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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 26 juin 2026 18 min

Exils intime et politique : les tribulations d'un poète israélien - Avec Dory Manor

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Invité

Il fallait oser débuter un premier roman qui parle de soi, d'intimité, de son rapport à ses parents par un chapitre sur la circoncision, celle du narrateur mais aussi celle de son propre père qui n'a jamais eu lieu, on y reviendra. La circoncision et ses conséquences et effets multiples sur le plaisir, la jouissance mais aussi sur l'identité, tel un caillou dans la chaussure, surtout pour Ezer, le père qu'on surnomme le gorille, ancien membre des services secrets israéliens et garde du corps de premier ministre. Ce contexte a son importance. Il fallait oser et vous l'avez donc fait, Dori Manor, bonjour. Bonjour.

Vous publiez chez Grassez le gorille, votre premier roman en français qui raconte votre parcours mais aussi votre histoire familiale, histoire qui se heurte à l'histoire d'Israël, un récit puissant aussi autour de ce lien entre un fils et son père. Pour vous présenter brièvement, vous êtes poète, éditeur, traducteur, vous êtes né à Tel Aviv et vous vivez aujourd'hui à Berlin. Vous parlez parfaitement français et vous l'écrivez aussi, on le voit très bien en le lisant, ce gorille, premier roman publié en français. Pourquoi est-ce que vous avez choisi d'abord cette langue pour aborder ce thème ?

1:23
Présentateur

Eh bien, il m'a fallu trouver un moyen d'écrire sur mon père sans qu'il puisse le lire. Il faut dire que mon père est mort il y a sept ans. D'une manière un peu étonnante peut-être, sa mort n'était pas suffisante. Il m'a fallu trouver une autre barrière, un autre saut pour se laisser cette lettre que je lui adresse. Eh bien, en plus du saut de sa mort, il y avait celui de la langue, puisqu'il ne parlait pas français, pas un seul mot. Alors oui, c'est en français que j'étais capable de dire des choses sans qu'il regarde ce que je dis de lui.

Et donc, tous les secrets que je dévoile, tout ce que je dis sur sa vie sentimentale, sur son corps, sur son existence tout court, en Hébreu, ça n'aurait pas été possible.

2:12
Invité

Le secret, qui est aussi au cœur de ce roman, vous écrivez, puisque le narrateur parle au père dès les premières lignes, pour m'assurer que tu ne le lises pas, je l'ai cacheté d'un double saut, celui de la langue et celui de la mort, ma langue à moi, ta mort à toi, autrement je n'oserais jamais t'adresser la parole. C'est vrai.

2:29
Présentateur

Disons que, oui, le secret, ça fait partie de mon existence depuis que je me connais. D'abord, il y avait le secret professionnel, parce que mes deux parents travaillaient pour les services secrets. Mon père, en tant que garde du corps, en tant que gorille, le gorille en chef des ministres, des premiers ministres, etc. Ma mère a fait une position bien plus importante, au fait. Elle était très haut placée, surtout pour une femme à l'époque. Je détestais ça. Je déteste toujours cette idée du secret, cette idée du secret d'État, etc. Et je pense que tout ce que je fais depuis, dans mon écriture, n'est qu'un long dévoilement de leurs secrets.

3:08
Invité

Les secrets, donc, je l'ai un peu dit tout à l'heure en présentant votre livre, le secret de votre père, c'est aussi cette idée de cette circoncision qu'il n'a jamais subie. On entre dans votre famille, si je puis le dire, par cette description-là, très amusante. On lit aussi tout votre humour dans ses premières lignes. Mais le portrait de votre père que vous faites, il est autour de cette question identitaire, puisque son prénom a changé. Ce prépuce n'a pas été coupé. Vous écrivez que c'était d'ailleurs son plus grand succès et sa plus grande honte. Pourquoi ?

3:39
Présentateur

Oui. Enfin, mon père est né à Berlin. Il est né à Berlin. Il était assez âgé quand je suis né. Donc, il est né avant la guerre, en 1930. Il est arrivé très tôt en Palestine, sous mandat britannique, donc à Tel Aviv. Et là, il a vécu en tant qu'enfant dans un environnement germanophone. C'était le quartier Yeké, ce qu'on appelait de Tel Aviv à l'époque. Et lui, il a grandi pour être l'israélien typique, pour être le guerrier israélien, si vous voulez. Alors, on lui avait changé son nom. Il s'appelait Reinhardt ? Oui. Et puis, Ezer, c'est une invention un peu marrante de son institutrice, au fait, à la crèche. Et Ezer, qui veut dire le soutien ou l'appui.

Donc, c'est à partir de ce moment où il a été rebaptisé, si je puis dire, dans un contexte tout de même juif, parler de baptême. Eh bien, à partir de ce moment, il devient bon pour être le guerrier israélien typique, héroïque qu'il fut à la suite.

4:38
Invité

Donc, c'est une construction identitaire, avec d'un côté, effectivement, le refoulement de l'héritage allemand et l'idée de devenir ce juif qui n'est pas né, d'ailleurs, sur

4:50
Présentateur

ces terres. Oui. Et là, dans ce cas, justement, il s'agit de quelque chose de bien plus général que l'histoire personnelle de mon père. Là, c'est l'histoire de l'État d'Israël. C'est l'histoire du sionisme, dont un des principes fondamentaux était le reniement, le refus, le refoulement et la haine de la diaspora juive. Et là, c'est quelque chose que je ne supporte pas, que je n'ai jamais supporté. À l'époque, j'étais trop jeune, évidemment, pour y mettre des paroles. Mais maintenant, c'est vraiment ce que je critique fortement par rapport à cet État d'Israël.

Donc, le refoulement, le fait d'avoir changé les noms, d'avoir effacé tout un passé millénaire de judaïsme diasporique auquel je me sens très attaché.

5:37
Invité

C'était le sujet que vous abordiez avec votre père ou pas à ce moment-là ?

5:42
Présentateur

Ah non. Jamais ? Avec mon père. Mon père, c'était un gorille. Mon père, il me parlait à peine. Parfois, il prononçait quelques mots. Il pouvait parler. Ce n'était pas un problème physique. C'était un problème mental. C'était un homme. C'était un homme très viril, très machiste. Un homme israélien n'est pas censé ni parler, ni avoir des sentiments et surtout pas les dévoiler.

6:06
Invité

Cette masculinité exacerbée et toxique, on peut le dire, de votre père, c'est évidemment aussi un parallèle entre lui, l'homme qui l'était, et vous l'avez dit, ce jeune État d'Israël qui se construit. Et d'ailleurs, vous dites que vous ne parliez pas avec votre père, mais vous écrivez tout de même. Mon père protestait chaque fois que je prononçais le terme Nakba dans le contexte de la création d'Israël. Quand j'évoquais les villages et les villes vidées de force de leurs habitants, il me traitait d'utopiste de salon.

6:34
Présentateur

Oui, ça c'était bien plus tard. Mon père, il faut dire que ce que j'écris de mon père de manière générale n'est pas une vengeance, et bien au contraire, c'est une sorte de réparation, réconciliation qui n'était pas post-mortem. Ça vieillait, c'était bel. Il a changé, il avait changé en bien. C'était quelqu'un d'extrêmement gentil et généreux quand il était plus âgé. Et lors de sa vieillesse, du coup, on était capable de discuter un tout petit peu. Mais cela ne veut pas dire que le vieux Ezer pouvait reconnaître la catastrophe palestinienne. Ça, non.

Alors oui, justement, quand je lui parlais de la Palestine, quand je lui parlais de la Nakba, etc., pour lui, c'était vraiment de l'ordre de la trahison.

7:32
Invité

Ce qui est très beau de Rimanor dans votre livre, c'est qu'on est en permanence balancé entre cette histoire, la grande histoire dont vous parlez, et aussi votre histoire intime. Et là aussi, on retrouve une opposition entre la masculinité, la virilité de votre père et une masculinité peut-être plus fragile chez vous, puisque vous êtes homosexuel et que dans cette famille, c'est très difficile de s'assumer en tant qu'homosexuel. Est-ce que c'est là aussi la rupture avec votre père et votre famille ?

8:01
Présentateur

Je pense, oui, mais ce n'était pas conscient à l'époque. La rupture, au départ, était tout simplement parce que mon père avait une maîtresse. Il en avait énormément. Il avait beaucoup d'amis. Il les appelait les amis. Ma mère était au courant. Elle le tolérait ? Elle les tolérait. Enfin, à la limite, c'était une sorte de... De contraire. Entre l'amour qui ne disait pas son nom, oui. Mais tout ça a duré, enfin, lors de mon enfance, jusqu'au moment où mon père est tombé amoureux d'une de ses amies qui étaient un peu plus âgées que les autres, qui étaient divorcées, qui avaient des enfants. Donc là, ma mère ne pouvait plus le tolérer.

Et comme c'était vraiment le culte du secret, il fallait que personne n'en soit au courant. Et puisque, bon, Tel Aviv, c'est quand même petit et que les gens le voyaient, les voyants sont dans la rue, etc. Eh bien, tout ce qui a eu vent de cette histoire avait été déclaré mort pour mes parents. Et nous nous sommes retrouvés, ce petit noyau familial, vraiment séparés. du monde social. Et moi, j'étais le seul confident de ma mère. Et comme il est très naturel, je suppose, dans des circonstances pareilles, enfin, j'étais déprimé. Je l'ai très mal vécu en tant qu'adolescent, être le confident de ma mère qui se plaignait à cause des histoires de sexe de mon père. Et voilà.

Donc, oui, c'est là qu'était la rupture. Et là, il y a eu un moment dont je parle dans le livre. Un moment traumatisant,

9:41
Invité

il faut dire, de mon existence. Il y a le contexte familial dont vous venez de parler, Dory Manor. Et puis, il y a donc cette homosexualité aussi qui ne passe pas, surtout depuis que le narrateur écrit une journée en particulier à couper sa vie en deux. On est le 11 janvier 1987. Et vous vivez un événement traumatisant.

10:44
Présentateur

Oui, j'ai 15 ans, 16 ans. Il est minuit. Minuit 10, pour être précis. Et là, du coup, j'entends des bruits. Quelqu'un frappe à la porte de ma chambre. J'ouvre. Et il y a mon frère, mon grand-frère, avec trois autres personnes. Par la suite, il s'est avéré qu'ils étaient des infirmiers psychiatriques qui venaient tout simplement pour m'hospitaliser. Donc, j'ai été enlevé de mon lit à minuit pour être emmené dans un centre psychiatrique notoire près de Tel Aviv. Et oui, si c'était à cause de monosexualité, pas ouvertement parce que mes parents ne savaient pas officiellement que j'étais au moment. Mais oui, ça avait

11:33
Invité

sa part, sans aucun doute. C'est une scène très forte dont vous vous souvenez très précisément. C'est pour ça aussi qu'on a écouté Kate Bush, parce que c'est la chanson que vous écoutiez à l'époque, Cloudbusting. Et puis, vous écrivez « Depuis cette nuit fatidique, j'avais alors 16 ans, je me suis juré qu'il n'aurait plus jamais accès à mon monde. Mes émotions, mes désirs, mes pensées, il n'en aurait plus la moindre idée. La rupture est consommée. Vous allez partir, quitter Tel Aviv, vous éloigner de votre famille pour arriver à Paris. L'autre raison, c'est l'amour du français ?

12:06
Présentateur

C'est l'amour du français, oui. J'avais une prof extraordinaire au lycée en Israël, Madame Raimon, elle s'appelait, qui était passionnée de littérature, passionnée de poésie. C'est une dame qui n'était plus très jeune, elle avait la bonne soixantaine, toute petite comme ça, elle n'avait rien pour plaire aux adolescents que nous étions. Mais une fois entrée en classe, c'était la métamorphose.

12:33
Invité

Vous racontez cette scène où elle est debout devant tout le monde et elle se met à déclamer recueillement de Baudelaire.

12:39
Présentateur

« Sois sage, oh ma douleur, et tiens-toi plus tranquille, tu réclamais le soir, il le sent, le voici. » Oui, et puis, un peu après, je pouvais m'empêcher de le traduire en hébreu. Oui, c'est grâce à elle. C'est grâce à elle que j'ai découvert le français, mais c'est aussi grâce à elle que j'ai découvert la poésie, que je l'ai découvert la littérature en général. Peu de temps après, je me suis mis à traduire du français, donc j'ai traduit pas mal d'auteurs classiques français, mais aussi, je me suis mis à écrire. Tout ça, c'est vraiment... Parfois, il y a une preuve qui change d'avis. Et là, c'était vraiment le cas et je lui ai ségré, je lui ai beaucoup.

Et donc, un peu après, j'ai quitté, je suis parti pour m'installer à Paris, pour vivre loin de mes parents, pour vivre mon non-sexualité ouvertement et pour vivre entouré de la culture française. Mais en arrivant à Paris, déjà, j'avais l'accent marseillais.

13:41
Invité

Oui, alors ça, c'est très amusant. Vous avez l'accent marseillais parce que votre professeur de français était originaire de Marseille ?

13:46
Présentateur

Oui, oui, oui. Donc, c'était à peu près ma seule interlocutrice en français. Donc, oui, j'avais l'accent marseillais. Et puis, tout le français que je connaissais était le français du XIXe. Donc, vous pouvez vous imaginer à quoi on me prenait dans les barres du Marais ? Avec cet accent marseillais. Et un vieux français comme vocabulaire aussi.

14:12
Invité

Eh bien, ensuite, Doré Manor, le temps de la réconciliation. Vous retournez à Tel Aviv. Vos parents sont vieillissants et vous l'avez déjà évoqué, une forme de nouvelle complicité naît avec votre père, notamment. Et puis, à nouveau, le départ pour Berlin. Vous vivez aujourd'hui en Allemagne. Là, c'est un départ plus... un exil plus politique.

14:31
Présentateur

Oui, c'est un exil plus politique. Donc, ce n'est plus pour vivre ouvertement mon sexualité, puisque ça fait des années que je la vis très ouvertement. Et je suis marié à un homme qui est aussi écrivain. Et on a une fille qui a un an maintenant. Donc, ce n'est pas pour des raisons personnelles. C'est plus pour des raisons politiques. Je ne pouvais plus supporter la vie en Israël. Hélas. Ce pays que j'aime, que j'aimais a changé. A changé d'une manière qui, pour moi, était insupportable. Pour moi, comme pour le monde entier, je suppose. Et oui, ce que je vois maintenant d'Israël, hélas, me fait honte.

15:15
Invité

Berlin, c'est aussi la ville de vos ancêtres. Qu'est-ce que vous y puisez aujourd'hui pour vivre et puis pour écrire ?

15:21
Présentateur

Oui, quand je me balade dans les rues de Berlin ou quand je vais dans un supermarché, je ne pense pas à mes ancêtres. Mais il y a quand même quelque chose. Il y a quand même quelque chose. Il n'y a aucun objet concret pour les raisons historiques que nous connaissons. Donc, il n'y a aucun immeuble. Il n'y a rien. Il y a juste quelques tombes de mes arrières grands-parents. Mais quand même, je vis dans une ville où des générations et des générations de ma famille a vécu, ils sont là, à Berlin, en Allemagne, depuis le XVIe siècle. Et il y a eu une parenthèse d'une seule génération, en fait, quand on y pense. Une parenthèse qui n'a duré que la vie de mon père.

Et moi, j'ai une fille qui grandit là-bas, à Berlin. Donc, je ne sais pas si c'est le choix de l'Allemagne. Pour moi, c'est le choix de Berlin. C'est une ville que j'aime bien. Je n'aurais pas pu vivre à Munich ou à Francfort ou je ne sais pas où. J'aime Berlin. J'aime Berlin pour son côté libéral, ouvert, cosmopolite, sympathique. Mais c'est vrai que c'est un choix de m'éloigner d'Israël.

16:36
Invité

Dorémanor, maintenant que la vérité, votre vérité que vous avez écrite, je le rappelle, en français, est couchée sur ce papier, est-ce que Gori va être traduit en hébreu ?

16:47
Présentateur

Ah, ça c'est une question dure. Non, il ne va pas être traduit en hébreu parce que je ne le souhaite pas. C'est trop intime. C'est vraiment quelque chose que j'imaginais en français, justement parce que je ne voulais pas que ça se lise en hébreu. Le risque, c'est que votre famille le lise ? Non, ce n'est pas ça. Ce n'est pas ça. C'est vraiment, c'est tout simplement trop intime. Ce livre sera traduit en allemand et en italien. Enfin, les droits ont déjà été acquis et j'en suis ravi. Mais pour l'hébreu, ça reste trop sensible pour moi. Et du coup, ça m'a donné envie de continuer d'écrire en français. Donc, mon prochain roman sera en français.

Alors que mes dits livres précédents étaient en hébreu. Donc, c'est une sorte de renaissance tardive en tant qu'écrivain français. Là, ça me plaît. Ça me plaît. Ça me rajeunit.

17:44
Invité

Ça veut dire aussi que vous continuez peut-être à vous livrer dans cette langue du français ? Vous avez encore des choses à dire, à écrire ?

17:53
Présentateur

Écoutez, quand on est dans une famille comme celle que j'ai eue moi, que j'ai moi, avec tous les secrets, etc., ça n'en finit pas. On peut s'attendre à des surprises, donc. Ah oui, beaucoup. Écoutez, je n'ai rien encore dit de ma mère. Ma mère était chasseuse d'espions. Il y a à quoi s'attendre ?

18:15
Invité

Avec grand plaisir, on vous lira. Merci beaucoup, Dorie Manor, d'être venu ce matin sur France Culture. Le Gorille a paru aux éditions Grasset. Merci infiniment.

18:23
Présentateur

Merci à vous.