"La peinture est là pour apporter du bonheur" : l'univers de Renoir au musée d'Orsay
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France Inter, Alibadou, Marion Lourdes, le 6-9.
Et un grand entretien ce matin dans lequel nous vous proposons une visite guidée d'une exposition événement exceptionnel consacrée au peintre, au génie Renoir. Elle vient d'ouvrir ses portes au musée d'Orsay à Paris. Et pour en parler, nous avons le bonheur de recevoir ces deux commissaires. Anne Distel, Paul Perrin, bonjour à tous les deux. Bonjour. Bonjour. Paul Perrin, vous êtes conservateur en chef et directeur de la conservation et des collections au musée d'Orsay. Anne Distel, conservatrice générale honoraire du patrimoine au musée d'Orsay, spécialiste de la peinture impressionniste.
Et c'est vrai qu'il y a des toiles qui viennent du monde entier pour revenir enfin à la maison, dans ce temple de l'art du 19e siècle qu'est Orsay. Renoir et l'amour, Renoir, dessinateur. C'est donc le titre de ces deux expositions inédites consacrées pour la première fois à Orsay à ce peintre de la vie moderne. Comme disait Baudelaire, plus de 60 tableaux, une soixantaine de dessins, combien de chefs-d'oeuvre. Et on vous recommande chaleureusement, chers auditeurs, de vous y rendre. C'est jusqu'au mois de juillet. Questions, réactions autour de l'impressionnisme et de votre passion pour Renoir au 01 45 24 7000, pour dialoguer avec nos invités ou sur l'application Radio France.
Anne Distel, Paul Perrin, merci. Merci parce que dans le monde troublé dans lequel nous vivons, dans cette époque d'incertitude, de violence et de malheur, merci de nous offrir de la beauté et aussi de la gaieté. Et c'est assez extraordinaire lorsqu'on écoutait Claude Askelovitch demander « De quoi un homme est-il le nom ? » Renoir, de quoi est-il le nom ? Et qu'est-ce qui fait que le sentiment du visiteur de cette exposition, en sortant du musée d'Orsay, en retrouvant la lumière de Paris, il est plus heureux, il est dans un état quasi amoureux ? Qui veut répondre ? Alors, de quoi est-il le nom ? Cette exposition, sa thèse, c'est qu'il est le nom de l'amour.
Et que l'amour, pour Renoir, c'est la vie. Et la vie, c'est les relations humaines. Et c'est le bonheur d'être ensemble. Et voilà, c'est ce qu'explore cette exposition. C'est de montrer vraiment la singularité de Renoir au sein du groupe impressionniste, au sein même de l'histoire de la peinture, plus largement, en montrant comment sa peinture est vraiment toute dédiée à cette célébration de la vie. À cette célébration, comme je le disais, finalement des relations humaines et d'une vision amoureuse du monde. Renoir est un amoureux des femmes, est un amoureux de l'amitié, est un amoureux de la convivialité, est un amoureux de la nature aussi. De la vie moderne.
C'est un amoureux de l'amour également. C'est le fil rouge de ses tableaux, Anne Distel.
Oui, et de ses dessins également. Et de ses dessins. L'exposition reprend en fait une sorte de fil monographique, nous conduisant des débuts de Renoir jusqu'à sa période impressionniste développée à travers la peinture et nous conduit jusqu'à la fin.
Jusqu'à l'après, l'après, à des moments où il dépasse l'impressionnisme. Avant de vous suivre pour cette visite guidée, une question, malgré tout, pour que tout le monde s'y retrouve. Qu'est-ce qu'il fait de Renoir, l'un des plus grands peintres de l'histoire ? Il fait entrer dans la peinture l'instant fugitif, la couleur. Ce sont des expressions qu'on entend. Pierre-Paul Perrin. Oui, je pense que c'est un artiste qui a capté, qui a saisi et qui a su rendre en peinture avec une intensité extraordinaire, justement, cette beauté des moments anodins de l'existence.
Et avec ce talent particulier de la couleur, qui est vraiment, et du dessin, c'est ce que l'on montre dans les expositions, mais quelque part, c'est quand même un très très grand artiste de la couleur. Et ça, personne avant lui, je pense, n'avait vraiment eu cette science et cette manière d'utiliser les couleurs pour rendre aussi bien justement cette impression de vie et cette joie, cette gaieté. Même dans la vie moderne, la vie quotidienne.
Oui, bien sûr. Renoir a regardé vivre ses amis, sa famille, les enfants, les jeunes femmes, les natures mortes, les paysages, le soleil sur la mer.
Est-ce que vous disiez tout à l'heure sur l'existence et les difficultés aussi de notre période ? Je pense que c'est important de se rappeler que le XIXe siècle, l'époque où peint Renoir est une époque de violence, est une époque de difficultés. Il y a eu la guerre contre la Prusse, il y a la commune de Paris, et lui, il porte un regard amoureux malgré tout, c'est l'émerveillement.
C'est ça. Pourquoi, Paul Perrin, est-ce qu'on peut dire que ce n'est pas un idéaliste ? Parce que lui, il dit que c'est difficile de faire admettre qu'une peinture puisse être de la très grande peinture tout en étant joyeuse. Ce n'est pas seulement un idéaliste naïf ?
Non, parce que Renoir est très conscient des difficultés de son époque, des souffrances de la population. Il a vécu la guerre de 70, il a vécu la commune. Les Français se sont quand même entretués, il y a eu une guerre civile à ce moment-là. Et c'est une époque d'inégalité sociale, d'inégalité de genre, etc. Et Renoir en est très conscient, mais pour lui, la peinture est là pour apporter du bonheur, du plaisir à celui qui la regarde. Et ça passe par des sujets heureux. Ce n'est pas un déni des souffrances de son époque, c'est une manière de dire la peinture est là pour apporter ce bonheur aux gens. Une balançoire suffit, le cerceau d'un enfant, Anne Distel.
Ce qui est assez extraordinaire, c'est ces moments de convivialité. On converse chez Renoir. Les hommes se parlent au lieu de se faire la guerre.
Oui, ils sont effectivement réunis dans l'atelier de Renoir. Renoir a... Ou dans un banquet ? Oui, dans un déjeuner au bord de l'eau, dans une guinguette de Montmartre. On le suit vraiment. On connaît très bien tous les lieux qu'il a fréquentés. Et je pense qu'on participe de toutes ces amitiés. Beaucoup, beaucoup de... Vous évoquiez la guerre. Il a perdu son meilleur ami, Basile. Il a vraiment été très atteint par tout ce qui agitait son époque. Et il l'a traduit peut-être souvent à rebours de ce qu'il voyait. Et Paul Perrin, lui, pendant ce temps-là, qu'est-ce qu'il montre ? Il montre le déjeuner des canotiers. Il y a une toile qu'on voit dans l'expo qui vient de Washington.
Donc on a l'impression de la voir tout le temps. Mais en fait, elle est très loin de nous habituellement. Et le thème du repas devient vraiment quelque chose de classique chez lui. Un repas, là c'est le déjeuner des canotiers. Mais ça peut être des hommes, des femmes et des hommes qui discutent ensemble. Quelque chose comme une métaphore d'harmonie sociale.
Oui, ça c'est vraiment un des leitmotifs de l'exposition. On le voit, Renoir est un des artistes de son temps, parmi les impressionnistes, à s'être le plus intéressé à ce thème du repas. Et ce n'est pas que le repas, c'est la fin du repas. Donc c'est le moment où les verres se sont vidés.
On allume une cigarette.
On allume une cigarette, on se lève de table pour aller parler à quelqu'un qui est à une autre table. Et c'est un moment de relâchement, un moment de détente. Et tout l'art de Renoir, il est là aussi pour célébrer une sorte de détente du corps, de relâchement des relations sociales, des mœurs aussi quelque part, dans ces lieux qui ne sont pas tout à fait, qui sont un peu excentrés. C'est la banlieue, c'est le marque. C'est le peintre des jeunes femmes, c'est aussi l'opéra. Exactement. Ce sont des lieux où il y a de la légèreté, mais il y a quelque chose de frappant. Vous connaissez la formule de Gide, c'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature.
Pourquoi ce n'est pas le cas de Renoir avec sa peinture, Anne Disselle ?
Justement, il ne fait que suggérer. Et ça, je crois que c'est une grande différence entre Renoir et d'autres contemporains qui appuient le message, la mendiante, la fille de joie, etc. Renoir, jamais. Et dans le déjeuner des canetiers, vous avez des allusions à la personnalité sociale de tous les membres de cette assemblée. Le canetier, l'homme en haute forme, l'homme en chapeau melon. Tout ça caractérisant très subtilement pour ses contemporains qui sont ces gens. Mais il s'est défendu de les identifier particulièrement, ce qui n'était pas le cas de ses contemporains officiels.
Et malgré tout, il peint des sourires. Ça aussi, c'est extrêmement rare dans l'histoire de la peinture. Il y a, oublions Mona Lisa, mais dans la peinture impressionniste, il a une attention au visage, il leur donne une vie. Ils sont là, présents, avec leur singularité, leur individualité. C'est un tableau sublime, le bal du Moulin de la Galette. Est-ce que vous pourriez nous le décrire, juste en quelques mots, que tout le monde le visualise, Anne Disselle ?
Le bal de la Moulin de la Galette ?
On ferme les yeux et on regarde le bal du Moulin de la Galette.
Il est familier, au moins des parisiens, puisque c'est un tableau du musée d'Orsay. Mais c'est une danse effrénée qui se déroule derrière une table de jeunes femmes et de jeunes gens attablés devant leur verre de couleur. Il y a un petit verre de liqueur vide. Oui, c'est ça, on est entre le jour et la nuit, on ne sait pas très bien, mais c'est extrêmement rythmé, c'est joyeux, c'est agité, c'est fracturé parfois aussi.
Mais alors pourquoi est-ce que c'est un peintre manifeste ? Ce tableau-là, en l'occurrence, c'est un tableau manifeste, et il affirme ce que représente la peinture. Ce sont les grands formats. Il en a fait des minuscules, d'ailleurs. D'ailleurs, c'est ce qu'on voulait montrer dans l'exposition aussi, c'est la variété de l'œuvre de Renoir, des grands, des petits formats, des tableaux très finis, très achevés, très composés, avec beaucoup de figures, et d'autres où c'est simplement un personnage dans la nature. Et en effet, c'est un des points forts, je dirais, de ce projet, d'avoir pu réunir ces prêts et ces grands formats qui sont au cœur du monde.
Du smithsonian de Washington aux Etats-Unis, de Cambridge d'ailleurs, mais je reviens à ce chef-d'œuvre, le bal du moulin de la Galette. Pourquoi est-ce que c'est un tableau manifeste ? C'est un manifeste parce que c'est un manifeste d'harmonie, d'harmonie entre les hommes et les femmes, entre les classes sociales, entre il y a des adultes et des enfants, et tout ça est baigné dans une seule lumière qui finalement sublime l'ensemble de la scène, et on est en effet à Montmartre, quelques années après justement les massacres de la commune. Donc c'est aussi un manifeste de la résilience du peuple parisien après ces traumatismes.
Alors, il y a quelque chose d'intéressant et de moderne aussi, Anne Distel, alors c'est peut-être moins le cas dans les dessins qui est la partie dont vous vous occupez, où il y a quand même beaucoup de femmes nues qui sont des thèmes assez classiques, mais il montre aussi les femmes dans d'autres activités, la conversation, les lieux culturels, il y a quelque chose là-dedans d'assez moderne, même s'il disait aussi que ces modèles ne pensent pas, ce qui n'est pas très sympathique. L'exposition de dessin fait un trait d'union à travers les pastels, puisque c'est une sorte de peinture sèche, si je puis dire.
Celui-ci, décrivez-le nous par exemple.
La couverture et l'affiche de l'exposition de dessin, c'est une jeune femme, à l'opéra, probablement plutôt au théâtre, parce qu'elle a un chapeau, donc ça n'est pas une soirée, c'est plutôt un petit théâtre du boulevard, je dirais.
Ce sont des traits ?
Alors, ce qui est extraordinaire, c'est que c'est très allusif, on n'a pas une description précise de l'endroit où elle se trouve, ses yeux sont baissés, elle n'essaye pas d'accrocher notre regard, et elle regarde quelque chose, évidemment dans une loge ou un balcon de théâtre. et elle se livre seule à une activité culturelle. Peut-être, je ne sais pas si c'est culturelle, parce qu'elle regarde plutôt le public, si nous, nous mettons à ça. Elle ne regarde pas la scène. Elle pipe elle alors.
On trouve dans la peinture de Renoir, en effet, des femmes qui font du canot, sans homme. Deux femmes ensemble, à un moment. Exactement, on voit des femmes qui discutent dans les cafés, des femmes qui boivent de l'alcool, dans des restaurants et des cafés, des femmes qui travaillent, qui traversent la rue avec leur panier de livraison de modistes.
Donc c'est quand même, malgré, le vieux Renoir a eu peut-être des formules souvent assez maladroites, et un peu caricaturales, misogynes en effet, mais le Renoir de jeunesse montre une société beaucoup plus, finalement, moderne, et pour les femmes, souvent dans des positions, des attitudes de liberté, et également dans la séduction, et dans le rapport avec les hommes. Écoutons l'écrivain Huysmans, justement, puisqu'il écrivait, Huysmans, à propos de Renoir, il lisait qu'il était le véritable peintre des jeunes femmes dont il rend, dans cette gaieté de soleil, la fleur de l'épiderme, le velouté de la chair, le nacré de l'œil, l'élégance de la peinture.
Il y a de nombreuses questions d'auditeurs qui vous interrogent sur Renoir. David, d'abord, vous demandez, ça c'est le making-of, on va dire, comme on ne dit pas, nous disent-elles, combien de temps faut-il en tout pour rassembler ces œuvres et mettre en place une telle exposition quand on doit réunir des toiles extrêmement onéreuses qui viennent de partout sur la planète dans un lieu comme Orsay ?
Je ne pourrais pas répondre pour la partie toile côté Paul. En tout cas, pour le dessin, c'est une petite aventure qui a commencé avant la malheureuse épidémie du Covid. Ah donc, ça fait plus de cinq ans. Et l'exposition avait été repoussée pour cette raison. Donc, nous avons eu le temps de méditer, de travailler.
Et Paul Perrin, comment est-ce qu'on convainc des institutions aussi puissantes que le Smithsonian de vous prêter un chef-d'œuvre pareil ? Alors, à la fois parce que... Il ne faut pas le rendre ! Oui, c'est ça, il faut qu'on le garde. Je pense que ce qui a convaincu, c'est aussi que c'est la première fois qu'on a un moment aussi important dédié à Renoir à Orsay. Et ça, nos collègues l'ont compris. Peut-être qu'ils ont été séduits par le thème aussi, Renoir et l'amour, quelque part, qui touche au cœur de la peinture de Renoir, mais aussi qui parle à tout le monde et à notre époque. Et puis, évidemment, quelque part, ce sont aussi des échanges que l'on fait avec toutes ces institutions.
Ils nous prêtent et lorsqu'ils auront besoin de nos collections, nous, nous serons généreux également.
Alors, Anne Distel, vous, vous faites vraiment la partie dessin et ce qui est paradoxal, c'est que Renoir, quand il est au sommet de son succès avec ses tableaux de danse qu'on visualise très bien, ses danses en ville, ses danses à la campagne, tout d'un coup, il se dit je ne sais ni peindre ni dessiner, ça, c'est une véritable citation, ça, c'est assez incroyable. Lui qui a appris à dessiner dès l'adolescence et il se lance dans le dessin et notamment ces femmes nues, ces baigneuses qui ressemblent presque à des tableaux de Ingres. Oui, d'ailleurs, on a appelé ce retour sur lui-même au début des années 1880 sa période ingresque. C'est une crise ? C'est une crise et il l'a voulu.
Qu'est-ce que ça veut dire d'abord, quand même ?
C'est-à-dire un retour sur... C'est du langage
de conservateur, ingresse, qu'a dit-elle ? Un peu de pédagogie.
C'est une nouvelle réflexion sur la ligne, sur le contour, sur la solidité de la forme et une volonté de revenir sur les aspects un peu flottants, peut-être, du monde impressionniste. Estelle, oui.
Pourquoi est-ce qu'il est aujourd'hui considéré comme ayant fait quelques tableaux, quelques chefs-d'œuvre là où Monet a une gloire qui est peut-être supérieure à la sienne assez paradoxalement ? Est-ce que vous expliquez sa place dans sa hiérarchie ? Parce qu'on hiérarchise toujours dans l'histoire de l'art. Paul Perrin. Anne Estelle ?
Je crois que Renoir s'est distingué comme le peintre de figure. Donc, il a une certaine place aussi dans l'histoire de l'art. Parce que, du temps où j'étais obligée de défendre Renoir, je disais toujours comment peut-on le mépriser alors que Vicasso, que Matisse, que Bonnard, que Vuillard, que Cézanne, et Monet, bien sûr, qui était son ami, ont admiré cet artiste qui faisait des baigneuses et des petites filles aux joues nacrées comme vous disiez.
Je me fais le porte-parole de Renoir. Anne, merci. Merci pour cette réhabilitation. On va laisser le dernier mot d'ailleurs à Catherine qui est une auditrice qui dit que Renoir l'a fait pleurer. C'est la lumière, les taches de lumière. Vous acquiescez, Paul Perrin, il me semble que cela caractérise les tableaux de Renoir. En tout cas, l'œuvre d'art doit vous saisir, vous transporter, disait-il, c'est absolument somptueux et c'est vrai que c'est un hommage, je le disais, à la gaieté, à la joie. Merci à tous les deux d'avoir été les invités d'Inter. L'exposition de Renoir et l'amour, Renoir le dessinateur, c'est donc au musée d'Orsay et jusqu'au mois de juillet. Bravo à tous les deux.
Merci beaucoup. Et bonne journée. Merci à tous les deux.