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Interviewfranceinfo — L'invité éco (sur Site radio)· 3 avril 2025 10 minContradictoireActualité / polémiqueÉconomie & entreprises

Droits de douane américains : "C'est brutal et ça ne soutient pas une politique industrielle de relocalisation", analyse l'économiste Léo Charles

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Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 70 %Attaque 20 %Défensif 10 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:36PrésentateurFait
    « Plus 10% minimum pour tous les produits entrant aux Etats-Unis, plus 20% pour ceux venant de l'Union Européenne, plus 34% pour la Chine. »

Temps de parole

  • Invité70 %
  • Présentateur24 %
  • Invité 26 %

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0:01
Présentateur

Bonsoir à toutes et à tous, c'est le jour d'après pour l'économie mondiale, le jour d'après l'annonce de hausse de droits de douane par le président des Etats-Unis, Donald Trump, une décision brutale et infondée selon les mots du président de la République Emmanuel Macron qui préside en ce moment une réunion à l'Elysée avec les entreprises et les filières tricolores concernées. Bonsoir Léo Charles.

0:26
Invité

Bonsoir.

0:26
Présentateur

Vous êtes maître de conférence en sciences économiques à l'université de Rennes, membre des économistes atterrés. Merci d'être en ligne avec nous, invité éco de France Info. Plus 10% minimum pour tous les produits entrant aux Etats-Unis, plus 20% pour ceux venant de l'Union Européenne, plus 34% pour la Chine. Est-ce que les Etats-Unis ont raison de pratiquer ces hausses de tarifs ou est-ce que c'est Emmanuel Macron qui a raison en parlant d'une décision brutale et infondée ?

0:54
Invité

Alors, il y a sûrement un juste milieu. En fait, la stratégie de Trump, du point de vue de Trump, c'est assez logique. C'est un moyen de réaffirmer la puissance des Etats-Unis dans cette mondialisation. Les Etats-Unis sont les maîtres du jeu, les arbitres du commerce international. Et avec la concurrence de la Chine, Donald Trump veut réaffirmer la puissance économique et de régulateur des Etats-Unis. Donc, d'un point de vue de Trump, pourquoi pas ? Maintenant, c'est vrai que c'est brutal et ça ne soutient pas une politique industrielle ou une politique de relocalisation. Donc, ça peut paraître effectivement un peu à côté de la plaque.

1:36
Présentateur

Mais est-ce que ça va avoir les effets espérés par le président des Etats-Unis ? Plus d'emplois pour les Américains, des Américains qui vont consommer davantage local en quelque sorte ?

1:48
Invité

Alors, très certainement que non. D'ailleurs, on a un bon exemple, parce que c'est difficile de savoir les droits de douane actuels, annoncer actuellement ce que ça va donner dans le futur. Mais on a un très bon exemple avec le premier mandat de Donald Trump, où finalement, ça n'a pas recréé de l'emploi, ça n'a pas aidé à réindustrialiser. Et ça a plutôt pesé sur le pouvoir d'achat des consommateurs américains. Et là, on semble aller dans la même direction. Donc, c'est difficile de croire aux annonces, aux promesses de Donald Trump sur ce point.

2:18
Présentateur

Mais alors, dans ce cas-là, pourquoi s'acharnot-il si ça n'a pas fonctionné lors de son premier mandat ? Quelle est sa logique ?

2:23
Invité

Parce qu'en fait, il faut différencier l'utilisation des droits de douane comme une boîte à outils, ce qu'on appelle des mesures protectionnistes. Mais ces mesures protectionnistes viennent toujours en soutien à une vision politique des choses. Et la vision politique de Donald Trump, c'est, comme je vous ai dit, une réaffirmation de la puissance commerciale des États-Unis. Alors que, par exemple, Joseph Biden avait vraiment une utilisation des droits de douane pour un intérêt industriel.

2:55
Présentateur

Alors, les filières concernées en France sont en ce moment reçues par Emmanuel Macron à l'Élysée. Toutes celles qui exportent vers les États-Unis, le luxe, les cosmétiques, l'industrie, les vins et spirituels. Est-ce qu'elles ont raison d'être inquiètes aujourd'hui, Léo Charles ?

3:10
Invité

Oui, oui, tout à fait. C'est un marché, pour ces industries spécifiques, c'est un marché qui est quand même assez important. Et donc, effectivement, on risque d'avoir des baisses d'exportation. Alors, après, à voir comment ça va se dérouler, mais notamment pour les entreprises du luxe, on sait que ça va viser plutôt une classe de consommation plutôt aisée. Et donc, un surplus de 20% du prix d'achat, ça pourrait ne pas avoir non plus énormément de répercussions pour la filière. Mais, par contre, pour la filière automobile, ça peut les mettre effectivement en difficulté.

3:53
Présentateur

Les cosmétiques, le porte-parole de la filière des cosmétiques a été tout à l'heure sur France Info. Il disait que tout le monde serait perdant dans cette affaire, les producteurs comme les consommateurs. Est-ce que c'est vrai ?

4:04
Invité

Alors, du point de vue américain, effectivement, tout le monde pourrait être perdant à ce jeu-là, joué par Donald Trump. Du point de vue européen, ça va dépendre, en fait, de la réaction de l'Union européenne. Donc, ça va dépendre s'ils décident de mettre à leur tour des droits de douane. Mais, effectivement, il n'y a aucun intérêt à ce qu'il y ait une escalade dans ces droits de douane réciproques imposés par les pays.

4:32
Présentateur

Alors, il n'y a aucun intérêt à une escalade des droits de douane, mais on a compris quand même dans les prises de parole d'Emmanuel Macron ou de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qu'il y aurait, en tout cas, une riposte de la part des Européens.

4:49
Invité

Oui, tout à fait. Il y a une riposte qui est prévue. Alors, on ne sait pas encore trop de quelle nature. En janvier, quand Donald Trump a commencé à annoncer ses droits de douane, au début, Ursula von der Leyen a annoncé qu'on répliquerait un peu œil pour œil, dent pour dent. Puis, finalement, ça a semblé s'assouplir parce qu'elle a mentionné l'idée de ne pas appliquer la politique industrielle zéro net carbone en Europe. Finalement, ça n'a peut-être pas satisfait complètement Donald Trump. Mais, en réalité, pour moi, la meilleure possibilité pour l'Union européenne de s'en sortir dans ces tensions commerciales, c'est, en fait, de repenser son modèle de développement.

Aujourd'hui, l'Union européenne a une croissance tirée majoritairement par ses exportations et cherche la compétitivité à l'export. Or, ça pourrait être un moment historique pour, justement, se retourner, finalement, sur son marché intérieur, développer la demande intérieure, se relocaliser. Et, d'ailleurs, c'est un peu le message d'optimisme que Donald Trump nous a dit hier. Le seul message d'optimisme, c'était de dire que, finalement, les États-Unis allaient s'occuper d'eux-mêmes et les autres pays devaient aussi s'occuper d'eux-mêmes.

5:58
Présentateur

Et, d'ailleurs, Emmanuel Macron, tout à l'heure, a appelé à une sorte de patriotisme économique de la part des entreprises françaises. Elles doivent stopper leurs investissements aux États-Unis. Est-ce qu'il a raison ? Est-ce que c'est une bonne stratégie ?

6:11
Invité

Alors, c'est toujours difficile d'en appeler au patriotisme des entreprises parce qu'en soi, rationnellement, une entreprise, elle est là pour faire du profit. Et donc, bon, s'il y a des opportunités d'aller aux États-Unis pour faire du profit, elles le feront quand même. Mais, en fait, voilà, c'est là le risque pour Emmanuel Macron et pour l'Union européenne, c'est de voir un certain nombre d'entreprises aller directement aux États-Unis pour contourner les droits de douane. Et là, effectivement, Donald Trump pourrait avoir réussi en partie son pari. Léo Charles, économiste, maître de conférences à l'Université de Rennes.

Emmanuel Macron dit que, pour les États-Unis, les mesures de Donald Trump vont avoir un impact immédiat et qu'elles seront de plus long terme pour l'Union européenne. Comment comprendre cela ? Effectivement, pour les États-Unis, le risque principal, c'est de voir une augmentation de l'inflation à partir du moment où les produits importés sont taxés, ils vont être vendus plus cher.

Et donc là, on risque d'avoir un phénomène d'inflation aux États-Unis et on risque aussi d'avoir un phénomène de tension sur les filières productives puisque demander aux Américains de consommer tout de suite des produits américains, c'est simple, mais encore faut-il que l'industrie américaine soit en capacité de les produire. Et donc, à court terme, il n'y a pas cette capacité-là, donc ça risque de générer effectivement de l'inflation. Pour l'Union européenne, ça sera sur plus long terme en fonction de la réaction, en fonction de est-ce que les flux commerciaux vont se détourner ? Ça aussi, c'est une possibilité. Donc, c'est un peu plus flou pour l'Union européenne sur le long terme.

7:46
Présentateur

Et donc, pour résumer et pour conclure, quelle doit être la bonne riposte européenne ?

7:54
Invité

Pour moi, comme je vous l'ai dit, c'est une occasion de réellement repenser en fait notre modèle de croissance, notre modèle économique. Et pour moi, c'est l'occasion de se dire, voilà, on a une transition écologique à faire. Ça nécessite peut-être de mettre en place des droits de douane sur certaines industries qui vont devenir très importantes pour l'avenir, des industries très innovantes de la transition écologique, et remiser en fait sur le marché intérieur de l'Union européenne qui est immense.

Et donc, voilà, avoir une croissance peut-être qui est un peu plus tirée par la demande intérieure, par le soutien du pouvoir d'achat des Européens, plutôt que par la recherche de parts de marché à l'étranger. Et ça, voilà, c'est pour moi la meilleure façon que l'Union européenne pourrait s'en sortir. Et des droits de douane à l'encontre des Etats-Unis éventuellement, mais peut-être aussi d'autres acteurs. Il a parlé de créer un agenda de protection commerciale, notamment s'il y a des conséquences un peu plus globales.

Si par exemple, face à des marchés américains qui se bouchent, des pays en Asie, et notamment la Chine, essayent de vraiment s'importer beaucoup de biens sur le marché européen. Est-ce que ça, c'est quelque chose qui pourrait arriver ? Oui, effectivement, le risque, c'est que d'autres pays se détournent des Etats-Unis et aillent vers l'Union européenne. Alors après, le risque est limité parce que les exportations des autres pays vers les Etats-Unis sont quand même dans des secteurs très ciblés. C'est des besoins très précis de l'industrie américaine que l'Union européenne n'a pas forcément. Mais effectivement, il y a tout un modèle de commerce international ici à repenser.

Et si on considère, et c'est ce que je considère, qu'on est face à un besoin de réindustrialisation, historiquement, il n'y a aucun pays dans le monde qui se soit industrialisé sans utiliser des mesures de protection. Et donc, ça serait l'occasion, face à la mort de l'OMC, face au manque de réaction du monde, de se dire, profitons-en pour faire un protectionnisme, pas à la Donald Trump, mais plutôt intelligent, tourner vers les industries qui ont besoin de soutien et d'innovation. Et effectivement, ça pourrait être une nouvelle page qui s'ouvre pour l'Union européenne.

10:07
Présentateur

Et donc, on est en train d'entrer dans une nouvelle ère avec les premières ripostes côté européen qui devraient arriver d'ici la mi-avril. Merci beaucoup Léo Charles, maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Rennes, économiste atterré. Vous étiez l'invité éco de France Info ce soir.