Immigration en Europe : le grand paradoxe
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
En Europe, l'immigration clandestine est en chute libre. Pourtant, on est d'accord, ce n'est pas toujours l'impression qu'on a.
Notre continent ne sera plus celui des Européens, si nous ne mettons pas un terme au déferlement migratoire. Effectivement, l'Europe est en danger. La civilisation chrétienne, judéo-chrétienne européenne, elle est soumise aujourd'hui à des flux migratoires gigantesques. Un projet de submersion migratoire des nations européennes. Évidemment qu'il faudrait lutter totalement contre l'immigration illégale et Schengen n'est plus adapté à cette lutte. Moi, d'ailleurs, je ne parle plus d'immigration, je parle littéralement d'invasion migratoire. C'est chaud.
Frontex publie chaque année des chiffres qui font autorité. En 2023, ils ont dénombré 380 000 passages irréguliers. En 2025, le chiffre est tombé à 178 000, soit une baisse de plus de 50%. Si on remonte au pic de la crise des réfugiés syriens de 2015, on parlait alors de 2,3 millions de passages. Et pourtant, l'Union européenne vient de durcir assez nettement ses règles concernant l'immigration. Alors, c'est justement ce paradoxe qu'on a envie de décrypter dans cette vidéo. Et on va le faire avec l'aide d'Yves Bertoncini, consultant et enseignant en affaires européennes.
Puisque c'est un débat extrêmement sensible politiquement, en effet, il s'agit aussi d'adresser des signaux aux opinions publiques. On commence par les chiffres. On peut voir ici l'évolution des routes migratoires en un an. La Méditerranée est toujours de loin d'ailleurs la première voie d'accès. Mais regardez dans le détail, on voit que les flux se tarissent dans l'Est, moins 27%, se stabilisent au centre et s'accroissent un peu à l'Ouest, plus 14%. La voie des Balkans et de l'Est de l'Europe est par contre en chute très nette, tout comme les venues en provenance de l'Afrique de l'Ouest. Les départs irréguliers vers le Royaume-Uni, vous le voyez, restent plutôt stables.
Et les données brutes sont probablement surestimées, parce qu'on compte ici les passages irréguliers de frontières. Donc une personne qui passe par l'Est de la Méditerranée et qui rejoint finalement le Royaume-Uni pourrait très bien être comptée plusieurs fois. Comment expliquer cette chute ? En fait, il y a trois raisons principales. D'abord, des crises qui se résorbent aux portes de l'Europe. Le dernier exemple en date, c'est la Syrie. Bachar Al-Assad a fui le pays le 8 décembre 2024 et mécaniquement, les flux migratoires ont baissé. Deuxième raison, un travail plus efficace de Frontex. C'est l'agence européenne qui aide les États à protéger les frontières extérieures.
Frontex, c'est une agence qui a été créée au tout début à Varsovie, loin d'ailleurs des flux migratoires clandestins, pour assister les États membres. Et depuis une dizaine d'années, depuis qu'il y a eu un afflux migratoire massif en 2015-2016, quand même, on lui a donné de plus en plus de moyens humains et financiers pour renforcer ses actions à la frontière, sinon dans la profondeur. Et troisième raison, les accords qui ont été conclus par Bruxelles avec des pays tiers, il y en a eu avec la Tunisie ou avec l'Égypte par exemple. L'idée est de leur donner de l'argent et de mieux se coordonner pour que ces pays s'engagent à freiner l'immigration irrégulière.
Tout ça combiné explique la baisse à la fois des flux d'immigration clandestine et même aussi d'ailleurs la baisse à peu près comparable en pourcentage des demandeurs d'asile. Ça c'est important, le fait que les demandes d'asile suivent la même tendance, ça laisse entendre que cette baisse n'est pas conjoncturelle. Et d'ailleurs vous savez qu'elle a été en 2025 la provenance numéro 1 des migrants qui demandent l'asile au sein de l'UE, le Venezuela. Preuve s'il en est que la politique et la géopolitique, ça compte quand même pas mal dans l'équation. Dans ce contexte, on pourrait se dire qu'en Europe, l'immigration clandestine est de moins en moins un problème.
178 000 entrées irrégulières en 2025, ça correspond, j'ai sorti la calculette, à 0,039% de la population actuelle de l'UE. Et pourtant, Bruxelles vient d'opérer un tour de vis sans précédent. Un pacte européen est entré en vigueur depuis le 12 juin. Il renforce les contrôles aux frontières extérieures, harmonise les procédures entre les 27 et crée un mécanisme de solidarité entre les Etats membres. Le 17 juin, le Parlement a aussi adopté un règlement sur les retours qui vise les migrants sans droit au séjour. Car Bruxelles a constaté que le taux de retour a atteint en moyenne 28% en 2025.
Et donc, avec ce nouveau règlement, il y aura la possibilité offerte aux Etats membres de renvoyer des illégaux dans des hubs situés en dehors de l'UE, dans des pays qui seront considérés comme sûrs. Le Rwanda, l'Ouganda ou l'Ouzbékistan, plusieurs pays sont à l'étude. C'est une idée qui fait polémique, ça avait déjà été envisagé par le Royaume-Uni avec le Rwanda et par l'Italie avec l'Albanie. Et dans les deux cas, ça s'était conclu par un fiasco. L'Albanie est un pays tout à fait respectable, pas très loin de nous, qui a des liens avec l'Italie de proximité déjà géographique. Même du point de vue humanitaire et logistique, ce n'était pas si compliqué à organiser.
Et pourtant, ça n'a pas marché. Le contre-argument, c'est que ça n'a pas marché parce qu'il y a eu plein de recours. Et justement, les règles européennes ne le permettaient pas. L'Union européenne nous empêchait. Et alors là, je dis, bon bah, quid de ce qu'avait voulu dire, de ce qu'a voulu faire le Royaume-Uni avec le Rwanda ? Parce que là, pour le coup, au Royaume-Uni-Rwanda, vous ne voyez pas très bien la proximité ni géographique, ni historique, ni logistique. Et ça n'a pas marché non plus, du tout. Beaucoup d'argent dépensé pour rien. Et pour le coup, l'Union européenne n'a rien à voir là-dedans puisque le Brexit était déjà intervenu.
Certains pays ont montré un intérêt pour ces fameux hubs de retour, comme l'Allemagne ou le Danemark, la France, beaucoup moins. Je ne suis pas sûr que ce soit ça, notre Europe. Je ne suis pas sûr que ce soit les principes fondamentaux sur lesquels notre Europe s'est construite. Mais il ne vous aura pas échappé que nous avons une présidentielle en avril 2027 et que le contexte politique pourrait changer. Et justement, le contexte politique, c'est ce qu'il y a de plus pertinent pour comprendre cette séquence de durcissement.
Dans les trois premières économies européennes, France, Allemagne, Royaume-Uni, l'extrême droite est en tête des sondages, du jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale et ses formations politiques appuient fort sur le thème de l'immigration. Au Parlement européen, le centre de gravité s'est également déplacé à droite et la pression s'est amplifiée sur l'immigration. Au fond, la gestion des flux d'immigration en général et en particulier d'immigration clandestine, ça dit des choses sur la manière dont on perçoit les êtres humains qui arrivent à nos frontières. Est-ce que ce sont des victimes ou est-ce que ce sont des menaces ?
La perception que ce seraient des menaces s'est amplifiée en Europe ces derniers temps. Il est vrai que parmi eux, il y a une dizaine d'années, il y a eu quand même des infiltrations terroristes qui sont venus jusqu'au Stade de France sévirent dans Paris. Et donc sur ce sujet-là, il y a aussi un problème identitaire qui nous concerne face à quelque chose qui restera opérationnellement très complexe à régler et effectivement dont on est coutume de s'emparer les nationalistes, les populistes, les xénophobes, on peut les appeler tels qu'on le voudra, qui touchent ce point sensible dans le débat public, mais dont je ne crois pas que les solutions apporteraient grand-chose.
Il y a finalement deux grands paradoxes et un point d'interrogation. Premier paradoxe, l'omniprésence de l'immigration en Europe dans le débat public est devenu un sujet qui est aujourd'hui inversement proportionnel à la réalité des chiffres. Un peu comme si le thermomètre était cassé et qu'il annonçait 20 degrés, ressenti 35. Le deuxième paradoxe, c'est que l'Europe est dans un hiver démographique. La natalité est en chute, la population vieillit et nos systèmes sociaux s'essoufflent. L'immigration, parfois vue comme un danger, est surtout perçue comme un besoin dans de nombreux secteurs économiques.
Et le grand point d'interrogation, c'est la façon dont ce débat va occuper le terrain de la prochaine présidentielle en France. Si l'on revient au vote du 17 juin à Bruxelles, celui sur le règlement retour, que les députés issus de LFI, des écologistes ou du PS aient voté contre, ce n'est pas étonnant. Mais que la droite et l'extrême droite aient joint à leur voix et se soient félicitées d'une décision de l'Union européenne, ça, ça l'est davantage.
Pendant des années, l'Europe a été le synonyme de l'impuissance de nos pays face à l'immigration illégale. Aujourd'hui, c'est terminé. Même si ce texte ne résoudra pas tout, il constitue un préalable et démontre notre capacité à nouer des alliances de rupture aptes à influer sur la vie politique européenne. Mais attendez, on peut peut-être se dire tiens, sur telle ou telle question, on peut voter ensemble. Et c'est ce qu'ils ont fait au Parlement européen. Et ça change tout. Ce que j'en rêve, c'est qu'il tire les leçons de ça pour ici.
Quant au bloc centriste, il n'a pas vraiment fait bloc sur le texte. Les membres d'Horizon liés à Édouard Philippe ont voté pour. Les membres de Renaissance liés à Gabriel Attal ont voté contre. Au fond, ce débat pose une question simple. Est-ce qu'il faut gouverner avec des chiffres ou avec les inquiétudes qu'il suscite ? En tout cas, l'immigration pourrait bien reconfigurer les équilibres politiques à moins d'un an de la présidentielle. Si vous avez aimé cette vidéo, n'hésitez pas à vous abonner pour ne rien manquer de nos prochains contenus.