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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 18 juin 2026 3 min

Hommage à Carlo Ginzburg, inventeur de la microhistoire

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Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Carlo Ginzbourg nous a quitté hier à l'âge de 87 ans. Je pourrais m'en tenir en vous disant que c'est l'un des plus grands historiens du XXe siècle qui nous a quitté. L'inventeur de ce que l'on appelait la micro-histoire, l'auteur du fromage et des vers. Tout cela est vrai et pourtant ça ne serait pas suffisant. Carlo Ginzbourg appartenait à une espèce rare d'intellectuel pour lesquels la recherche est une discipline mais surtout une éthique. C'était le fils de Léoné Ginzbourg mort sous la torture des fascistes italiens en 1944 de l'écrivaine Natalia Ginzbourg. Il avait grandi dans une famille où la lutte contre la barbarie n'était pas un souvenir.

Mais une expérience vécue toute sa vie, il demeura fidèle à cette exigence, défendre les humanités. Parce que défendre les humanités c'était selon lui et selon beaucoup d'entre nous défendre l'humanité. Alors ce livre, le fromage et les vers qui le rendit, célèbre en 1599 sur l'ordre de l'inquisition, on brûle un meunier du frioul nommé Domenico Scandela di Menocchio. Son crime, avoir pensé. Menocchio imaginait un monde né du chaos comme les vers naissent du fromage, un dieu apparu de cette fermentation primitive. Dans ce livre publié en 1976, Ginzbourg exhume cet homme avec les minutes de son procès et il en fait le héros improbable d'une révolution historiographique.

Alors son idée est à la fois simple et vertigineuse, réussir à rétrécir l'échelle pour mieux voir, observer un unique individu pour tenter de comprendre une civilisation. C'est ça, la micro-histoire, un obscur meunier que voilà scruté à la loupe et l'idée que cela en dit parfois davantage sur son temps que les archives des princes ou les statistiques des démographes. Menocchio lit la Bible, des livres de voyage, des textes religieux. Il les lit évidemment à sa manière et Ginzbourg démonte ainsi un préjugé tenace. Le peuple ne reçoit pas passivement la culture des élites, il la transforme, c'est ce qu'il montre, il la réinvente, la détourne.

Bref, il y a une circulation des idées et celle-ci n'est jamais à sens unique. L'apport de Ginzbourg est ce qu'il appelait le paradigme indiciaire, connaître uniquement à partir des traces, des détails, bref de tout. Ces petites choses que livre le récit de Menocchio, il est une sorte de détective qui va reconstituer le passé à partir d'une empreinte, lire les archives au-delà de leurs auteurs, écouter les voix faibles derrière le bruit du pouvoir. C'est pourquoi il serait réducteur de voir en lui un simple historien italien. Ginzbourg était l'incarnation d'une vieille tradition européenne et même cosmopolite. Il n'était pas italien, il n'était pas juif, ni même judéo-italien.

Il était cosmopolite au sens le plus noble du terme. À l'heure où tout s'accélère, où les algorithmes privilégient les masses de données, aux singularités humaines, son œuvre nous rappelle une vérité essentielle. Parfois, pour comprendre le monde, il faut regarder un seul homme. Menocchio parlait depuis un bûcher du XVIe siècle. Grâce à Carlo Ginzbourg, nous l'entendons encore. Et c'est peut-être cela, au fond, le plus bel hommage qu'un historien puisse rendre à l'humanité.