La chronique de Patrick Kanner du 10/06/26
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Comme tous les 15 jours, nous retrouvons en direct le chef de file des sénateurs PS, Patrick Cannaire. Bonjour ! Bonjour ! Alors le drame de la petite Liana bouleverse la France à juste titre. L'émoi et la colère traversent tout le pays. Que révèle selon vous cette affaire sur la protection des enfants victimes de violences sexuelles ?
D'abord, vous diriez, vous pensez à la famille de Liana, à ses proches, à l'ensemble de celles et ceux qui partagent aujourd'hui leur douleur. En fait, c'est l'affaire de trop. Ce drame bouleverse, comme il nous révolte tous, je crois, il met en lumière des défaillances graves dans la chaîne de protection de l'enfance. Et nous le savons, le principal suspect, Jérôme Barrella, avait déjà fait l'objet de plusieurs signalements et plaintes pour violences sexuelles sur mineurs. Je rappelle à nos auditeurs, six procédures judiciaires, un signalement à l'éducation nationale et aucune réponse n'a permis d'écarter le risque.
Et en août dernier, Jérôme Barrella a été accusé de viol répété sur un enfant de 10 ans. Pourtant, au lieu d'un traitement rapide, la procédure a connu une succession de retards et ces retards résultent d'une organisation qui a été incapable de traiter rapidement ce dossier. C'est un drame qui n'est malheureusement pas isolé. Chaque année, il y a 160 000 enfants qui sont victimes de violences sexuelles en France et plus de 7 millions de Français qui auraient été déjà confrontés à l'inceste. C'est une affaire qui interroge finalement notre société, notre capacité collective à protéger les enfants lorsque les alertes existent déjà.
Alors les victimes, elles, ont à juste titre le sentiment que la justice ne les protège pas suffisamment. Pourquoi ?
Vous savez, si je prends simplement le tribunal judiciaire d'Auch dans le Gers, donc la capitale du Gers, les sous-effectifs étaient déjà chroniques, touchant les magistrats du siège ainsi que les services du parquet. Une situation telle que le parquet d'Auch a même fonctionné pendant plusieurs mois sans aucun magistrat. Plus globalement, je crois qu'on peut dire que ce drame révèle des procédures trop lentes, un manque de coordination entre les acteurs judiciaires, une insuffisance chronique des effectifs, une saturation des services spécialisés et sûrement aussi un décalage entre les priorités politiques affichées et les moyens opérationnels disponibles.
Donc on est devant une crise profonde de la réponse judiciaire face aux violences sexuelles, notamment sur les enfants. Seule une victime sur dix dépose plainte et, je le dis à nos unites, 94% des plaintes pour viol sont classées sans suite. 94%. En définitive, seul 1% des viols et 1% des situations d'inceste aboutissent à une candidation effective. C'est les statistiques qui alimentent un sentiment d'impunité, dénoncées depuis plusieurs années, notamment par l'ancien président Édouard Durand de la Civise. La Civise, c'est la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Et cela rappelle que nous ne sommes pas à la hauteur de l'ange.
Alors évidemment, la question aujourd'hui, c'est celle de la réponse, réponse d'un pays tout entier et réponse de la justice. Quelles sont les réponses à apporter pour éviter de nouveaux drames ?
Déjà, aucune instrumentalisation politicienne et pas non plus de déni sur les difficultés rencontrées par nos services publics. La première question, c'est que toute la lumière soit faite sur les défaillances constatées, celles concernant l'affaire Lianam et toutes les autres. La seconde est d'obtirer les conséquences concrètes, notamment en renforçant les moyens humains de la justice, d'abord car, malgré ce qu'affirme le président de la République, le budget du ministère n'est pas suffisant. Certes, il a augmenté depuis l'arrivée de M. Macron, c'est tant mieux, mais ce n'est pas encore suffisant. Les augmentations ne sont pas assez ciblées.
Il faut améliorer aussi le traitement prioritaire des violences faites aux mineurs, garantir un meilleur suivi des signalements, renforcer la coordination entre la justice, les forces de l'ordre, l'éducation nationale, la protection de l'enfance. Et pour ce faire, nous appelons, en conclusion, pour une loi dite intégrale, qui est d'ailleurs portée par une députée socialiste, Céline Thibault-Martinez. Cette loi permettrait de tout traiter, les violences intrafamiliales, les violences au travail, les violences à l'école, les violences dans la sphère médicale aussi. C'est en fait une loi à 360 degrés qu'il nous faut. Aucune alerte ne doit plus jamais rester sans réponse.
La protection de l'enfance doit devenir une priorité, pour moi, absolue de notre action publique dans les années à venir. J'ai envie de dire, en mémoire, en mémoire de Liana.
Merci Patrick Cannaire. Juste peut-être un mot sur les annonces du gouvernement, la mobilisation du gouvernement. Est-ce que vous pensez que le ton est juste et que les idées sont les bonnes ?
Oui, pour l'instant, les annonces sont intéressantes. Elles sont, si vous voulez, sur la fin des procédures, c'est-à-dire sur la peine. Oui, bien sûr qu'il faut renforcer les peines. Moi, je n'ai aucun doute là-dessus. Mettre hors de nuire à celui long terme celles et ceux qui peuvent, notamment ceux qui peuvent occasionner de tels drames. Mais c'est surtout la chaîne en amont qui est aujourd'hui insuffisante. Et c'est pour ça que nous proposons cette loi intégrale qui doit être le plus rapidement adoptée, votée. Et ça va coûter de l'argent. Oui, ça va coûter de l'argent. Mais la vie de nos enfants vaut bien cela.
Merci Patrick Cannaire, chef de file des sénateurs PS. Merci à vous. Et rendez-vous dans 15 jours sur Radio G.
Patrick Kanner