Chute de Bayrou... les dernières cartes de Macron
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
... ... - C.Roux: Bonsoir. 4 Premiers ministres depuis 2022.
Une Assemblée fragmentée. Le pays s'enfonce dans la crise politique. Que peut faire désormais E.Macron?
Bonsoir, D.Rousseau. Vous êtes constitutionnaliste, professeur à l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne.
Votre commentaire sur la décision de F.Bayrou...
Il était à la tribune il y a quelques minutes. Il assume son choix. Il dit que c'est un moment de vérité.
Il en a appelé à la conscience des parlementaires. A-t-il pris les devants par rapport au sort qui était de toute façon scellé? Comment analysez-vous cette décision? - D.Rousseau: Je pense que F.Bayrou s'attendait à une motion de censure sur le budget, un 49-3.
Il a donc devancé une censure possible de son gouvernement en posant d'emblée la question de confiance. Mais c'est la première fois qu'un Premier ministre pose la question de confiance alors qu'il n'a pas de majorité à l'Assemblée. - C.Roux: B.Vallaud a dit à l'Assemblée: "Ce n'est pas un acte de courage.
C'est une dérobade." Le pensez-vous aussi? - D.Rousseau: Ce qui aurait été un acte de courage, ça aurait été d'engager une discussion avec tous les groupes parlementaires sur les modalités pour rembourser la dette.
Là, il commence par un acte qui n'a pas de signification. Imaginez qu'il ait la confiance ce soir. Imaginons... - C.Roux: C'est assez improbable. - D.Rousseau: Il va présenter son budget, mais au bout, il aura un 49-3 parce que c'est le budget qui est en cause.
Ce ne sont pas les 3 milliards. Ce sont les modalités dans lesquelles les 3 milliards doivent être remboursés. - C.Roux: Et maintenant?
Qu'est-ce qui se passe? Il va présenter sa démission à E.Macron demain. - D.Rousseau: C'est une obligation, article 50.
Le Premier ministre doit poser sa démission au président de la République. Il peut le renommer pour qu'il expédie les affaires courantes. - C.Roux: C'est exclu? - D.Rousseau: Non.
Il l'a fait pour Attal et Barnier. Il a le choix entre 2 solutions, de mon point de vue. Soit nommer un nouveau Premier ministre, mais certainement pas dans le socle commun parce que l'expérience Barnier a échoué, comme l'expérience Bayrou.
On ne voit pas comment un nouveau Premier ministre issu de ce socle pourrait réussir, d'autant qu'il faudra être très attentif aux résultats. F.Bayrou peut compter sur 210 députés.
Imaginez qu'il n'y ait que 190 qui votent la confiance. Ca veut dire que le socle commun s'est lui-même fissuré. E.Macron ne pourra pas compter sur le socle commun.
Soit il nomme un nouveau Premier ministre du côté gauche de l'Assemblée...
Mais est-ce que ce gouvernement composé de socialistes, d'écologistes, de communistes, de Renaissance, de MoDem arrivera à ne pas avoir 289 députés contre lui? Point d'interrogation. A terme, difficile de ne pas envisager la dissolution. - C.Roux: A votre place, en tant que constitutionnaliste, vous dites que c'est la solution qui paraît inévitable aujourd'hui. - D.Rousseau: C'est la solution qui paraît inévitable et la solution logique d'un régime parlementaire.
Un régime parlementaire, c'est la responsabilité du gouvernement, réponse: la dissolution. Je te renverse, je te dissous. - C.Roux: Le problème, c'est que je te renvoie une Assemblée ingouvernable, avec 3 blocs comme on l'a aujourd'hui.
Que se passe-t-il? - D.Rousseau: Pas sûr, si vous permettez.
La dissolution éventuelle de 2025 n'aura rien à voir avec celle de 2024. Personne n'a compris, en 2024, le sens de la dissolution. Là, cette dissolution sera pour ou contre le projet Bayrou, les modalités de réduction de la dette.
Il y aura donc un enjeu politique perçu par les Français qu'il n'y avait pas en 2024. Il est dangereux de calquer sur 2025 les résultats de 2024, d'autant qu'il n'y aura pas de front républicain. - C.Roux: E.Macron a-t-il encore le choix?
Vous avez exposé les 3 options qui s'offrent à lui. On pourrait ajouter le référendum. Il pourrait annoncer un référendum, notamment sur les questions institutionnelles, la proportionnelle...
Dites-vous, comme J.-L.Mélenchon, "Macron est en première ligne face au peuple"?
Est-il fragilisé, au point de se voir imposer, institutionnellement et politiquement, les décisions que vous évoquez? C'est-à-dire se faire hara-kiri politiquement et choisir un Premier ministre de gauche ou dissoudre de nouveau? - D.Rousseau: C'est la logique des institutions, encore une fois.
Dans un régime parlementaire, si vous prenez ce qui s'est passé en Espagne il y a 2 ou 3 ans, si vous regardez ce qui se passe aux Pays-Bas aujourd'hui, quand il y a une crise ministérielle, quand le gouvernement est renversé, ça veut dire qu'il y a un conflit entre le législatif et l'exécutif. Qui tranche le conflit entre l'exécutif et le législatif? Le peuple.
C'est le peuple par la dissolution. Le général de Gaulle l'avait fait en 62. Pompidou est renversé.
De Gaulle le renomme pour expédier les affaires courantes et dissout l'Assemblée nationale. Le peuple a tranché. Quand il y a eu Mai-68, le général de Gaulle dissout et c'est le peuple qui tranche.
La dissolution, c'est précisément redonner au peuple la responsabilité de trancher un conflit entre l'exécutif et le législatif. - C.Roux: La question qui se pose face à ce tohu-bohu, comme l'a dit le Premier ministre à l'Assemblée, c'est de savoir si la Ve République tient encore ses promesses.
Sommes-nous dans la situation, comme le dit A.Duhamel, comme en 1968, mais en pire? Il a dit ceci.
On avait dit que la Ve République, c'était formidable, que c'était la stabilité institutionnelle et politique. On est allés au bout? - D.Rousseau: Je pense qu'on est au bout de la Ve République.
Elle a surmonté plusieurs crises, le départ du général de Gaulle, la cohabitation, Mai-68...
Elle a surmonté un certain nombre de crises, mais on arrive à un moment...
Crise sociale, crise financière, crise économique, crise démocratique. Les citoyens n'ont plus confiance dans les hommes politiques, à tort ou à raison. Il y a un auteur, Benjamin Constant, grand libéral, qui disait: "Les institutions tiennent tant qu'elles sont en accord avec l'esprit du temps." Or, aujourd'hui, l'esprit du temps, c'est une demande d'association des citoyens à la définition de la loi. - C.Roux: Ou c'est la division politique, la capacité de sortir des consensus?
Souvent, on se compare et on s'inquiète quand on voit que certains pays, avec d'autres régimes, sont capables de sortir des consensus, des coalitions. C'est ce qu'a dit le Premier ministre face aux députés aujourd'hui. Il les a appelés à leur conscience.
Il a parlé d'un moment grave, historique. On n'est pas capables de trouver des compromis avec la Ve République? - D.Rousseau: On est capables de trouver des compromis dans les conseils municipaux, régionaux, au Parlement européen, dans notre vie familiale...
Que demande-t-on aux électeurs depuis plusieurs années? On demande aux électeurs de gauche de voter au second tour pour des candidats de droite et aux électeurs de droite de voter pour des candidats de gauche au second tour. On leur demande de faire des compromis.
On sait en faire. C'est notre classe politique qui n'arrive pas à faire de compromis. De mon point de vue, il faudrait changer de mode de scrutin pour introduire la représentation proportionnelle qui obligerait les hommes politiques à entrer dans une relation de compromis.
J.-L.Mélenchon ne veut pas de compromis.
Pour lui, c'est de la trahison. Le RN ne veut pas de compromis. Il veut diriger tout seul.
Pourquoi? Nous avons le spectre de l'élection présidentielle. - C.Roux: C'est la question que je voulais vous poser.
Est-ce que tout ça ne peut pas tenir, bon an mal an, jusqu'en 2027? Faut-il sacrifier la Ve République ou attendre 2027 en se disant qu'il y aura peut-être une autre politique compatible avec nos institutions? - D.Rousseau: C'est ce qui bloque.
Pourquoi il n'y a pas de compromis? Tout le monde attend 2027. Mais rien ne garantit qu'il n'y aura pas à nouveau une fragmentation de la vie politique en 2027.
Tout le monde pense que c'est une parenthèse et qu'on va revenir à une bipolarisation. Je n'en suis pas persuadé. Je pense que le climat actuel, la méfiance des citoyens à l'égard des institutions va nous conduire à cette fragmentation politique. - C.Roux: En piste pour la VIe République?
C'est pour ça que vous plaidez? - D.Rousseau: En tout cas, pour des modifications de la Constitution. - C.Roux: En tant que citoyen et en tant que constitutionnaliste, ça vous inquiète? - D.Rousseau: En tant que constitutionnaliste, ça me passionne et ça m'inquiète.
Je vais devoir refaire mon cours de droit constitutionnel pour ajouter une dissolution et un renversement de gouvernement. En tant que citoyen, ça pourrait être inquiétant. - C.Roux: Parce que? - D.Rousseau: Parce qu'il y a cette fluidité des institutions.
Personne n'est capable de dire si le président de la République va dissoudre, renommer quelqu'un, faire un référendum, démissionner...
Il y a donc une incertitude, à la fois passionnante... - C.Roux: Parce que l'histoire est en marche.
Mais en même temps, c'est inquiétant parce qu'il y a une incertitude qui plane au-dessus de la France.