"Trouver la force" avec Charles Pépin
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
C'est la première phrase du livre de Charles Pépin qui partage cette émission avec nous. J'ai toujours aimé répondre aux questions. Eh bien, vous êtes au bon endroit, Charles. Vous avez bien compris le principe du téléphone. Senez-vous, amis auditeurs qui avez souvent entendu. Arrête de te poser des questions existentielles et viens plutôt mettre la table. Vos questions existentielles, on en redemande. Peut-être que vous allez vous reconnaître dans celles qui sont compilées dans ce livre qui s'appelle « Où trouver la force ? Quand sommes-nous vraiment libres ? Faut-il être méchant pour réussir ? Pourquoi nous sentons-nous souvent coupables ? Pouvons-nous être heureux dans un monde injuste ?
Le perfectionnisme, est-ce que c'est un vice ou une vertu ? Faut-il se forcer à être heureux ? C'est quoi ? Être courageux ? Je me suis dit en vous lisant, Charles Pépin, que certaines de ces questions n'ont peut-être pas la même réponse en fonction du moment, de l'époque où on la pose. C'est le cas par exemple de « Quelle est la différence entre une pensée et une opinion ? » A l'heure des fake news, on n'aurait pas forcément donné la même réponse il y a seulement 5 ans. Pareil pour « Pourquoi tant de haine ? » à l'heure où on envoie frénétiquement des messages violents sur les réseaux sociaux. Parfois c'est dense, les idées peuvent-elles changer le monde ?
Parfois fut-il et encore que « Pourquoi aime-t-on tant danser ? » J'ai beaucoup aimé aussi que vous tordiez le cou à quelques grands poncifs dont on nous rebat les oreilles régulièrement. Quand on veut ou on peut, demandez-vous, pas du tout, ça n'a aucun sens. Ne tournez pas le dos à la complexité. Ou alors, tournez justement 7 fois sa langue dans sa bouche avant de parler, certainement pas. Dites-vous, au contraire, il faut avancer son opinion. Peut-être que c'est un peu contradictoire avec la première, d'ailleurs on y viendra. Ou alors, est-ce qu'un échec est vertueux ? Ben non, pas toujours, l'échec n'est pas toujours vertueux.
Vos questions existentielles, en tout cas, ce sont les nôtres ce soir. Est-ce que le téléphone sonne rend heureux ? Ben, cette blague, c'est le téléphone sonne. Soyez les bienvenus. Cédric, vous êtes le premier et vous êtes le bienvenu. Bonsoir.
Merci, bonsoir à vous. Et puis, merci de m'accueillir encore aussi ce soir. Je l'ai fait une première fois sur des sites de rencontres. Il leur faut faire une nouvelle fois et il leur faut mieux, j'espère. En ayant Charles Péparant du coup aussi en France. Et puis, en effet, me poser des questions existentielles aujourd'hui. J'en ai comme beaucoup de Français, comme beaucoup de gens, je pense. Un peu des trémolos dans ma voix, j'avoue. J'entends les trémolos.
Allez-y, respirez un coup, Cédric, et allez-y.
Oui, je respire. Ok. Je vais prendre ma respiration et puis vous dire en effet que la vie aujourd'hui, en effet, elle n'est pas simple. Elle n'est pas simple pour beaucoup de choses, en fait. Elle n'est pas simple, vu la situation qui existe aujourd'hui au niveau géopolitique. Vu la situation qui existe au niveau existentiel proprement et environnemental aussi, qui pose problème. Et du coup, en ayant nos enfants aussi, en y pensant, en pensant du coup, oui, à ce futur qu'on laisse derrière nous. Et qui est très pesant, en fait, qui est vraiment pesant, vu ce qui se passe aujourd'hui, vu ce qu'on vit aussi proprement. C'est assez dur, oui.
Merci, Cédric, pour votre question. Simplement, Charles Pépin, peut-on être heureux dans le monde qui est le nôtre aujourd'hui ?
C'est très intéressant que ce soit cette première question qui vienne. Et figurez-vous que c'est une des questions de mon livre et c'est une des questions qui revient le plus souvent, qu'on pourrait traduire comme ça, comment être heureux dans un monde qui va si mal et qui est si inquiétant ? Et avant de répondre, il faut dire à quel point la question fait du bien. Parce qu'on pourrait se dire, comme le disaient les épicuriens de la Grèce antique, pour vivre heureux, vivons cachés. On pourrait se dire, je ferme les portes, je ferme les fenêtres sur le fracas du monde. « J'écoute pas les infos, j'écoute pas France Inter, j'ai ni France Info, et je suis heureux avec mes proches.
» Et si les gens posent cette question, comme vous, monsieur, c'est parce qu'ils ne se satisfont pas de ce bonheur égoïste. Et ça, c'est déjà une très bonne nouvelle. Ça veut dire que tout le monde se représente le bonheur comme quelque chose qui est en relation avec le monde. D'ailleurs, on revient à cette idée du bonheur des sages anciens, qui est qu'être heureux, c'est trouver sa place dans le monde. Mais alors, comment on fait quand le monde va si mal ? C'est bien sûr la question qui est posée. Pardon, allez-y, pardon. On ne peut pas répondre en deux mots, mais il y a peut-être deux pistes quand même.
La première piste, c'est de faire sa part pour essayer de réparer le monde, pour essayer de le réparer au moins un petit peu. Vous vous souvenez bien sûr du colibri de Pierre Rabhi, il veut éteindre l'incendie avec son petit bec, il amène une goutte, et puis tout le monde se moque de lui, mais ce n'est pas avec une goutte que tu vas éteindre l'incendie. Il dit, ce n'est pas grave, je fais ma part. Ça déjà, c'est bien de faire sa part. Et puis de toute façon, on ne connaît pas bien les effets de seuil. On ne sait pas exactement au bout de combien de gouttes, finalement, ça va produire un effet bénéfique.
Donc première réponse, l'action, l'action même minimale, l'action qui nous fait du bien, l'action qui nous met en relation avec les autres, l'action qui dissipe l'angoisse bien plus que la réflexion paradoxalement. Et puis deuxième piste comme ça de réflexion, peut-être pas le bonheur, non, mais la joie. La joie qui sait très bien faire avec la violence du monde, avec l'injustice. Clément Rosset raconte très bien dans son livre La Force Majeure que la vraie joie chez les humains, c'est une joie contrariée, c'est une joie menacée, mais c'est une joie quand même. Donc il a raison, vous avez raison monsieur. C'est difficile d'être heureux si le bonheur est une sérénité durable.
Mais on aura quand même la possibilité d'avoir le surgissement d'une joie paradoxale, contrariée, mais c'est peut-être la seule vraie joie qui soit.
Ce que vous répondez Charles Pépin me renvoie à deux autres questions de votre livre. L'une d'elles c'est à quoi servent nos indignations. Parce que la réponse que vous faites rejoint un peu ce que vous dites là. Vous dites l'indignation c'est bien, mais si elle ne produit pas le changement, au fond ça ne sert pas à grand chose. Et au fond ce que vous préférez ce n'est pas indignez-vous, c'est engagez-vous. Ça dit un peu la même chose que la réponse que vous faites à notre auditeur à ce moment-là.
Soyez proactif en fait. C'est aussi pour ça que le titre du livre c'est vous trouvez la force. Parce que c'est dur de trouver la force, de s'engager réellement. Or parfois, quand on s'est indigné, dans une tribune, dans un dîner, dans la rue même, on a l'impression d'avoir fait quelque chose. Et ça prend la place de l'action véritable. Donc effectivement l'indignation peut être un chemin qui conduit à l'action, mais pas toujours. Parfois elle prend malheureusement la place de l'action.
Est-ce que ça veut dire, c'est aussi une des questions que vous posez, ça rejoint vraiment ce que dit notre ami Cédric ? Est-ce qu'il faut se forcer du coup pour être heureux parfois ? Est-ce qu'il faut se donner parfois un petit coup de pied aux fesses pour être heureux ?
Non, je ne dirais pas ça. Vous savez, aujourd'hui, le paradoxe, c'est qu'on a une sorte de pensée positive, un peu volontariste, qui va avec ce monde qui va mal, et qui dit forcez-vous à aller bien, scotchez un sourire sur votre visage le matin. Je crois que non, comme la question de Cédric le montre, il faut d'abord entrer en relation avec son angoisse. C'est un peu paradoxal. Mais il faut d'abord accepter que c'est dur, qu'on se réveille et qu'on est bombardé d'infos anxiogènes. Et ce n'est pas en se forçant à aller bien que ça va bien se passer.
Donc d'abord, on consent à une forme d'abattement, on consent à une forme de découragement, et vous savez, plus on y consent, plus on va s'en débarrasser. Donc je pense qu'il ne faut pas se forcer, il faut plutôt être dans une forme de lâcher prise, d'acceptation, mais acceptation au sens des stoïciens de l'Antiquité, qui n'est pas une résignation, mais qui est une façon de se remplir de force, encore une fois, pour évidemment, après, dans un second temps, se mettre en mouvement.
Charles Pépin, M. le philosophe, voici une seconde question, c'est celle de Frédéric. Bonsoir Frédéric.
Bonsoir Inter, M. Pépin, bonsoir. Peut-on dire que le bien et le mal existent par eux-mêmes essentiellement, ou bien ne sont-ils que le reflet de nos cultures et de nos civilisations ?
Ah, ça c'est une belle question. Je pense que vous n'avez pas deux heures, mais deux minutes. Je vais vous répondre franchement, et ça va vous montrer la méthode de mon livre. Oui, mille fois oui, le bien et le mal existent, il ne faut pas être relativiste excessivement. Oui, l'excision, c'est mal. Oui, la mutilation, c'est mal. Oui, instrumentaliser quelqu'un sans le respecter du tout, c'est mal. Et à l'inverse, comme le dit très bien Kant, oui, quand on travaille avec quelqu'un et qu'on l'instrumentalise, si en même temps, on le respecte comme une véritable personne, c'est bien. Oui, la générosité, c'est bien. Et je crois qu'il faut absolument se méfier de cette pente relativiste.
Et c'est aussi ce que je fais dans mon livre. J'aime bien m'engager sur des réponses un peu frontales, quoi. un peu carrées, un peu subjectives, même si elles sont argumentées.
C'est toujours subjectif, c'est bien le principe d'ailleurs, non ?
Non, en fait, ce n'est pas le principe de la philosophie classique. Mais moi, c'est comme ça que je fais de la philosophie. Je trouve que c'est intéressant de s'engager avec son existence et d'assumer une part de subjectivité. Mais attention, sur cette question-là, ce n'est pas subjectif. Il y a un bien et un mal. Kant explique, par exemple, qu'agir moralement, c'est essayer de faire de sa maxime d'action personnelle une loi universelle. Et ça, ça vise l'universel.
Et en même temps, c'est intéressant ce que vous dites. Parce que j'ai sous les yeux, depuis le début d'ailleurs, une question par WhatsApp qui dit à m'entendre aussi, moi d'ailleurs, présenter le thème de l'émission de ce soir, mais au fond, à entendre beaucoup de questions traitées dans vos chroniques du week-end. Là, c'est à vous qu'il parle. Charles, il dit, je me demande, quelle est la différence entre un livre de philosophie ou un livre de développement personnel ? Et il ne dit pas ça méchamment, d'ailleurs. Juste sur le principe, en fait. Quelle différence vous faites, vous, entre ces deux approches-là ?
D'abord, il ne faut pas nécessairement tout opposer. On peut se retrouver sur plein de terrains. Si le développement personnel vise le développement des personnes, la philosophie aussi. En revanche, il y a souvent une distinction qui est que la philosophie fait des distinctions conceptuelles assez solides. Elle préfère la complexité à la simplification. Et la philosophie ne veut pas nécessairement nous motiver pour aller mieux. elle est souvent une acceptation lucide de la complexité. Mais bon, ce n'est pas une question très intéressante. Moi, j'aime bien aller dans tous les terrains, la psychologie, le développement personnel, la littérature, et prendre par tout ce qu'il y a à apprendre.
Mais Fabienne, je réponds à votre autre question. Vous disiez sur quelles questions votre réponse est subjective. Et je prends un exemple. Faut-il être méchant pour réussir ? Je réponds clairement non, il vaut mieux avoir du talent.
Oui, mais ça, honnêtement, Charles, pardon. Moi aussi, je peux dire qu'il ne faut pas être méchant pour réussir parce que ce n'est pas bien. Non, mais je veux dire, moralement, c'est mal.
Ce n'est pas une argumentation objective. Il y a objectivement des méchants qui sont talentueux, qui sont stratèges, qui sont intelligents, qui passent devant les autres en les écrasant et ça finit bien pour eux. Donc, j'assume aussi parfois de dire ce que je pense avec mon cœur et pas simplement avec ma raison.
Voici une question qui nous vient de WhatsApp aussi. Comment vivre avec ce sentiment d'une société de plus en plus violente ? Cela va de certains discours politiques aux incivilités du quotidien ou à la guerre finalement aux portes de l'Europe. Comment vivre avec ce sentiment d'une société de plus en plus violente ? Cela revient à la première question. Vous allez voir qu'il y en a beaucoup qui se répondent des questions ce soir.
Eh bien, en essayant de remettre de la douceur là où on peut et c'est notamment une des missions de la philosophie de dire voilà, on n'est pas obligé d'être dans le pugilat permanent, on n'est pas obligé de se positionner au sein d'une société fragmentée, polarisée où chacun joue son identité toute entière sur n'importe quel sujet. On peut essayer d'abord de douter, de mettre en doute d'avoir de la douceur, de la réflexion et surtout de se dire par-delà nos différences qui font cette violence, est-ce qu'il n'y a pas des questions qui nous unissent, qui nous rapprochent et notamment des grandes questions philosophiques. Quand on dit voilà, quand est-ce qu'on est vraiment libre ?
Quand on dit pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quand on se demande qu'est-ce que c'est que la vraie liberté ? Eh bien finalement, qu'on vote Macron ou Mélenchon, on est réunis par cette question et quelque part, on peut remettre de la douceur dans cette violence. Autre façon de répondre par rapport à cette violence du monde, c'est de se dire quand même est-ce que moi, je ne peux pas essayer au lieu d'agresser quelqu'un dont la position me semble intenable, d'essayer de me mettre à sa place et de dire si j'étais né là où il est né, si j'avais eu son enfance, si j'avais eu cette histoire-là, est-ce que je n'en serais pas arrivé à penser comme cette personne ?
Je me suis posé la question tout à l'heure en introduction, Charles Pépin, autour de quelles sont les différences entre les pensées et les opinions. Là-dessus justement, est-ce que vous avez le sentiment parfois que la réponse à votre question dépend totalement de l'époque, du moment et du contexte sur pensée et opinion par exemple ? Est-ce que vous auriez dit la même chose ?
C'est très intéressant que vous posez cette question parce que ce que j'ai fait dans ce livre, c'est reprendre les questions qui reviennent le plus depuis 30 ans et je me suis en effet rendu compte que cette question sur pensée et opinion, je l'avais eue dans Philosophie Magazine il y a 20 ans, elle est revenue sur France Inter il y a 6 mois et je n'ai pas répondu de la même façon, évidemment. Et c'est sûr qu'aujourd'hui, on a un brouillage des pistes beaucoup plus forts entre la pensée et l'opinion, notamment parce qu'on a perdu le sens de l'argumentation.
C'est sûr que donc on ne répond pas exactement de la même façon à chaque époque et pourtant, le rôle de la philosophie c'est quand même de poser une distinction claire. L'opinion, disait Platon dans le Phileb, est du genre du cri et la pensée, c'est quand on ne crie pas et qu'on essaye de se mettre à distance de son argumentation, peut-être aussi un peu parfois de penser contre soi et d'argumenter de façon progressive, hypothético-déductive et puis on y revient avec une forme de douceur qui est le contraire du cri.
L'opinion ne pense pas, dites-vous, en citant Bachelard, j'ai cette phrase merveilleuse et en même temps, ce que je trouve assez fascinant c'est que, comme vous le dites, il y a des questions qui reviennent tout le temps sur ces 30 ans que vous avez passé à répondre à des questions parce qu'au fond, les questions existentielles sont toujours les mêmes mais ça veut dire qu'on n'en trouve jamais la réponse mais tant mieux, non ? Qu'est-ce que vous en dites ?
Alors, si vous voulez, on peut quand même s'engager sur le sens de la vie, le sens de la mort, de la philosophie. Et c'est beau de s'engager dans des réponses. Moi, j'adore l'art du questionnement. On dit, voilà, la philosophie, c'est l'art de la question, bien sûr. Et la question nous rapproche là où d'ailleurs, parfois, les réponses pourraient nous diviser. Mais après, c'est aussi beau, ce que je fais dans le livre d'ailleurs, de s'engager dans des réponses. Prenons la question que vous avez prise. La jalousie est-elle une preuve d'amour ? On pourrait tout à fait dire oui parce que c'est une preuve qu'il y a de l'attachement, etc.
Ou non parce que la preuve d'amour véritable, c'est de soigner sa jalousie pour ne pas pourrir la relation. Eh bien, après, c'est intéressant de s'engager dans une réponse existentielle. Mais vous savez, Nietzsche disait, en fait, le but, ce n'est pas de produire un énoncé qui soit vrai. C'est de produire un énoncé qui soit comme un bâton de dynamite qui produise des conséquences existentielles dans la vie des gens.
Alors, ce n'est pas l'idée de la philosophie qu'on se fait le plus souvent, mais c'est une idée que moi, je ne pense pas que quand je réponds par exemple, non, la preuve d'amour, ce n'est pas la jalousie, mais de soigner sa jalousie, je ne sais pas si je dis la vérité, mais j'ai l'impression que je dis quelque chose qui peut aider et produire dans la vie des gens de plutôt bonnes conséquences existentielles.
Aider les jalousés et les jaloux, les deux à la fois, et c'est plutôt une bonne chose. Voici Karine, bonsoir.
Oui, bonsoir. On vous écoute, Karine. Oui, bonsoir, merci beaucoup de me donner la parole. Voilà, j'avais une question pour M. Pépin. J'aurais voulu savoir la différence qu'on pouvait faire entre honneur et dignité et surtout, quelle proposition on pouvait faire à quelqu'un qui parle de plutôt se donner la mort que de vivre dans le déshonneur, en fait.
Merci beaucoup, Karine, pour la question. Allez-y.
Quelqu'un qui préfère se donner la mort
plutôt que le déshonneur.
Que vivre plutôt que le déshonneur. Eh bien, d'abord, quelqu'un qui se suicide, on n'a pas à interpréter son acte en pensant qu'on sait ce qu'il veut dire. Le minimum à avoir par rapport au suicide de quelqu'un, c'est peut-être de se taire et de se demander ce qu'il y a derrière, mais de ne pas sauter dans une réponse. C'est ça qu'il faudrait d'abord faire et peut-être respecter la dignité de cette personne. C'est ne pas donner le sens d'un acte si lui ne l'a pas donné, par exemple, dans une lettre. Après, une fois que j'ai dit ça, j'aurais quand même envie de dire, attention, une blessure d'honneur, ça peut passer.
Peut-être qu'il vaut mieux vivre, même si c'est dur un instant, plutôt que de mourir pour ne pas risquer le déshonneur. Il vaut peut-être mieux un peu de déshonneur et puis après, on se répare, on répare cette blessure et on reprend la vie, peut-être.
Voilà, les différences entre honneur et dignité. On a Paul sur WhatsApp qui dit, moi je vous écoute depuis 40 ans, merci beaucoup. Je suis paysan en budur depuis 15 ans, maintenant j'ai 65 ans et je trouve le sens à ma vie surtout en faisant ce que je fais, c'est-à-dire en plantant des arbres et en m'occupant du vivant. Et il dit, je pense que le sens que l'on donne à sa vie rend heureux. Parfois, faut-il attendre simplement du temps pour le trouver ce sens qui nous correspond ? Je pense qu'il faut être pressé.
Peut-être que d'abord, c'est très beau ce que vous dites, monsieur, sur il faut cultiver son jardin. C'est la fin du Candide de Voltaire. Vous savez, Candide, c'est un peu, il arrive à votre idée. Il se moque du grand système lapnitien qui est un grand système métaphysique qui nous dit, voilà, tout est pour l'humour dans le meilleur des mondes possibles et c'est un grand système qui ne veut rien dire au fond, d'après Voltaire et puis à la fin, une fois qu'il s'est moqué de ce grand système, il dit, il faut cultiver notre jardin. Ce que vous faites, monsieur ?
Et c'est vrai que l'action, quand on sait bien faire quelque chose, quand on aime ce qu'on fait et quand cette action a du sens, donc voilà, nourrir la terre, cultiver la terre, nourrir les humains, faire fructifier et savoir bien faire quelque chose, ça donne un sens à sa vie donc c'est sûr que, et c'est aussi ce que disait le grand psychanalyste Victor Frankl avec la logothérapie, lui il soignait les gens en disant voilà, ce qui va vous guérir, c'est de trouver le sens de votre vie et c'est d'ailleurs grâce à ça que lui a tenu dans le camp de concentration parce qu'il voulait trouver le sens de sa vie donc ça peut être un moteur et on peut aussi dire comme vous l'avez dit qu'il ne faut pas être trop pressé qu'on peut mettre une vie entière.
Exactement, on peut mettre du temps puis est-ce qu'on peut avoir différents sens par ailleurs ? À un moment, trouver du sens en sa vie en faisant autre chose et puis changer derrière, enfin rien n'est immuable, on est d'accord là-dessus ?
Oui et puis bien sûr, mais il faut aussi se méfier. On n'est pas obligé de trouver le sens de sa vie pour être heureux. On peut penser d'ailleurs que la vie n'a pas de sens mais qu'elle est belle quand même. On peut avoir une perspective plus mystique, se dire que voilà, la vie n'a pas de sens au sens où il n'y a pas un Dieu qui donne le sens de la vie, la vie n'a pas de sens au sens où peut-être mon métier ne donne pas clairement le sens, la direction ou la signification de mon existence mais que pour autant il y a quelque chose de miraculeux dans l'existence de la vie.
Par exemple, si on est épicurien, vous voyez, ou si on pense comme Lucrèce, on sait se réjouir du miracle de l'existence même si on n'en trouve pas vraiment le sens. Alors je m'oppose un peu à monsieur l'auditeur mais vous voyez, épicurien disait que voilà, la vie est là par hasard. L'être n'a pas de raison d'être. Les atomes se sont agencés. Ils ont rendu le monde possible et nos corps et nos plaisirs et nos rencontres. Ça n'a pas vraiment de sens mais c'est bien quand même.
Quand j'écoute Charles Pépin parler, nous dit cet auditeur sur WhatsApp, j'ai l'impression d'entendre un homme heureux et serein. L'êtes-vous vraiment monsieur Pépin ? Est-ce que la philosophie vous rend aussi apaisé avec la vie ou est-ce que vous êtes aussi passé par une psychanalyse d'ailleurs, demande-t-il ? Là, la question est très personnelle. Vous avez le droit de répondre ou pas Charles ?
Je suis passé par une psychanalyse et par une dépression qui m'a jeté sur le divan donc je n'ai pas toujours été très serein et d'ailleurs ça m'a beaucoup appris. Le divan, la résonance comme ça à faire de la philosophie autrement.
J'allais dire, est-ce que c'est le philo qui vous rend heureux ?
Ce qui m'en rend heureux c'est le mélange de philosophie, de psychothérapie, de littérature, d'art, d'amitié, d'amour. Donc pas du tout uniquement la philosophie mais c'est important de ne pas faire la philosophie simplement avec des arguments rationnels. La philosophie est aussi un lieu où on accueille des émotions, où on accueille des affects, où on accueille sa vulnérabilité et c'est ça que ça m'a appris la psychanalyse. Vous savez souvent quand on fait de la philosophie on peut dire tout et n'importe quoi, on peut argumenter dans un sens et dans l'autre.
D'ailleurs il y a une école les plus radicaux de l'antiquité, les sceptiques, ils savaient opposer à n'importe quel argument l'argument contraire. Je crois qu'il faut se méfier de ça et plutôt s'engager avec son cœur et son honnêteté et aller aussi réquisitionner toute son existence. Et donc voilà, puisque vous me posez une question personnelle, la plupart des réponses que j'apporte sur la jalousie, sur l'amour, sur la tristesse, sur la mélancolie, sur la colère, elles viennent plutôt du fait que je n'ai pas été très serein souvent dans mon existence. Mais ce n'est pas que j'ai réglé le problème parce que dans ce cas-là je serais un sage, ce n'est pas du tout ce que je suis.
Juste je connais le problème donc j'arrive un peu à en parler parce que j'y ai été confronté. Et donc je vais vous répondre clairement, je ne vis pas vraiment la sérénité, je préfère l'intranquillité. Pour moi le philosophe ce n'est pas un sage, c'est quelqu'un qui a un désir de comprendre, il est plus intranquille et il se méfie un peu de la sérénité du sage qui aurait tout compris. Je voudrais vous... Et je vous rajoute une phrase de Nietzsche qui est très belle. Vous allez voir à quel point c'est ma réponse. Et cette phrase, elle peut libérer des gens.
C'est Nietzsche qui dit, c'est Zaratoustra qui le dit dans le livre de Nietzsche, plus d'un qui ne peut se libérer de ses propres chaînes a su néanmoins en libérer son ami.
Merci Nietzsche. Les gens s'écoutent au téléphone sonne et je trouve ça touchant. Il y a Céline qui nous dit l'intervention de Cédric m'a beaucoup touchée et votre conseil agir me parle beaucoup, nous dit Céline. Et elle dit ceci, éco-anxieuse du futur au point de refuser d'avoir des enfants. Mon métier de maraîchère engagé pour la restauration de la biodiversité me fait du bien et c'est mon rocher pour avancer dans la vie. Ce qu'elle nous dit, Céline, c'est ce qu'elle s'interdit, c'est ce qui la rend heureuse à certains égards, mais elle nous parle aussi de ce qu'elle s'interdit. Qu'est-ce qu'il dit le philosophe de ce que nous nous interdisons ?
Surtout quand on parle là, par exemple, de faire des enfants ou de ne pas en faire, c'est quand même très haut.
Oui, c'est d'abord un choix qui relève de la conscience de chacun. Après, on peut penser que les enfants qu'on ne fait pas ne pourront pas sauver le monde que si on les faisait, peut-être qu'ils trouveraient des solutions que nous, on ne trouve pas. En tout cas, ce qui est très beau dans ce témoignage, c'est qu'elle a un sens moral par rapport à des êtres qui n'existent pas encore. C'est ça qui est très paradoxal. C'est une question qu'on m'a souvent posée. Faut-il ne pas faire d'enfant en raison du péril climatique et du monde qui vient ? Et ce qui est très beau, c'est que ça pousse la question morale jusqu'à l'existence d'êtres qui n'existent pas.
Normalement, on essaie de bien se comporter avec quelqu'un qu'on a en face des yeux. Alors, soit on pense à lui au sens kantien, soit au sens de Lévinas, on l'a en face de soi et ça nous oblige à bien nous comporter. Eh bien, Madame nous dit « Moi, mon enfant, il n'est même pas né, mais c'est pour lui que je ne le fais pas. » Donc, ça va très loin dans le sens moral.
Bonsoir, Benoît. Bonsoir. On vous écoute, Benoît ?
Oui, merci de prendre mon aveuble. C'est drôle, je suis en train de dessiner des arcs-en-ciel avec ma fille et en même temps, je vous écoute. En fait, je voulais vous faire part d'une difficulté à laquelle je suis confronté. C'est que j'ai du mal à faire la part des choses entre rester parfois centré sur moi et ma fille et ce qui me donne parfois l'illusion d'être assez égoïste et ou alors me socialiser, ce que je pense être mais en même temps ce qui me confronte à ce monde qui ne va pas très bien.
Alors, du coup, la solution qu'on a trouvée, je ne sais pas si c'est la bonne, c'est d'essayer de trouver des petits moments de joie dans tout ce qu'on vit et en essayant d'être le plus en conscience positive et de faire qu'une seule chose à la fois. En tout cas, ça, ça nous permet déjà de voir le monde de manière un peu plus positive.
Merci, Benoît. Merci beaucoup.
C'est incroyable, Benoît. En fait, continuez à faire des arcs-en-ciel avec votre fille, évidemment, et surtout, ne vous sentez pas coupable d'avoir ces moments de joie dans l'intimité avec votre fille et ses arcs-en-ciel. Mais ce qui est incroyable, c'est que la question de Benoît fait résonner la première question de tout à l'heure qui est une des questions de mon livre qui revient tout le temps et ça nous rassure parce que ça nous prouve que les gens, au fond, se sentent coupables d'avoir un bonheur égoïste et un bonheur dans un cercle privé et ils voudraient quelque part entrer en contact avec ce monde qui va mal comme s'il y avait, au fond, ce désir, au fond, de le réparer un petit peu.
Alors, ça rappelle aussi Camus dans son discours de réception du Nobel. Voilà, le but n'est plus de changer le monde, c'est d'éviter que le monde ne se défasse. Et je vais vous répondre, Benoît, plus simplement, plus vous serez conscient dans l'instant présent, dans l'ici et le maintenant, en dessinant des arcs-en-ciel avec votre fille, plus vous serez vraiment là avec elle, plus les autres moments, vous pourrez vous armer de force pour de nouveau essayer de réparer le monde et d'affronter une société violente et ce que vous appelez la socialisation.
Il y a beaucoup de questions, Charles, qui tournent autour de ce qu'est notre époque, ce qu'elle est en train de devenir, où nous emmène l'IA et toutes ces choses-là. On a celle d'Isabelle, par exemple, sur WhatsApp qui dit au fond, désormais, c'est quoi la connaissance ? Et elle rajoute la question, on peut se poser dans le contexte, justement, des fake news, de l'IA, de tout ça. Qu'est-ce que c'est la connaissance ? J'ai presque envie d'ajouter ce qu'elle est devenue aujourd'hui, en fait.
Vous savez quand même qu'il y a 42% d'erreurs dès qu'on fait une recherche sur une IA. Donc ça veut dire que même si on utilise des IA quand on est lycéen ou quand on fait un rapport dans une entreprise ou qu'on travaille, même quand on est un chercheur, en fait, la connaissance au sens classique, elle va être toujours demandée et réquisitionnée dans une logique de vérification puisqu'il y a 42% d'erreurs, de réponses qui sont complètement fausses.
Donc on a encore besoin de la connaissance classique et après, bien sûr, là où on est menacé dans notre connaissance classique, c'est que si l'intelligence interliguerée, c'est de faire des relations entre des données, évidemment, les IA, d'autre point de vue-là, entre guillemets, sont beaucoup plus intelligentes que nous parce qu'elles ont beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de données. Elles les traitent de façon statistique avec des inférences hallucinantes et elles obtiennent des résultats que nous ne pouvons pas égaler du tout. Mais que nous reste-t-il ? Il nous reste que l'IA ne sait pas faire. C'est penser à la nouveauté.
L'IA, ce sont des perroquets statistiques géniaux qui savent très bien traiter les données du passé et en inférer des réponses pour aujourd'hui. Mais si, peut-être que pour sauver le monde, il faudra avoir des idées nouvelles, il faudra avoir une créativité qui ne vient pas de la recomposition des savoirs passés mais qui sait faire jaillir de la nouveauté et aucune IA, pour l'instant, ne sait le faire.
J'espère qu'il va être en ligne rapidement parce que je le vois mais je vois aussi qu'il n'est pas encore tout à fait arrivé, Guillaume qui nous attend. Voilà, le voici Guillaume, bonsoir. Oui, bonsoir. Vous êtes dans la même lignée donc allez-y, on vous écoute.
Oui, moi en fait, j'avais le débat avec mon fils et ma femme pour une randonnée cet après-midi et on se demandait si avec l'évolution de l'intelligence artificielle, on pourrait ou on pourra considérer un jour les robots comme nos égaux.
Merci Guillaume. Mais vous savez, ce qui est très marrant dans votre question, c'est que tous les auteurs de science-fiction, ils avaient pensé qu'on serait un jour détrôné par des robots, que les robots seraient nos égaux mais là, ce n'est pas des robots, c'est des micropuces, les IA ne sont même pas des robots et quelque part, c'est une grande leçon d'humilité parce que ce n'est pas ce qu'on avait vu arriver qui est arrivé et moi je crois qu'il faut accepter cette gifle narcissique. Les IA nous infligent une blessure narcissique et je vais vous dire un truc puisque vous parliez de vous promener dans la campagne.
Vous savez quand même que l'IA a explosé au moment où nous les humains on était incapables de prendre soin du vivant, incapables d'arrêter de détruire la planète, incapables d'arrêter de menacer la biodiversité, incapables d'arrêter sols, incapables d'empêcher le réchauffement climatique, et bien parce qu'on se croyait tout permis, parce qu'on se pensait au centre du monde, parce qu'on se pensait les meilleurs maîtres et possesseurs de la nature, et bien il y a de l'espoir, peut-être que cette blessure narcissique que nous inflige l'IA va nous faire changer et nous apprendre peut-être, puisqu'on n'est plus les plus forts, à prendre soin du vivant, du petit, des sols, des insectes et du climat.
Alors la bonne nouvelle c'est qu'il y a plein de gens là qui nous appellent et qui veulent vous poser des questions, à vous qui êtes un humain et pas une IA et les gens qui sont tous et en même temps on sait aussi que ce qui est en train de se passer aujourd'hui c'est que toutes ces questions qu'on vous pose, Charles Pépin, il y a aussi plein de gens qui les posent à Tchadjipiti au moment où on se parle, elle dit ça à notre époque aussi. Qu'est-ce qu'il en dit de ça le philosophe ?
Écoutez, vous savez, il y a beaucoup de gens... C'est le désespère ou pas ? Non, pas du tout, pas du tout, je pense qu'il faut être curieux et essayer d'inventer quelque chose de nouveau dans une sorte d'humanité qui est hybridée d'un côté avec le végétal, le vivant, de l'autre côté avec les IA. Et vous savez, par exemple, les thérapeutes nous racontent qu'il y a beaucoup de patients qui posent plein de questions à Tchadjipiti ou à d'autres IA et qui sont tout à fait aidés par cette conversation avec des IA. Il ne faut surtout pas être technophobe.
Par contre, il faut accompagner ce progrès complètement allurissant par de la conscience, par de la créativité, en se disant, voilà, quel est mon rôle à moi humain ? Eh bien, mon rôle à moi, c'est d'essayer de penser, je l'ai dit tout à l'heure, créativité n'est pas simplement une recomposition des savoirs passés mais quelque chose qui fait jaillir du neuf. Eh bien, peut-être qu'on aura besoin de nous, les humains, pour ça et notamment pour sauver l'avenir.
Thomas nous dit ceci. Bonsoir Fabienne et Charles. Bonsoir Thomas. Ça me rend triste. Ce qui me rend triste, pardon, c'est qu'on est dans une société plus individualiste qu'avant. Chacun est dans sa bulle ou dans son couloir. Chacun écoute sa musique dans ses écouteurs, regarde son écran, moins la télévision d'ailleurs. Il y a moins de choses qui nous fédèrent. Même les réseaux sociaux qui sont censés rassembler les gens. Ce n'est vraiment pas le cas. Et il y a une mode avec des gens qui les quittent aujourd'hui d'ailleurs. Merci pour vos émissions. On nous dit Thomas. Comment on refait société alors que chacun est dans sa bulle ? C'est aussi ça qu'il nous dit en fait.
Bien sûr.
Chacun sa musique. Chacun peut avoir ses mêmes oriates. On pourrait tous les deux être dans le même train et ne jamais se parler et être la voir sur notre écran.
Et il y a des questions, des questions existentielles, des questions philosophiques qu'on se pose tous ensemble ou pas ensemble mais ensemble quand même puisqu'on sait que les autres se les posent. Et c'est ça aussi la philosophie. C'est pour ça qu'elle refait du commun. C'est peut-être pour ça qu'on a besoin de philosophie aujourd'hui encore plus qu'hier pour refaire du commun et réapprendre à habiter le monde. Mais vous savez, le constat que vous faites, monsieur, est réel. Mais on voit aussi plein de choses. Moi, je vois des gens, les classes de lycée, les conférences, les médiathèques qui adorent être ensemble. J'anime un séminaire tous les lundis à Paris depuis 12 ans.
La salle est pleine. Les gens sont mélangés. Ils sont en désaccord politique, idéologique, identitaire. Et ils veulent être ensemble. Donc, il y a un vrai désir de commun. Il faut se demander ce qu'on a en partage, ce qu'on a en commun. Et effectivement, ne jamais oublier de se poser cette question.
Une note vocale qu'on va découvrir ensemble, Charles, c'est celle de Marine.
Bonsoir. Ma question, c'est comment se relever et comment avancer après la perte de sa maman ? Voilà. Je précise que j'avais 33 ans.
Merci. Merci à vous, Marine. Charles Pépin, comment se relever après ?
Eh bien, la question du deuil, ce n'est pas une question qu'on peut traiter comme ça en une phrase. D'accord. Mais ce qu'on peut peut-être dire quand même, c'est que, puisqu'il faut essayer de répondre, vu que c'est ce que je fais dans le livre, je vais essayer de le faire, mais c'est quand même très dur, c'est peut-être d'essayer de prolonger la conversation, de prolonger l'histoire, de faire en sorte que quelque chose, qu'on arrive à vivre avec la personne qui est morte, encore, sans être dans un deuil pathologique, en pensant à cette personne au bon moment, en n'y pensant pas tout le temps, en sachant par exemple s'alléger aussi.
Il y a un moment où passer un an, un an et demi, il ne faut plus y penser tout le temps, il faut se débarrasser de certaines affaires, il faut s'alléger, mais pour que demeure l'essentiel. Et dans des moments de vie important, à l'heure de certaines décisions, s'arrêter et entrer dans une discussion avec la personne qui n'est plus là, qu'est-ce qu'elle en aurait pensé ? Mais surtout, ne pas faire ça tout le temps. Et la façon de peut-être faire son deuil, comme on dit, on se moque souvent de l'expression travail de deuil, parce qu'on dit que ce n'est pas comme faire ses cours, ce n'est pas comme travailler dans l'entreprise.
Mais moi, je l'aime bien parce qu'il y a quelque chose qu'il faut travailler, c'est ce qui peut rester de notre relation avec la personne qui n'est plus là. Alors, il n'y a pas que des souvenirs qu'on fait revivre, il y a aussi des exemples de vie, il y a aussi des valeurs qu'on fait perdurer, il y a aussi des choses qu'on fait en pensant que la personne les aurait appréciées. Et donc, la question, c'est qu'est-ce que je vais en faire de cette histoire ? Comment je vais la prolonger ?
Je trouve intéressante la question de notre amie Marine et j'ai l'impression qu'on baigne là-dedans en ce moment. Enfin, on va commémorer là, après-demain, les 10 ans du 13 novembre, par exemple, et toute cette question sur qu'est-ce qui se passe après, comment on arrive à le surmonter. On entend même de la part des victimes des choses qui nous étonnent. On se dit, mais ils sont incroyables, ces gens, est-ce que moi, je serais capable de faire ça ? On se sent aussi dépositaires, au fond, d'une forme de mémoire qu'on parle finalement d'un événement qui serait commun ou de la mort de Marine.
Il y a aussi tout ça qui arrive au moment où il faut réfléchir à assumer la perte et la comprendre et avancer.
Oui, vous avez tout à fait raison. Et la question, c'est qu'est-ce qu'on fait de ce qui n'est plus là, notamment les défunts, mais aussi notre passé ? Qu'est-ce qu'on fait de ce qui n'est plus là, mais est encore là d'une autre manière ? Alors, cette autre manière, ça peut être des souvenirs, ça peut être des traumas, ça peut être des schémas de pensée implicites, ça peut être des blessures, ça peut être aussi des grands exemples inspirants, ce que Nietzsche appelait les grands monuments du passé. Et toute la question, c'est une question que pose très bien Bergson, c'est comment je vais prendre tout ça pour l'emmener vers demain ?
Aujourd'hui, d'une certaine illusion moderniste, ce serait de dire si c'est trop douloureux, je ne veux plus y penser, je vais m'en débarrasser, je vais le laisser dans le passé. Et ça, on sait que ça ne marche pas, que cet évitement du passé douloureux aux traumatiques produira comme nécessairement un effet rebond. Et la proposition de Bergson, c'est de trouver la bonne distance avec ce passé pour l'emmener vers demain. Et vous savez, ça peut aider tout le monde, la définition que Bergson donne d'une personne. Qu'est-ce que c'est qu'une personne ? Qui êtes-vous, vous, Fabienne ? Et vous, Benoît, qui êtes-vous ?
Dépendamment, une personne, c'est une manière de ressaisir son passé et de le conduire vers l'avenir.
On a cette question d'une petite fille, elle a 13 ans, elle s'appelle Annaé, et elle dit « Mais pourquoi on veut toujours être meilleur que les autres ? » Et derrière son père qui ajoute « Merci les réseaux sociaux. » Pourquoi est-ce qu'on veut toujours être meilleur que les autres ? Est-ce qu'on est devenu ça ? Ou est-ce qu'on a toujours été, peut-être, Charles Pépin ?
Mais non, vous savez, on avait souvent... Je crois, d'abord, c'est très bien, Annaé, de se poser cette question à 13 ans. Et c'est très bien parce qu'on entend que c'est peut-être que vous dites « Mais non, on n'est pas obligé. Ce qui compte, c'est de se développer soi-même. Ce qui compte, c'est de progresser. Ce qui nous fait plaisir, ce qui nous met en joie, c'est de progresser. Ce n'est pas de devenir meilleur que l'autre, c'est de devenir meilleur tout court. » Et vous savez, on a souvent interprété le darwinisme comme une logique de compétition. Et en fait, c'était un contresens sur Darwin.
Et ce que dit Darwin, ce n'est pas du tout que ce sont les meilleurs et les plus compétitifs qui ont survécu. Au contraire, il montre que ce qui a fait la clé de la survie, c'est la solidarité, c'est l'entraide. Et donc, cette correction d'un contresens sur Darwin nous montre à quel point, vous avez raison, Annaé, on n'est pas du tout obligé de passer devant les autres. Et d'ailleurs, souvent, ce n'est pas ce qui rend heureux. Ça ne rend pas heureux.
En revanche, on a besoin, ça fait partie des questions de votre livre, on a besoin souvent non seulement qu'on nous aime mais aussi qu'on nous admire. C'est intéressant l'admiration quand même. Ce n'est pas pareil. Aimer et admirer, c'est deux choses qui sont très différentes. Pourquoi est-ce qu'on a besoin qu'on nous admire en fait ? Est-ce qu'on a vraiment besoin de ça ?
Très différente, Fabienne, mais je vous corrige un peu parce que ce que je dis dans mon livre, c'est le contraire. On a besoin d'admirer. On n'a pas besoin d'être admiré.
Vous avez raison. Vous dites, pourquoi l'admiration fait du bien ? Voilà.
Et c'est plus important d'admirer que d'être admiré parce que quand on admire quelqu'un, on admire toujours une singularité. On admire la manière dont cette personne, malgré les contraintes de la vie, malgré les normes sociales, a réussi à devenir elle-même, à exprimer ce que Bergson appelle la mélodie personnelle de la subjectivité. Et ça nous donne des ailes parce qu'on se dit mais moi aussi, je vais peut-être y arriver. Et quand on admire, on ne veut pas imiter. On ne veut pas copier. On veut s'inspirer de la manière dont l'autre a réussi à devenir lui-même pour peut-être soi-même réussir à devenir soi-même.
Et c'est Nietzsche qui conclut très bien en disant, vous savez, l'admiration est un pont tendu d'une singularité vers une autre. Et on a besoin de ça. On a besoin d'admirer.
Il nous reste très peu de temps. Voici Catherine. Bonsoir Catherine.
Oui, bonsoir.
On vous écoute.
Oui, en fait, je voulais, tout à l'heure, j'avais envie de réagir au sujet de la douceur et de la douceur qu'on aimerait voir dans ce monde. Et je me mettais un petit peu un pas de côté de la philosophie parce que je crois que c'est important que soi-même, on voit quel est notre rapport à la douceur. C'est-à-dire qu'on a tous des histoires compliquées, on le fait souvent, et la douceur peut être malmenée. Et je crois que toutes les théories et tous les grands savants philosophes de l'histoire n'y pourront rien. C'est comment je veux ce monde dans la douceur, mais quelle est ma relation moi avec la douceur ?
Merci Catherine. Je suis désolée. Charles, il est 57. Vous avez à peine moins d'une minute pour répondre à cette question. On vous écoute.
D'abord, je rappelle...
Ah, deux, me dit Thomas. Allez-y, vous avez deux minutes.
C'est bon, moi. Que demande le peuple ? La douceur est invincible, disait Marc Aurel, mais vous vous dites, madame, que la question n'est pas l'effet positif de la douceur dans un monde de violence, mais quel rapport on a soi-même avec sa propre douceur et vous semblez dire, d'après ce que je crois avoir entendu, qu'en fait, votre douceur a été violentée. Je crois deviner dans votre question que vous avez été quelqu'un de doux, mais que la vie ne vous l'a pas rendu et qu'en quelque sorte, vous avez souffert dans un monde violent et que votre douceur n'a pas été récompensée. C'est ça que je crois avoir entendu dans votre question.
Eh bien, c'est surtout pas une raison pour désespérer de cette tendresse et de cette douceur. Vous savez, souvent, quand on veut aider quelqu'un, par exemple, quand on veut dénouer un conflit, quand on veut se sortir d'une situation difficile, souvent, on veut passer en force, on veut imposer quelque chose, on veut faire confiance de façon excessive, en un effort du vouloir. Et on s'aperçoit que la douceur permet d'obtenir de bien meilleurs résultats. Les thérapeutes, par exemple, souvent, ils savent faire preuve de cette douceur qui fait du bien. Donc, ne désespérez pas si c'est bien ce que j'ai compris de votre douceur.
Il nous reste un petit peu de temps, très peu, mais un petit peu, Charles Pépin, je voudrais quand même vous soumettre cette question qui arrive sur WhatsApp. Qu'est-ce que vous pensez de ces gens, les Elon Musk, les Jeff Bezos, qui rêvent de pouvoir prolonger leur vie de manière éternelle ?
Qu'est-ce que ça dit ? Vous pensez à Dédale, vous savez, cette figure de la mythologie qui, à chaque fois qu'il a créé un problème par la technologie, croit le résoudre par la technologie. Donc, il a créé le Minotaur et il pose problème, donc il crée le labyrinthe. Puis, il est dans le labyrinthe, il est enfermé avec son fils Icar, donc il crée des ailes artificielles. Eh bien, tout ça a mal fini puisque Icar, ses ailes ont fondu et Icar, donc le fils de Dédale, est mort sous les yeux de son père. Voilà ce que ça m'inspire.
Eh bien, écoutez, ce sera la conclusion. Merci beaucoup, Charles Pépin-Noir. Je vais le jeu avec les auditeurs. Le livre s'appelle Où trouver la force ? Et autre question existentielle, c'est publié chez Alari Édition. Merci beaucoup. Revenez, il y a encore plein de questions pour vous au standard et sur WhatsApp. Merci beaucoup.