Patrick Guillot : "En Mai-68, c'était nous les patrons, c'était nous les rois"
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Questions et réponses
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Vous aviez 18 ans en mai 68, vous étiez un jeune ouvrier spécialisé. Vous vous souvenez comment c'était dans l'usine avant mai 68 ?
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Et vous, du coup, vous faisiez quoi à l'époque ?
- 1:30OuverteRéponse directe
Comment ça se passe chez Wander ? Qui déclenche le mouvement ? Vous vous en rappelez ?
- 2:13OuverteRéponse directe
On constitue un syndicat. Comment ça se passe ?
- 2:40OuverteRéponse directe
Vous occupez l'usine Wander. Comment se passent les journées ? Comment se passent les nuits ? Quelle est l'ambiance ?
- 3:07OuverteRéponse directe
Patrick Guillaume, vous aviez 18 ans. C'était votre première grève, celle à laquelle vous avez assisté.
Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« Les travaux de chêne à la chêne étaient pour les femmes. »
- 1:01InvitéFait
« Les hommes avaient un travail très particulier en fabrication de charbon, dans des conditions d'hygiène les plus déplorables qui soient. »
- 1:11InvitéFait
« Il n'y avait pas de comité d'hygiène et de sécurité. »
- 2:20InvitéFait
« La direction a essayé par tous les moyens d'empêcher cela, mais ils n'ont pas pu. »
- 3:20InvitéFait
« C'était nous les patrons. C'était nous les rois. »
- 4:59InvitéFait
« Il n'y a eu aucun représentant de présence au dépouillement. »
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Les pavés volent, France Inter, les CRF chargent, Hélène Roussel, et maintenant, le 5-7.
Il est 6h22, deuxième numéro de notre série sur mai 68 dans le 5-7. Toute la semaine à 7h-ci, on vous propose des témoignages, pas de célébrités ici, seulement la parole et le souvenir de ceux qui ont vécu cette période. Leur histoire s'inscrit dans la grande. Et avec nous en ce matin du 1er mai, Patrick Guillot. Bonjour monsieur.
Bonjour.
Merci d'être avec nous. Vous aviez 18 ans en mai 68, vous êtes alors un jeune ouvrier spécialisé, un OS comme on dit. Et vous vivez chez vos parents à Stain, vous travaillez depuis 2 ans déjà à l'usine de Pille, l'usine Wonder à Saint-Ouen en banlieue parisienne, une usine qui va fermer ses portes 20 ans plus tard. Vous vous souvenez, Patrick Guillot, comment c'était dans l'usine avant mai 68 ?
Oui, je me souviens très bien, il n'y a aucun problème, mais j'ai quelques bons souvenirs et des mauvais. C'était l'usine. C'était très difficile, c'était dur pour chacune et chacun. Il y avait des conditions de travail très particulières, très difficiles. Les travaux de chêne à la chêne étaient pour les femmes. Les hommes avaient un travail très particulier en fabrication de charbon, dans des conditions d'hygiène les plus déplorables qui soient, qui ne seraient plus d'actualité aujourd'hui. D'ailleurs, je pense qu'elles seraient fermées, il n'y avait pas de comité d'hygiène et de sécurité. C'était horrible.
Et vous, du coup, vous faisiez quoi à l'époque ?
Moi, j'étais embauché, on va dire petite main, je faisais du tri de tubes qui étaient passés à la machine. Il fallait trier les tubes, des bons, des mauvais, pour justement les mettre sur la machine pour fabriquer une pile en particulier.
Au mois de mai, la contestation étudiante du mois de mars se répand aux usines. Comment ça se passe chez Wander ? Qui déclenche le mouvement ? Vous vous en rappelez ?
Oui, je me rappelle qu'il déclenche le mouvement, nous, avec difficulté, mais on a été aidé en cela par une entreprise dont j'ai perdu le nom, qui se trouvait juste en face de l'usine, une imprimerie.
Et qui sont venus vous aider à débrayer ?
Qui nous ont expliqué, en fait, qui nous ont aidé justement à constituer un syndicat. Et ça a été le début, ça.
Oui, il n'y avait pas de syndicat chez Wander.
Ah non, il n'y avait absolument rien. Non, non, non, non, on était... Moi, j'ai vécu des choses. Un retard de 5 minutes un matin, j'ai passé ma matinée à la shop des puces, le café qui se trouve en face, parce qu'ils m'ont refusé d'entrer. J'en ai en moins, mais je n'étais pas le premier.
Alors, sur la mobilisation de mai 68, qui prend donc comme ça, petit à petit, dans l'usine... On constitue un syndicat.
Il a fallu rassembler du monde pour pouvoir pénétrer dans l'usine et y rester. Parce que ça ne s'est pas fait comme cela, il a fallu occuper l'usine. Il y a eu une pression forte de la part du personnel. La direction a essayé par tous les moyens d'empêcher cela, mais ils n'ont pas pu. Nous avons été aidés en cela, parce qu'une expérimentée que nous étions, par la bourse du travail de Saint-Ouen, accompagnée de délégués syndicaux, qui, eux, avaient l'expérience et le métier, de par les entreprises qu'il y avait autour.
Vous occupez l'usine Wander. Comment se passent les journées ? Comment se passent les nuits ? Quelle est l'ambiance ?
Elle est bonne. Elle est bonne. Ce n'est pas l'anarchie. Ce n'est pas n'importe quoi. Ce n'est pas de casse. Ce n'est rien du tout. C'est discipliné. On s'est organisé. On a monté des groupes. Alors déjà, on élit les délégués syndicaux. Ensuite, on prend un grand livre de revendications. On les remplit. Ça, ça fait partie d'une assemblée générale. Alors, c'est le bon. C'est un peu bon. On arrive quand même à se discipliner, même si on est jeune.
Patrick Guillaume, vous aviez 18 ans. C'était votre première âgée, celle à laquelle vous avez assisté.
Oui, tout à fait. Je veux dire, un mot trivial, j'étais puceau, là.
Je crois pour l'anecdote que pendant la grève, vous êtes assis dans la roche du patron Patrick Guillaume et aussi à son bureau. L'usine était à vous, quoi.
C'était nous les patrons. C'était nous les rois.
Et une solidarité entre les collègues. Il se passe quelque chose à ce moment-là.
Mais oui. Bien sûr que oui. Quel que soit le niveau dans le travail. Quel que soit l'endroit du travail. On se sentait très bien, en fait. Mais bon, Julien, on a occupé, on a revendiqué. Nos délégués se sont bien occupés de nous. On faisait des réunions avec les entreprises de Saint-Ouen, des AG avec eux. Il y avait une solidarité entre entreprises. Mais Vendère, quand on s'est mis en grève, effectivement, ça a été un pavé dans la mare. Parce que jamais, jamais, on n'aurait pu penser et croire que les pays de Vendère se seraient mis en grève, les personnels se seraient mis en grève et occupaient l'usine. Avec les patrons, ça se passe comment, justement ? Ça ne se passe pas bien.
D'ailleurs, on ne les voit pas. On ne les voit pas, les patrons. Je ne savais pas si on les a acceptés. On n'a eu affaire qu'aux délégués et du personnel. Alors, comment les journées se passaient ? Très bien. Il y avait des horreurs de Calais pour des réunions. On avait des postes. Des roulements. Des roulements, surtout la nuit. Mais la journée, c'était plus détendu. On était bien organisés. Les collègues femmes venaient en journée, nous aidaient, nous préparaient des repas. C'était joyeux. Quels étaient vos espoirs ? L'espoir, c'était de réussir à faire aboutir nos revendications. On sait que ce ne sera pas la totalité, mais en moyenne partie, nous n'avions rien.
Au bout de trois semaines, vous avez obtenu une augmentation de 20-30% des salaires, un temps de pause allongée, la reconnaissance du syndicat. Mais la reprise, c'est douloureux.
Ça ne se remet pas en route comme ça. Il y a eu quelques pas des affrontements physiques, verbaux, même entre personnels, ceux qui étaient grévistes, ceux qui ne l'étaient pas.
Cette ouvrière qu'on entend dans ce film tournée par des étudiants de la FEMIS, on l'entend encore son cri. Non, je ne retournerai pas dans cette taule. C'était dur, la reprise. Vous parliez du vote. Il y a eu un problème au niveau du vote ?
Évidemment. Il n'y a eu aucun représentant de présence au dépouillement. Ils ont voté, mais sous l'emprise du patron, parce qu'avec la peur qu'avait ce personnel. C'est de ne plus reprendre notre travail, il n'est pas être repris. J'ai tenu tête, moi. Ils m'ont repris, et ils m'ont mis dans cet atelier de charbon. Je me suis dit, ils ne vont pas m'éliminer comme cela. Je suis resté. Alors, on n'était pas bon à la sortie, je peux vous dire, parce que la poussière et autres... Je ne vous parlerai pas de l'hygiène, les vestiaires et tout, c'était horrible. C'était horrible.
Donc, mai 68, ça n'avait rien changé ?
Ça avait changé sur des revendications que nous avions eues, mais il en manque énormément. Je vais revenir sur l'hygiène et la sécurité. Il n'y a pas eu grand-chose. Ça, c'est terminé pour moi. J'ai fini comme règleur sur une grande machine à fabrication.
Vous diriez que ça a changé votre vie, mai 68, personnellement ?
Bien sûr. Avoir sa première carte de syndicat, je ne l'ai plus. Je l'ai gardé très longtemps. Ça vous apprend beaucoup mal de choses. Ça vous apprend la vie. Ça vous apprend surtout le monde du travail. J'ai enchaîné. Ça m'a mis aussi dans le monde associatif. Prendre des responsabilités dans le monde associatif. Puis mai 68, pardon.
Et le monde du travail aujourd'hui, comme il est, est-ce que mai 68 a changé les choses, à votre avis ?
Oui, parce qu'il y a eu des avancées. S'il n'y en a pas eu autant qu'on aurait souhaité chez nous. Il y en a eu dans notre entreprise, Renault et autres, il y a eu quand même des choses. Je crois que ce qui est ressorti beaucoup, c'était les salaires et les conditions de travail, je crois.
Là-dessus, on a progressé.
Heureusement. Pas de doute. On n'est jamais satisfait à 100%. Mais bien sûr.
Patrick Guillaume, 18 ans, mai 68, ouvrier chez Wander. Merci beaucoup pour votre témoignage ce matin. Bonne journée, au revoir.
A vous de même, merci, au revoir. Au revoir.