de 6000 blessés. »
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« La pire crise au monde depuis 1850, selon la Banque mondiale. »
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« L'argent a été évalué, on va dire, a perdu 10 fois sa mise, même 12 fois sa mise. »
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« En 2019, la valeur de la monnaie nationale était 10 fois, plus de 10 fois supérieure à aujourd'hui. »
- 2:52InvitéChiffre
« Le Liban importe 90-95% de ce qu'il consomme. »
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« Plus le Covid, on imagine. »
- 4:38PrésentateurChiffre
« Plus de la moitié des habitants qui sont sous le seuil de pauvreté, ça c'est des chiffres. »
- 7:44InvitéChiffre
« Je n'ai plus le chiffre en tête, mais je crois que la communauté internationale a donné plusieurs dizaines de milliards pour l'électrification du Liban. »
- 10:44PrésentateurChiffre
« Selon l'UNICEF, une famille sur trois a un enfant traumatisé aujourd'hui au Liban. »
- 11:57PrésentateurChiffre
« Il y a quand même 300 000 Libanais qui ont été impactés par cette explosion. »
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Ce matin, avec nos trois invités, nous parlons du Liban. Il y a un an, tout pile, l'explosion dans le port de Beyrouth. 200 morts, plus de 6000 blessés. Une bonne partie de la capitale ravagée. Et depuis, la descente aux enfers continue. Toujours pas de gouvernement. Le chaos politique, social, économique. La pire crise au monde depuis 1850, selon la Banque mondiale. Amis auditeurs, vous voulez réagir, témoigner ? N'hésitez pas, 01, 45, 24, 7000. A mes côtés, donc, Iam Yaret. Bonjour. Bonjour. Vous êtes romancière, poétesse. Vous vivez entre Beyrouth et Paris. Bienvenue. Nous sommes aussi en ligne depuis Beyrouth avec Joseph Baout. Bonjour. Bonjour.
Vous êtes politologue, directeur de l'Institut Fares de politique publique et d'affaires internationales à l'Université Américaine de Beyrouth. Enfin, Aurélien Colly, le correspondant de France Inter au Liban, est également avec nous. Bonjour Aurélien. Bonjour. Iam Yaret, je vais commencer avec vous. Vous rentrez tout juste de Beyrouth. Avec quelles images dans la tête ? Est-ce que vous pouvez nous décrire à quoi ressemble la vie des Libanais aujourd'hui ?
À une déliquescence insurmontable. Notre quotidien est réduit à des conditions extrêmes. Nous n'avons plus d'électricité, plus d'eau, bientôt plus d'eau, parce que nous n'avons même plus de mazout pour extraire, alors que le Liban est un pays très riche en eau. Donc il y a un gaspillage d'eau, rien en fait au niveau de l'infrastructure, rien en 20 ans n'a été fait pour soutenir finalement une entité étatique. De toute manière, il n'y a pas d'État. On va y revenir, mais je voulais savoir concrètement comment est la vie. Non, concrètement, la vie, c'est une déliquescence générale. Les gens n'ont plus accès à leur compte en banque.
L'argent a été évalué, on va dire, a perdu 10 fois sa mise, même 12 fois sa mise. Donc votre argent à la banque, on va dire en gros, 100 euros, ça vous fait 15 euros. En réalité, en pouvoir d'achat. Donc votre argent à la banque ne vaut plus rien, ne suffit plus à vous nourrir, ne suffit plus à souvenir à vos besoins. Il n'y a plus d'électricité, juste pour vous donner une idée, aussi du côté ubuesque de la situation, c'est que nous n'avons pas d'électricité, à part parfois dans certaines régions, deux heures par jour, mais le commis qui est envoyé par la centrale de l'électricité du Liban, lui par contre, il vient prendre des factures. C'est quand même incroyable.
Aurélien Colli, vous êtes arrivé il y a 3 ans au Liban pour France Inter. Vous avez assisté à cet effondrement du pays. Oui, en 2019, la valeur de la monnaie nationale était 10 fois, plus de 10 fois supérieure à aujourd'hui. Alors qu'est-ce que ça veut dire concrètement ? Ça veut dire que le pouvoir d'achat des Libanais, depuis 2 ans, s'est littéralement effondré. Effectivement, tout l'argent qui avait été mis en banque aujourd'hui est bloqué. Et vous avez une situation complètement délirante, puisque le Liban importe 90-95% de ce qu'il consomme. Ça veut dire que les Libanais ne peuvent plus aujourd'hui se payer de quoi manger. Les supermarchés sont quasiment déserts.
Les gens n'ont plus les moyens de se nourrir, tout simplement. Vous avez aussi le problème des infrastructures, c'est-à-dire effectivement l'électricité qui n'est plus produite. Vous avez 2 à 3 heures d'électricité par jour à Beyrouth. Le reste du temps, vous dépendez de groupes électrogènes qui eux-mêmes dépendent de l'essence. Il y a des pénuries d'essence. Donc aujourd'hui, ces groupes électrogènes ne fonctionnent plus. Et vous avez comme ça un pays qui est en déliquescence complète. Par exemple, aujourd'hui, les feux de signalisation dans la capitale sont coupés pour économiser de l'électricité. Vous avez aussi l'éclairage public qui est coupé.
Vous avez petit à petit la majorité des Libanais qui ont basculé dans la pauvreté, qui malgré le fait qu'ils aient encore un salaire, s'ils en ont encore un, ne peuvent plus acheter de quoi se nourrir ou payer leur facture à la fin du mois. Et puis vous avez aussi un phénomène parallèle, c'est l'exode massif de ceux qui peuvent. Les Libanais qui ont, par exemple, une double nationalité, soit Libanais français ou bien Libanais américain ou bien des gens qui travaillent dans les pays du Golfe ou en Afrique, sont en train de quitter massivement le pays. Ça avait déjà commencé à peu près il y a un an avant l'explosion de Beyrouth. Ça s'est aggravé avec l'explosion il y a un an.
Plus le Covid, on imagine. Ça continue. Plus le Covid qui se rajoute à tout ça. Et le Covid en plus de ça, exactement. Yann, arrête, vous vouliez rajouter quelque chose ? Et la pénurie de médicaments. De médicaments.
Et de faute de soins, il y a une petite fille qui est morte aux portes d'un hôpital. Donc quand même, quand ça atteint ce degré-là, il faut tout envoyer péter.
Joseph Baout, on a un peu du mal à comprendre. Comment le Liban, qu'on surnommait encore il y a si peu de temps, la Suisse du Moyen-Orient, comment ce pays en est arrivé là ? Avec, on l'entend dans les témoignages, et aussi plus de la moitié des habitants qui sont sous le seuil de pauvreté, ça c'est des chiffres. Comment est-ce qu'on en est arrivé là ?
Écoutez, il y a une multitude de facteurs qui expliquent tout ça. D'abord dans l'immédiat, il y a évidemment ce que tout le monde voit, ce que tout le monde connaît et décrit aujourd'hui, c'est-à-dire la corruption généralisée, la gabégie totale d'une classe politique et administrative qui est complètement incapable de gérer la moindre chose dans le pays. C'était un tout petit peu ce que décrivaient nos collègues sur ce plateau. Et plus en arrière, de façon plus longue, à plus long terme, il y a en fait une sorte de faille structurelle dans la construction économique et politique de ce pays qui dure et qui traîne depuis des années, peut-être même des décennies.
Certains peuvent faire remonter ces failles à l'après-guerre, au choix de politiques économiques qui ont été faits. D'autres peuvent même le faire remonter à la construction même du pays et peut-être à ce cliché trompeur qui était la Suisse du Moyen-Orient que vous venez de citer, qui fait que c'était un pays largement en fait dépendant d'un système bancaire et d'une rente économique indirecte, celle des pays du Golfe qui envoyait de l'argent de façon directe ou indirecte au Liban, qui faisait que le pays ne produisait plus grand-chose. On parlait de la crise de l'eau, par exemple.
C'est un secteur qui a été laissé en jachère pendant des décennies parce qu'on pensait qu'on pouvait tout simplement acheter de l'eau ou ne pas stocker l'eau de pluie qui tombe. C'est un des exemples de politiques publiques complètement mal faites et mal abordées. Et troisièmement, il y a peut-être aussi l'impact cumulé au cours des décennies d'un système régional aussi qui pèse sur le Liban de multiples crises. Le Liban est un pays qui a connu des guerres à répétition, qui connaît un environnement qui est lui-même aujourd'hui en tension et en conflit, qui fait qu'il y a certaines choses qui aujourd'hui empêchent la croissance libanaise de reprendre.
Et il y a aussi peut-être, sans doute, il faut l'admettre et le dire et être lucide là-dessus, une société libanaise qui n'a pas été encore suffisamment à même de prendre des choses en main. On parle de la société civile qui s'est réveillée le 17 octobre il y a deux ans, qui s'est réveillée de façon encore plus brutale et plus douloureuse le 4 août passé, qui va se réveiller peut-être aujourd'hui dans l'après-midi pour commémorer cet attentat.
Mais il faut aussi constater qu'elle n'a pas pu s'organiser politiquement, qu'elle n'arrive pas encore à poser un challenge suffisant, un défi suffisant, à même de faire trembler cette place politique qui, aux yeux de tout le monde, de la France, du monde et des Libanais en premier lieu, est devenue clairement incapable de gérer quoi que ce soit dans ce pays.
Oui, parce qu'Aurélien Colly, la communauté internationale veut bien voler au secours du Liban à condition qu'il y ait un gouvernement capable de lancer des réformes. On voit bien que là, le gouvernement, ça fait un an qu'il n'existe pas. Comment est-ce qu'on explique que rien ne bouge alors que la maison brûle ? Assez difficile. Il y a évidemment une responsabilité des dirigeants politiques libanais, qui sont des dirigeants de partis confessionnels, hérités de la guerre civile.
Il y a aussi une responsabilité de la communauté internationale, qui pendant quand même plusieurs décennies, a continué de payer, d'envoyer de l'argent au Liban, de l'argent qui partait dans un système complètement corrompu. Je n'ai plus le chiffre en tête, mais je crois que la communauté internationale a donné plusieurs dizaines de milliards pour l'électrification du Liban. On sait très bien que l'essentiel est parti dans la corruption. Il y a une responsabilité aussi des pays limitrophes. Le Liban est souvent pris en otage par les pays de la région.
On pense notamment, par exemple, aux influences de l'Arabie Saoudite, sur la communauté sunnite, de l'Iran, sur la communauté chiite, et puis aussi les chrétiens du Liban, qui sont plutôt sous influence de l'Occident. Et puis après, on peut se poser la question, est-ce qu'il n'y a pas aussi une part de responsabilité des Libanais eux-mêmes ? Même si Joseph Baout le disait, ils ont essayé de changer le système.
Les Libanais sont un peu otages du système dans lequel ils sont, c'est-à-dire qu'ils ont en fait encore des réflexes d'allégeance qui sont des réflexes à leur parti confessionnel et qui aussi ralentit peut-être ou complique la transformation, le changement, le basculement, la fin de ce système des partis confessionnels pour passer à un État avec des partis réellement politiques qui ne défendent pas les intérêts uniquement de chaque communauté. C'est le système confessionnel, on peut le rappeler, chrétien, sunnite, chiite. Yann Yaret, vous confirmez ce que dit notre correspondant ?
Absolument. Et je pense que ces réflexes sont largement alimentés par ces partis politiques qui s'inscrivent finalement sur une constitution confessionnelle dont ils se servent pour diviser les citoyens. Il y a une société civile qui ne s'identifie à aucun de ces partis mais elle est constamment renvoyée à une... Je pense que l'incompétence de cette société civile aujourd'hui à prendre les choses en main est aussi la conséquence de la répression directe et indirecte des partis politiques à travers leurs... Pendant des années. Oui, leurs adeptes, ceux qui les suivent. Donc en fait, cette société est divisée justement sur ce principe-là de constitution confessionnelle.
On va revenir sur l'explosion. C'était il y a donc un an, tout juste. Le 4 août 2020 sur le port de Beyrouth, 200 morts, plus de 6000 blessés. Yann Yaret, votre dernier livre, Implosion, qui sort fin août aux éditions Équateur Littérature, commence avec cette déflagration. Vous l'avez vécu ? Absolument.
Je l'ai vécu. Moi-même, j'étais en thérapie. Et en effet, nous avons été propulsés à terre avec ma thérapeute. Et automatiquement, je l'ai prise dans mes bras parce qu'elle, c'était sa première explosion. Et en fait, ce qui était intéressant, c'était l'inversion finalement du rôle. Et donc, tout était à terre. La thérapie, la thérapeute et moi. Voilà. Alors après, il y a une part d'autofiction. Il y a l'autofiction qui est le témoignage de comment cette explosion a eu lieu, de comment est-ce qu'elle a un impact finalement dans le cadre de l'intime, de la famille, du quotidien.
Et l'autofiction, bien sûr, c'est d'imaginer aussi finalement l'impact que ça a sur la vie de tous les jours, que nous soyons en couple, en célibataire. Voilà.
Donc, il y a vraiment mélangé les deux genres. Selon l'UNICEF, une famille sur trois a un enfant traumatisé aujourd'hui au Liban. Vous écrivez sur le chaos pour mieux en renaître. Ça ne vous surprend pas, ça j'imagine, ce traumatisme un an plus tard.
Je pense que nous sommes un peu tous, comme on dit en anglais, en PTSD, post-traumatic syndrome. Je sais que moi, si vous voulez, en tant qu'écrivaine, automatiquement, le jour de l'explosion, deux heures après, alors que ma fille a été égratignée dans le dos, légèrement, quand je me suis assurée que tout allait bien, je suis descendue dans la rue, je suis descendue pour aller témoigner, pour voir, pour voilà. Et franchement, j'ai vécu toute la guerre au Liban, mais quelque chose de cette ampleur, je ne l'avais jamais vécu. Et à cet endroit-là, j'ai eu un déficit par rapport à la littérature.
Je me suis posé la question, que pouvait donc, à partir de là, plus rien n'avait de sens, pas même écrire. Donc, durant un moment, je me suis retrouvée muette, incapable d'écrire, et à me dire, au fond, mais en fait, voilà, plus rien n'a de sens. En quelques mots, Aurélien Colly,
où en est la reconstruction, si tant est qu'il y en est une ? Elle n'avance pas beaucoup. Le chiffre qu'avait donné le président libanais, c'est 15 milliards de dollars pour tout reconstruire. Il y a quand même 300 000 Libanais qui ont été impactés par cette explosion. Alors, le port de Beyrouth, il a rouvert, mais il fonctionne au strict minimum, aussi parce qu'il y a la crise économique et financière. Dans les quartiers qui ont été dévastés, qui est quand même le cœur historique de Beyrouth, c'est le quartier chrétien d'Ashrafier qui a été le plus touché. Ce sont des associations qui ont reconstruit une partie des logements des gens.
Quelques restaurateurs, avec des fonds privés, ont pu rouvrir. Donc, il y a un peu de vie qui est revenu. Et puis, le patrimoine de ces quartiers, il est pour l'instant à peu près pris en charge par l'aide internationale. Juste pour revenir sur le traumatisme des Libanais, ce qui est très frappant quand on travaille là-dessus, c'est vraiment, quand on est en reportage et qu'on rencontre les Libanais, vous avez le traumatisme de la crise qui a commencé il y a deux ans, vous avez le traumatisme de l'explosion, vous avez aussi le traumatisme de ce pays qui est en train de s'effondrer, de cet État qui disparaît. Et ça donne vraiment un désespoir, un désarroi très fort.
En plus, ceux qui avaient encore un peu d'énergie sont en train de quitter le pays pour essayer de refaire une vie ailleurs. Et vous sentez aujourd'hui une forme de résignation chez les Libanais. Et je vous dis ça pour revenir aussi sur la difficulté qu'ils peuvent avoir à transformer le système. Aujourd'hui, les Libanais, ils sont fatigués, ils sont épuisés par trois ans de crise, par cette explosion. Et du coup, il y a aussi peut-être un manque d'énergie pour être capable de renverser ce système, de renverser la table. Joseph Baout, une explosion, beaucoup de questions encore aujourd'hui. Pourquoi ces 2500 tonnes de nitrate étaient-elles stockées dans le port de Beyrouth depuis six ans ?
L'enquête piétine, aucun responsable n'a été traduit en justice. La population, et récemment Amnesty International, accuse le pouvoir de faire barrage. Est-ce que c'est ça qui se passe aujourd'hui au Liban ?
C'est très largement ça, effectivement, parce qu'en fait, le pouvoir politique est non seulement un barrage à l'élucidation de la vérité, à l'enquête, mais le pouvoir politique est même très largement responsable, peut-être même uniquement responsable de l'importation de ces déchets toxiques, enfin de cette tonne d'explosifs, enfin de cette quantité effroyable d'explosifs. Mais il est surtout coupable par sa négligence volontaire, je dirais. C'est-à-dire qu'il savait très bien que cette quantité de nitrate était stockée à l'aéroport de Beyrouth. Les autorités ont reçu des rapports successifs, des rapports sur rapport et n'ont rien fait.
Il est aussi troisièmement responsable, le jour de l'explosion, d'avoir très très mal géré le premier incident, parce qu'il faut rappeler qu'il y a eu deux explosions successives, une légèrement plus faible que la première, et que déjà lors de la première, il s'agissait de ne pas envoyer sur place les équipes de secouristes qui ont été en fait envoyées scillamment à la mort. Sans entrer dans les détails, je dirais qu'il y a trois niveaux de responsabilité dans cette affaire. Il y a d'abord, il y a une demi-douzaine d'années, une autorité politique et administrative qui a autorisé l'entrée de ce nitrate d'ammonium au port de Beyrouth. Déjà, c'est la première question.
D'où venait cette cargaison ? À qui elle appartenait ? Comment elle a été autorisée à débarquer sur le port de Beyrouth ? La deuxième question, c'est qu'est-ce qu'on en a fait pendant six ou sept ans alors qu'elle était stockée au vu et au sud de tout le monde dans un hangar du port de Beyrouth ? On sait qu'une partie a été utilisée pour des questions d'explosion de carrière, etc. Ça, c'est un autre aspect de la crise de politique publique au Liban, un pays qui a été défiguré par la construction sauvage, mais une partie aussi a été utilisée très probablement à travers le Hezbollah dans la guerre en Syrie. pour fabriquer les barils explosifs en Syrie.
Et la partie qui a explosé, c'est la troisième question, a explosé de façon mystérieuse. Alors évidemment, tous les fantasmes sont permis. Missiles israéliens, explosion, sabotage sur place d'une partie X ou Y ou tout simplement négligence extrême. On parle d'une équipe de soudeurs qui a mis le feu en fait à ce stock de nitrat d'amonium. Là, on est vraiment dans le surréalisme le plus total, dans l'ULUS le plus total. Donc sur toutes ces questions-là, aujourd'hui, l'enquête n'a pratiquement pas avancé d'un pouce.
Non seulement elle n'avance pas, mais pratiquement à chaque fois qu'un juge, parce qu'on en est au second, le premier ayant ses temps d'ésister, à chaque fois que l'enquête avance d'un mètre, les autorités politiques soit s'arrangent pour torpiller l'enquête, faire sauter le juge, ou pour protéger les coupables présumés en argant d'immunité parlementaire, d'immunité administrative ou autre. On est dans un crime à répétition.
Merci Joseph Baout, on a bien compris. Dernière question à vous, Iem Yared, avant d'aller au standard, parce qu'il y a beaucoup d'appels de nos auditeurs. Il faut s'attendre en cette journée de commémoration à une journée de colère aussi, également dans les rues de Beyrouth ou d'ailleurs au Liban.
J'espère vraiment, parce que jamais un peuple n'a été autant bafoué. En tout cas, vraiment, ça a dépassé tout entendement et les victimes sont privées de vérité, comme le dit, d'accéder finalement à un coupable. Il n'y a même pas de coupable. Les juges sont destitués aussitôt qu'ils sont consciencieux. C'est vraiment une ignominie sans nom. Et il est temps... Il peut y avoir des tensions, il peut y avoir des affrontements là aujourd'hui. Alors, la crainte, la crainte, elle est là, mais est-ce qu'il y a franchement changement à un moment donné sans y aller ? Là, vous savez, on utilise toujours pour le cas libanais le principe de résilience.
Eh bien, la résilience, moi, franchement, je pense que c'est par là qu'on est en train d'être sucés, abusés, sans arrêt, à un moment donné. Peut-être, je ne dis pas, voilà, il faut voir comment composer, mais il faut aussi, à un moment donné, taper du pied.
Donc, comme chose promise, chose due, nous allons au standard et nous accueillons pour commencer Guy. Bonjour Guy, bienvenue.
Oui, bonjour François Thierre, merci de prendre ma question. On vous écoute, Guy. Je suis donc un Français qui est choqué et triste de voir le destin d'un tel beau pays, cette décadence programmée qui laisse tout le monde indifférent. Alors, je voudrais demander à vos invités, y a-t-il, je pense, une force quelque part, non pas révolutionnaire, mais démocratique qui puisse en dehors du pouvoir religieux, politique, corrompu, tout ce qui gangrène ce merveilleux pays, ces habitants qui subissent, y a-t-il un espoir ? Parce que là, moi, depuis 20 ans, vous l'avez dit tout à l'heure, tout est en train de descendre dans la spirale, vers le bas.
Merci Guy pour cette question. Peut-être, Joseph Baout, pouvez-vous lui répondre brièvement ? Est-ce que ça peut exister, une force démocratique entre révolution et corruption ?
Oui, alors, on le disait tout à l'heure, la société civile existe, elle a montré un sursaut, elle va le montrer cet après-midi, comme disait Iyam, le problème, c'est qu'elle n'arrive pas encore à passer aux politiques, à proprement parler, à s'organiser politiquement, à se structurer.
Aurélien Colly parlait peut-être du joug, des forces confessionnelles au-dessus de cette société, c'est évidemment une explication, mais elle n'est pas suffisante, elle ne satisfait pas, il y a quand même un manque de culture politique qui est flagrant, j'espère que la douleur dont on parle tous ici va être un adjuvant pour construire cette force politique de substitution, le test va être les élections législatives au printemps prochain, si elles ont lieu, on va voir ce que pourra faire cette société civile, mais aussi, il faut aussi savoir que, comme on le disait, cette société est épuisée, elle est exsangue, et surtout, surtout, c'est la fuite des cerveaux aujourd'hui, c'est-à-dire qui touche en fait le cœur de la classe moyenne qui est au départ, qui est supposé être, disons, le ferment de cette société civile, à la base du changement, qui s'en va et qui fait que peut-être, peut-être, à Dieu ne plaise, on risque de basculer dans une violence plus radicale parce que les seules forces qui vont être capables aujourd'hui de défier le système, ce sont les gens qui n'en peuvent plus, qui sont dans la souffrance la plus extrême, qui n'ont plus le temps de réfléchir et qui peut-être auront le seul recours de la violence pour changer les choses et on sait qu'au Liban, la violence ne mène jamais vraiment à quelque chose
de très positif. Il y a mi-arrête, je vous vois hocher la tête, vous êtes d'accord ? Oui, je suis d'accord, il y a un risque et c'est vrai que... Même si vous avez l'air de la prôner un peu, cette violence quelque part, en tout cas cette réaction.
Non, je ne la prône pas, je pense que cette société civile doit être entendue, je pense qu'il est temps que cette mafia et cette oligarchie finalement, parce que ce système confessionnel finalement, est-ce qu'il y a une voie démocratique ? Je pense que ce qu'il faut rappeler c'est que le Liban est une démocratie confessionnelle, donc c'est une démocratie de dictature en définitive, religieuse de part... On peut imaginer le Liban son système confessionnel ?
C'est quelque chose qui est de l'ordre du possible ?
Alors voilà, c'est aussi notre structure sociétale, donc c'est très très compliqué, c'est pour ça que, aussitôt qu'il y a un soulèvement, en fait, il n'y a pas une personne responsable parmi ces hommes politiques, dans n'importe quel pays, les responsables auraient démissionné, eux, non seulement, ils sont encore là, ils sont encore en train de continuer à... sur notre faillite, à réinstaurer une nouvelle corruption, ce qui est absolument insupportable. donc il faut vraiment... Non, je ne prends pas la violence du tout, mais je prends... J'ai une forme de réaction. Un désir immense de solution. On ne peut pas rester comme ça.
Retour au standard. Jérôme sur France Inter. Bonjour Jérôme, je crois que vous nous appelez... Vous nous appelez de Mirabeau, c'est où ça ? Les peines Mirabeau, vous êtes du côté des Bouches-du-Rhône ? Jérôme, vous êtes sur France Inter. Bon, on ne vous entend pas. Jérôme, tant pis. Tant pis pour Jérôme, on vous retrouvera tout à l'heure peut-être. François à Beauvoisin nous appelle. Bonjour François.
Bonjour. Donc je ne suis pas à Beauvoisin, je suis à Plaisillant, qui n'est pas très loin de Beauvoisin. Merci France Inter de prendre ma question. On admire, on aime beaucoup toutes vos émissions.
Vous êtes dans la Drôme, c'est ça ?
Oui, dans la Drôme, voilà. Oui. Donc moi j'ai eu la chance ou pas la chance de faire les trois principales évaluations post-explosion. Donc une dix dans les dix et à vingt jours après de l'explosion, puis une deuxième deux mois après, puis une troisième au mois d'avril. Et donc on a suivi à la fois les efforts de la réponse d'urgence et les efforts de la reconstruction à tout l'œil de l'évaluateur. Alors il y a peut-être trois points que je veux dire et puis une question.
Pardonnez-moi François, vous êtes intervenu à quel titre ?
Donc moi je travaille dans un institut de recherche spécialisé dans la gestion des catastrophes qui s'appelle le groupe Urgence, Réhabilitation, Développement. Et donc en fait, premier point, d'abord cette société civile, son engagement a été complètement incroyable. Les gens descendaient de Tripoli, de la BK, des volontaires, sur Facebook, et ça, il y a eu une mobilisation absolument incroyable.
Alors que finalement l'État était en effet sans armes d'intervention, entre guillemets, à part l'armée, si je peux dire, qui a essayé de coordonner l'unité de gestion des catastrophes de la primature, qui a essayé de faire son boulot, la Croix-Rouge lubanaise qui a été absolument incroyable d'activité. Donc voilà, il y a eu cette mobilisation alors que les acteurs internationaux n'arrivaient pas encore à savoir ce qu'ils voulaient faire. Donc ça, je crois que c'est un premier point. Et sur cette base-là, on a vu émerger des tas de mouvements de la société civile qu'on a retrouvés en avril qui sont en train de s'organiser. Donc je pense que...
François, si vous voulez une réponse, il va falloir faire plus court. Je suis désolée, le temps passe.
Donc ma question est, en effet, sur cette richesse qui s'est avérée de cette société civile qui n'est pas complètement désarmée, qui n'est pas complètement démotivée, qui est mobilisée, est-ce qu'on peut reconstruire et de quelle façon on peut reconstruire ce don ?
On entend votre question. Quel est l'espoir, François ? Quel est l'espoir pour le Liban ? Yami Yaret, vous parlez beaucoup de l'espérance libanaise. Elle ne vous a jamais fait défaut de votre incroyable instinct de survie. Est-ce que vous allez résister
encore une fois ? Mais moi, je crois beaucoup dans les initiatives privées de cette société civile, dans cette immense solidarité. C'est une société qui a toujours fait preuve d'une créativité infinie pour trouver des solutions. Ce qui me fait d'autant plus mal de me dire comment est-ce qu'un peuple aussi créatif peut-il avoir un pays qui est en déficit d'État à ce point ? Et peut-être l'un alimente l'autre. Plus cet État est en déficit et plus cette société soutient finalement et continue de maintenir non pas en agonie mais en respiration un pays qui est en train de claquer entre leurs doigts. Mais je crois dans cette lutte et je pense qu'elle finira par donner des résultats.
On va devoir s'arrêter là mais c'est une note d'espoir. Yami Yaret, écrivaine, Joseph Baout, chercheur à l'Institut Politique de l'Université Américaine de Beyrouth et Aurélien Coly, correspondant de Radio France. Un grand merci à tous les trois. France Inter Sous-titrage Société Radio-Canada