Budget : la France joue vraiment son "destin" ?
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Comme le fromage fondu ... - C.Roux: Bonsoir.
Bienvenue. "Ce n'est pas le destin du Premier ministre mais le destin de la France qui se joue." F.Bayrou a une nouvelle fois mis de la gravité dans le moment.
C'est ce qu'il a dit devant les chaînes d'info. Cette semaine, il reçoit les forces politiques pour un dernier tour de piste. Malgré ses espoirs, la messe semble dite.
La France s'enfonce vraisemblablement dans une nouvelle crise politique. Nous en parlons avec A.Minc.
Bonsoir. Vous êtes économiste et essayiste. Je cite votre dernier livre.
Les jours de F.Bayrou sont comptés. Qu'est-ce qu'il a raté?
Est-ce que c'est la marche des 44 milliards qui était trop haute? - A.Minc: Il y a 2 choses.
Il faut saluer son courage, d'abord. Il a parlé vrai. C'est un peu rare, depuis un certain nombre d'années. - C.Roux: Ca ne leur a pas réussi, avec M.Barnier. - A.Minc: Oui.
La marche s'explique. Elle est rationnelle. Mais elle est sans doute un peu haute si on cherche un compromis avec les socialistes.
La commission de Bruxelles avait demandé un tout petit peu moins. J'ai l'impression qu'il n'a pas essayé de négocier avant. Il a voulu appliquer à des parlementaires le principe de la démocratie publicitaire.
Mais ça ne marche pas comme ça. Quand on démarre à 20 % de popularité, c'est dur. Il faudra garder le souvenir de son discours de vérité. - C.Roux: Son échec à faire passer ce budget, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas une majorité, en France, prête à faire des efforts pour rétablir les comptes publics? - A.Minc: On ne peut pas partir du point de vue que le bon sens est nécessairement absent.
Le bon sens, aujourd'hui, ce serait quoi? Ce serait que le bloc central, le socle commun...
On va de métaphore en métaphore pour désigner un ensemble inhabituel. Il faudrait qu'ils fassent un accord de non-censure avec les socialistes. Les socialistes n'ont pas intérêt à une dissolution.
Pour l'accord de non-censure, il va falloir les acheter. Ce seront des mesures économiques pas saines. Il faut payer le moins cher... - C.Roux: Augmenter les impôts? - A.Minc: A mon avis, il faut maintenir la surtaxe sur les grandes entreprises, faire payer un peu les riches, dont vous et moi.
La stabilité, à mon avis, vaut quelques sacrifices. Sinon, les 9 mois d'instabilité dans lesquels on risque d'entrer, là, on verra le choc. On verra le choc par une crise financière, par l'effet sur les banques, le ralentissement de l'économie.
En réalité, le prix sera supérieur. - C.Roux: Vous le remerciez d'avoir fait un discours de vérité.
Il sollicite le vote des parlementaires pour leur dire: "Est-ce qu'on est d'accord sur le constat?" Mais on voit bien qu'il y a des dissonances. Je voudrais que vous écoutiez ce que dit P.Moscovici sur le constat et la gravité émise par le Premier ministre sur la situation des finances publiques. - P.Moscovici: Nous ne sommes pas du tout dans la situation de la Grèce.
Le FMI ne sera pas là. Nous gérons bien notre dette. Nous avons des impôts qui rentrent.
La Commission européenne est plutôt là pour nous aider. Elle sera compréhensive. Où est le vrai problème?
C'est le coût de notre dette. - C.Roux: "Pas de FMI, pas de crise, pas le destin de la France qui se joue..." - A.Minc: Il a raison de ne pas jouer au pompier pyromane.
Il est le 1er président de la Cour des comptes. On joue avec les mots. Ce n'est pas le FMI qui nous menace.
C'est simplement que la ligne de soutien de la Banque centrale européenne nous soit donnée s'il le fallait en échange d'un certain nombre de réformes dures. L'exemple de la Grèce est très excessif. En revanche, le Portugal, l'Espagne et l'Italie ont connu cette situation.
Arrêtons de jouer sur les mots. On est dos au mur ou tout près du mur. - C.Roux: L'ancien patron du Medef dit qu'en coulisses, certains patrons disent que la seule manière de faire de vraies réformes dans ce pays, c'est le FMI, une attaque sur la dette française, c'est-à-dire le grand collapse qu'annonce le Premier ministre.
Est-ce que vous entendez cette version? - A.Minc: Je l'entends énormément.
Mais on ne peut pas raisonner comme ça. Ce qu'il faut, c'est essayer d'arracher une stabilisation jusqu'à la prochaine présidentielle. A ce moment-là, les vrais enjeux seront mis devant le pays.
On voit déjà les investissements se congeler. On voit les consommateurs épargner dans des proportions considérables. On voit l'inquiétude monter.
Croire qu'on peut attendre...
La France n'est pas faite, d'une certaine manière, à être capable de subir la grosse purge. On paye toutes nos erreurs passées, notre lâcheté collective. C'est vrai.
Mais maintenant, essayons de préserver la stabilité. - C.Roux: Elle est à gauche, dites-vous, la stabilité... - A.Minc: Il ne s'agit pas de nommer un Premier ministre socialiste.
C'est la plaisanterie du week-end dernier. - C.Roux: Pourquoi non? - A.Minc: Parce qu'il sera battu 3 jours après.
Ce n'est pas du tout cette voie-là. Le problème, c'est de négocier avec les socialistes un accord pour qu'ils ne censurent pas. Je ne suis pas sûr qu'ils aient envie de retourner devant les élus aujourd'hui.
Le jeu de masques avec LFI sera plus difficile à faire. Ils ont intérêt à la stabilité. Je pense simplement que Bayrou s'est comporté de manière un peu gaullienne alors qu'il fallait se comporter de manière plus politicienne. - C.Roux: Quand on entend O.Faure dire qu'ils ne voteront pas la confiance et que la décision est irrévocable... - A.Minc: Ce n'est plus maintenant.
C'est le coup d'après. C'est le successeur de Bayrou qui doit essayer de négocier avec les socialistes au prix le plus bas possible la stabilité. - C.Roux: Vous connaissez les idées du PS?
Ils ont fait un contre-budget: la retraite à 62 ans... - A.Minc: Tout ça, c'est de la rigolade.
Ils veulent ménager les insoumis pour les élections municipales. Au fond, c'est quoi, l'accord éventuel? C'est de ne pas faire 44, mais 30.
On ne va pas mourir de ça...
C'est grosso modo ce que la commission demande. Ils veulent maintenir la surtaxe sur les grandes entreprises, faire payer un tout petit peu les riches, faire 3 ou 4 gestes sur l'Etat-providence...
Rien de tout ça n'est grisant, justifié. - C.Roux: Ce serait une forme de stabilité politique, à vos yeux? - A.Minc: Il faut acheter la stabilité politique.
L'instabilité pendant un an...
On verra où sera ce pays à l'automne prochain. Je n'accepte pas d'entendre dire par des hommes politiques responsables que la dissolution est inéluctable. - C.Roux: C'est ce que dit E.Philippe. - A.Minc: Je pense qu'il a tort.
Un commentateur peut dire ça. Mais quelqu'un qui sera peut-être demain le chef de l'Etat ne peut pas le dire. - C.Roux: Pourquoi, s'il considère qu'il faut revenir pour donner la parole aux Français? - A.Minc: Le rôle des hommes d'Etat est de soutenir la part de bon sens qui est dans le système pour essayer d'avoir la stabilité.
Faisons le scénario de la dissolution. Il n'y a que 2 cas de figure. Ou le RN gagne... - C.Roux: On va vous montrer un sondage. - A.Minc: Et donc E.Macron appellera le RN à gouverner et terminera misérablement son quinquennat...
A mes yeux, ce serait une catastrophe morale, économique, politique. Ou alors, le RN ne gagne pas et on retrouve la situation actuelle, qui relève, si vous m'autorisez ce mot vulgaire, du bordel. E.Macron n'aura pas d'autre solution que de démissionner.
On entrerait dans une période d'une instabilité, d'une imprévisibilité affolante. - C.Roux: Ce serait le choix des Français?
C'est aussi un des arguments qu'on entend. M.Le Pen dit: "On est dans une situation de blocage.
Ne perdons plus de temps. Retournons devant les Français et faisons une dissolution." - A.Minc: Parce qu'elle veut faire un rapt sur le pouvoir.
Je ne lui fais aucun reproche. Elle joue sa partie. J.-L.Mélenchon aussi.
Mais à l'intérieur du bloc "raisonnable" de gauche, de centre, de droite, il faut arriver à un minimum...
Les Italiens appelaient ça les gouvernements balnéaires. Il nous faut un pouvoir balnéaire. - C.Roux: Qui ne ferait rien?
Qui gère les affaires courantes? - A.Minc: La France ne va pas mourir non plus.
Nous sommes en train de nous italianiser. En province, les petits patrons se foutent de ce qui se passe à Paris. Le pays n'est pas totalement à l'arrêt.
Plus l'Etat devient inefficace, plus les acteurs sociaux sont présents. Le conclave des retraites, on a été à 1 mm d'une réussite. Si le patronat avait fait la petite concession, il aurait entériné les 64 ans.
Ce qui rend d'ailleurs absolument grotesque le projet socialiste de revenir à 62 ans. - C.Roux: Dernier outil que le président de la République a entre les mains: le référendum. - A.Minc: C'est s'il veut partir.
Un référendum, dans l'état de popularité qui est le sien...
S'il reste après un référendum perdu, c'est le déshonneur. On a quand même 2 dirigeants qui sont à 20 % de popularité. Ca ne donne pas des marges de manoeuvre gigantesques. - C.Roux: Est-ce qu'avec la mobilisation du 10, E.Macron va se retrouver en frontal avec les Français? - A.Minc: Pourquoi vous parlez de la mobilisation du 10?
Ni vous ni moi n'en savons rien. C'est l'inconnu. - C.Roux: Ils veulent bloquer... - A.Minc: Je me réjouis que les syndicats, y compris la CGT, aient rejoint le mouvement du 10.
Si les syndicats avaient été là au moment des "gilets jaunes", les choses se seraient peut-être mieux passées. - C.Roux: Vous êtes confiant pour le climat social? - A.Minc: Je ne suis pas confiant, mais je ne tiens pas pour acquis
François Bayrou