Jacques Séguéla : Comment déclarer sa candidature à l'élection présidentielle ? | Archive INA
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Un petit peu moins de cinq mois avant l'élection présidentielle, tous les candidats ne sont pas encore déclarés. On l'a encore vu avec Éric Zemmour, ces déclarations n'est jamais anodines, tant sur le fond que sur la forme. On parle d'ailleurs souvent d'actes fondateurs et qui mieux que Jacques Seguéla, publicitaire pour nous parler de ces moments historiques. Non, non, non, je le pense vraiment. Vous avez accompagné François Mitterrand et d'autres dans leur campagne électorale. C'est important de réussir son entrée en scène, sa candidature.
Tout est important dans une campagne et surtout le démarrage. A l'époque, c'était très important parce que la télévision dictait tout. Aujourd'hui, les réseaux sociaux ont remis la télévision à sa place. Et donc, ça n'a pas l'importance que ça a eu pour un De Gaulle, pour un Giscard, pour un Mitterrand.
Le dernier en date, c'est Éric Zemmour, mardi, qui dans une vidéo sur YouTube a déclaré sa candidature. Et il a repris justement les codes du général De Gaulle en parlant, assis à un bureau devant son micro, en lisant son texte. Vous en avez pensé quoi de cette déclaration ?
J'en ai pensé du mal et du bien. Du mal parce que c'est quand même croquignolesque de faire un bras d'honneur aux Français et trois jours après de se déguiser en De Gaulle. Et à la fois du bien parce qu'une fois de plus, il a fait le buzz. Une fois de plus, on ne parle que de lui. Une fois de plus, tous les journalistes qui devraient quand même essayer de mieux faire leur métier se font avoir. Et une fois de plus, il a la vedette. Donc, le communicant, bravo. Le politique, fais gaffe. Tu ne peux pas dire n'importe quoi. Tu ne peux pas faire n'importe quoi. Mon vieux, les Français vont se détester.
Alors, on va essayer de ne pas parler que de lui. Dans l'inattendu, Camille, vous avez sélectionné quelques déclarations de candidature. Oui, alors je vous rassure, on ne va pas regarder toutes les déclarations de candidature de la Ve République. C'est pour une semaine. Oui, on a essayé de prendre celles qui ont un petit peu le plus imprégné l'histoire du pays. D'abord, donc, toutes les personnalités s'en revendiquent. Le général De Gaulle, en 1965, il est président sortant. Il se représente au poste et surtout, c'est la première fois qu'un président va être élu au suffrage universel direct en France. Il se présente au journal de 20h depuis l'Elysée.
Nous sommes le 4 novembre 1965, un mois et un jour avant le premier tour. Une allocution de 9 minutes 30 que les Français, vous le voyez, vous regardez de manière très sérieuse depuis des cafés dans la rue, dont voici un extrait.
Aujourd'hui, je crois devoir me tenir prêt à poursuivre ma tâche, mesurant en connaissance de cause de quel effort il s'agit, mais convaincu qu'actuellement, c'est le mieux pour servir la France. Que l'adhésion franche et massive des citoyens m'engage à rester en fonction, l'avenir de la République nouvelle sera décidément assuré. Sinon, personne ne peut douter qu'elle s'écroulera aussitôt.
Alors, cette déclaration, c'est moi ou le chaos, finalement ?
Il n'y a que lui qui pouvait la faire. D'abord, il faut bien comprendre une chose. La télévision, c'est 50% le carré de la télévision. Un coup en avant, c'est agressif. Un coup en arrière, c'est répressif. 20% c'est la gestuelle, et le dit, ce n'est plus que 15%. Et c'est simplement parce que le lendemain, les journalistes vont le reprendre, etc., que le dit va refaire surface.
Mais il y a quand même un coup de com' avec le côté... Bien sûr. Il n'y a que moi qui peux sauver le pays.
Bien sûr, mais ça c'est le fond. Il y a la forme et il y a le fond. Alors, ça c'était la forme, et d'ailleurs, il est impérial, c'est un empereur. Et puis dans le fond, il n'y est pas pas par quatre mains. Il peut se le permettre, il a gagné la guerre.
Alors Jacques Seguéla, vous avez été sollicité à la fois par les équipes. Il y a eu Jacques Chirac, François Mitterrand, Valérie Giscard d'Estaing. Valérie Giscard d'Estaing qui a tenté d'être proche des Français. Camille, pour annoncer ses candidatures. Oui, en 1974, il est ministre de Pompidou. Il se présente depuis Chamalières, son fief, dans la mairie du Puy-de-Dôme. Et il veut, comme il dit, je reprends ses mots, regarder la France au fond des yeux. Est-ce que c'est malin, Jacques Seguéla, de se présenter en province ?
Oui, parce que c'est la province qui décide. Il n'y a pas à rien, même si ça n'est plus aux parisiens.
Alors, en tout cas, en 1981, il se présente à un second mandat. Mais cette fois, il se présente depuis Paris. Oui, depuis Paris. Et puis surtout, regardez, vous allez voir, son dorure, sur fond neutre. Et si j'ose dire, avec pour seul décor, un bouquet de fleurs et sa femme.
J'ai décidé de me présenter à l'élection présidentielle pour un septennat nouveau. Pendant sept ans, mon devoir d'État et la réserve nécessaire à ma fonction m'ont interdit de m'exprimer en toute liberté. Enfin, je vais pouvoir vous dire, d'homme à homme, ce que j'ai dans l'esprit et sur le cœur. Je ne serai pas un président candidat, mais un citoyen candidat.
On l'a entendu, s'exprimer librement, le regard franc, dire ce qu'il a dans l'esprit et sur le cœur. Valéry Giscard d'Estaing, manier très bien les ficelles de la communication politique. Trop bien.
Ah, pourquoi ? Ça faisait faux. Mais oui, parce que la première fois, il était naturel. La première fois, on sentait qu'il jouait sa vie. Et la deuxième fois, il a tellement l'impression que ce n'est même pas la peine qui se présente. Ça va continuer. Il fait toutes les fautes. D'abord, sa femme, les Français, élisent un couple. Ils ne veulent pas voir la femme dans le couple. Mais à l'époque, c'était ça. Il ne faut pas l'oublier. Et deuxièmement, il était à la mode. Il a créé la mode dans sa première candidature. Et tout d'un coup, il apparaît démodé. Il apparaît démodé. Et il est démodé à l'image.
Même aujourd'hui, on voit bien que la première déclaration est plus dans le goût du jour que ne l'est la seconde. Une déclaration d'intention aux Français, ça doit se faire avec le cœur. Et là, c'est fait avec la tête. Et vous allez voir Mitterrand. Vous allez voir Mitterrand. Vous allez voir la différence. Vous allez voir là où il a tué.
Alors justement, j'allais vous dire, votre nom est indissociable de celui de François Mitterrand. J'en suis fier. La force tranquille de 1981, c'est vous ? Alors la campagne...
C'est pour moi parce que quand j'ai présenté le slogan, j'ai écrit ça sur un papier. Je lui ai dit, président, fermez les yeux. Ouvrez les yeux. J'ai vu qu'il plongeait comme ça dans le texte. Il m'a dit, C'est Guéla, vous m'avez trouvé. Et un slogan qui réussit, c'est le slogan qui trouve son héros.
Alors Génération Mitterrand en 88, c'est aussi vous ? Vous lui avez refait le coup du papier ou pas ?
Dans Génération Mitterrand, c'était impossible parce qu'il me voit au mois de juillet. Il me dit, je ne vais pas me présenter. Son cancer le faisait beaucoup souffrir. C'est Rocard qui va le faire. Mais je voudrais que ce soit vous qui fassiez la campagne de Rocard. Et il me raccompagne. Et sur le chemin élisien, il me dit, mais on ne sait jamais. Peut-être que Rocard peut refuser. Peut-être qu'il pourrait faire quelque chose. Donc il faut que l'affiche que vous allez faire serve à Rocard, mais me serve aussi. Je lui dis, M. le Président, moi je ne peux pas faire une affiche de yaourt et d'une voiture. Il faut choisir. C'est que là, vous avez des idées.
D'où la première affiche politique où on ne voit pas le politicien. Et donc il fallait le remplacer par quelque chose. Je l'ai remplacé par ma petite fille, elle avait un an. avec le slogan « Génération Mitterrand » qui servait à Rocard comme qui me servait aussi bien à Mitterrand.
Jacques, en tout cas cette campagne a marqué. Pourtant, et vous venez nous l'expliquer pourquoi, Camille, il a mis du temps à se déclarer. Oui, il a attendu le dernier moment. Écoutez cet extrait du journal de 13h d'Antenne 2. On est le 4 mars 1988. Le premier tour est le 24 avril. Et François Mitterrand ne veut toujours pas dire s'il est oui ou non candidat.
Je ne suis pas candidat. Je veux garder mon autorité le plus longtemps possible, notamment sur la scène internationale. Je le suis. On prend quand même 4 mois à l'avance, 3 mois à l'avance, 2 mois à l'avance. On arrive, on arrive peu à peu. C'est pourquoi cette nouvelle que vous désirez connaître, vous n'attendrez pas très longtemps avant de la prendre.
Alors ça, c'est très habile. Parce que c'est lui qui a inventé ce qu'il a d'ailleurs lui-même qualifié la stratégie du désir. Le teasing.
Oui, c'est ça.
Et que jusqu'au bout, il a dit j'y vati, j'y vati pas.
Et justement, 18 jours après l'extrait qu'on vient de voir, le 22 mars, un mois et un jour avant le premier tour.
Je serai le dernier journaliste de France et de Navarre à vous poser cette question, monsieur le président. Êtes-vous à nouveau candidat à la présidence de la République ?
Oui. Le oui de jeune fille. Le oui pur et cristallin. C'est une merveille. Vous avez mûrement réfléchi ?
Je le crois. On peut savoir quand vous avez pris cette décision. Certains disent c'est en juillet 87, d'autres disent c'est pendant les fêtes de fin d'année. Je n'en sais rien moi-même.
Mais il était préparé ce oui ou pas ?
Non. Non, il n'est pas préparé par les publicitaires en tout cas. Donc c'est pas vous qui l'avez dit ? Non, parce que moi je lui en ai parlé après. Et je lui ai dit mais c'est curieux, vous aviez l'air un peu embarrassé, un peu tendu. Il dit mais finalement j'ai tout oublié.
Et j'ai dit oui. Alors inversement, il y a un candidat, Camille, qui lui n'attendait pas le dernier moment. Oui, et c'est Jacques Chirac. On peut le dire, lui il avait coutume de se présenter assez tôt. C'était pas son genre d'entrer dans l'arène politique un mois avant le premier tour. Et puis aussi sur la forme. Il a tout tenté. 1981, il se présente à la présidentielle par un communiqué de presse, 15 lignes, rendu public depuis l'hôtel de ville de Paris. En 88, vous le voyez, c'est une candidature depuis son bureau à Matignon. 94, il change, c'est par voie de presse, par la presse régionale, la Voix du Nord. Et il est élu en 95.
Et enfin, en 2002, il se présente de manière faussement imprévue en février, deux mois et demi avant le premier tour, dans une gare à Avignon.
Depuis quelques jours, je ne peux pas faire un pas hors de chez moi ou de ma mairie sans qu'on me pose la question. Et je crois que cette question, on se la pose partout en France. Le président va-t-il déclarer sa candidature ?
Alors, chère Marie-Josée Roigues, je vous l'ai dit, vous m'avez posé une question directe et franche.
Eh bien, j'y répondrai dans le même esprit. Oui, je suis candidat.
Formidable. Formidable. Regardez juste, Jacques Seguéla, ces images de son retour à Paris, cette meute de journalistes qu'il attend sur le quai du train. Vous m'avez dit, en préparant cette émission, que c'était la meilleure candidature à la présidentielle. Pourquoi ?
Parce que c'est sa fille qui l'a fait élire. Sans sa fille et sans sa femme, Chirac n'aurait pas été élu. C'est elle qui a décidé de prendre la campagne en main, qui a écarté tous les publicitaires autour de lui et qui a réglé chaque image.
Une dernière déclaration à vous montrer, Jacques Seguéla, c'est celle du président actuel Emmanuel Macron. Cette fois, on est en 2016. Quand il se présente, il est ancien ministre de l'économie. Il se présente cinq mois avant le premier tour dans un centre de formation en Seine-Saint-Denis.
Il a rédigé sa déclaration dans la nuit. Ce matin, le ton est solennel. Je suis candidat à la présidence de la République.
Parce que je crois, plus que tout, que nous pouvons réussir. Lui, il devait parler le plus tôt possible. Parce qu'il fallait que les médias l'accompagnent en tant que président. Il est arrivé de nulle part. Personne ne le connaissait. Il avait été ministre, mais en coup de vent. Donc, il fallait absolument qu'il ait le temps d'affirmer, de mettre son costume de président, qui d'ailleurs va se révéler au Louvre le jour de son élection. Donc, c'est une gradation qui a été très bien faite, mais sans publicitaire. Ce publicitaire, c'était lui. Donc, ça, c'est très malin. Mais peut-être qu'il va quand même trouver une autre façon de nous surprendre.
Parce que la surprise fait partie de la campagne présidentielle.
Il y a quelques semaines, vous avez été surpris, Jacques Séguéla, en train de glisser justement à l'oreille du président des mots comme quoi vous aviez un slogan pour lui. Vous pensiez à quoi ?
C'est lui qui le sait.
Dites-le nous.
Non.
La bonne idée du publicitaire.
Non, non, non. Ça veut dire qu'il va le reprendre ? Ah, mais je ne sais pas. Je ne sais pas. Un slogan inventé, ce n'est plus un slogan. Mais le suspense est créé.
Merci, Jacques Séguéla, pour cet éclairage et votre vision des campagnes présidentielles sur la Ve République.
Ça ne m'orraje dit pas. Je ne reviendrai pas.
Mais c'est passionnant et vous reviendrez avec grand plaisir. Voilà.
Charles de Gaulle