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interviewLCP - Assemblée nationale· 14 mai 2023

Isabelle Sorente, romancière et essayiste | Les grands entretiens de Mazarine Pingeot

Transcription automatique. À recouper avec la source d'origine.

Isabelle Sorante, vous êtes romancière, essayiste, vous collaborez depuis le début à Philosophie Magazine, et l'un de vos thèmes importants, c'est le vivant, c'est le réchauffement climatique, c'est la barbarie rationnelle vis-à-vis de l'animal, c'est le mal que l'homme fait au vivant, mais se faisant également à lui-même. Or, ce mal est, dites-vous, intimement lié à l'oubli de l'âme, à l'oubli d'une dimension métaphysique, une dimension métaphysique d'ailleurs qui affleure dans tous vos textes. Ce mal est également lié à une crise de l'imaginaire, nous y reviendrons, et c'est aussi la raison pour laquelle vous avez choisi la voie du roman plutôt que celle de la science, alors que tout vous y destinez, puisque vous êtes également polytechnicienne.

Vous avez finalement choisi de donner à voir ce que le scientifique calcule. Alors cela est très présent dans votre dernier ouvrage, l'Instruction, qui s'ouvre sur le souvenir de l'oiseau Lamococadis, victime d'une marée noire en 1978, dont la télévision retransmet l'agonie. Vous avez 7 ans, peut-être peut-on commencer par ça ?

C'est vrai que pour moi, Lamococadis, c'est dans mon enfance la première image du monde qui fait effraction dans mon esprit, et je me souviens encore de cet oiseau noir, puisque le roman a un aspect auto-fictionnel, ce roman-là en tout cas, et qui arrive à les ailes toutes engluées de pétrole, nage dans un océan noir qui, bon, moi, à mon âge, je suis enfant, me paraît infini, se hisse jusqu'à un rocher, à visiblement très mal, on voit ses ailes engluées, on se demande à quoi il pouvait ressembler avant, et comme il ne peut pas s'envoler, ses ailes sont paralysées, il décide, pour moi, c'est très clair quand je suis enfant, de volontairement se suicider et de se rejeter dans cette marée noire. Et comme à ce moment-là, les adultes n'arrêtent pas de dire le mot marée noire, désastre, Lamococadis, après coup, j'ai vraiment eu l'impression d'être initiée à ce que serait notre 21e siècle. Ça se passe en 78, mais c'est une initiation très, très brutale.

J'ai pensé à cette image tout au long de ma vie, elle m'a toujours accompagnée, et c'est parce qu'elle m'a toujours accompagnée que j'en suis venue à me demander dans quelle mesure c'est un peu comme ces faits divers qui vont nous frapper, où tout d'un coup, on a peur de se mettre à la place de l'autre personne, et où on se dit très souvent « pourvu que ça ne m'arrive pas à moi ». Là, quand c'est un animal, c'est un peu différent, parce qu'on ne se dit pas « pourvu que ça ne m'arrive pas », et puis c'est quelque chose de tellement étrange, la marée noire, mais on se dit qu'il y a quelque chose de nous qui est là, et qui est aussi englouti dans cette marée noire. Et enfin, on le ressent, c'est beaucoup moins l'identité, beaucoup moins fixiste, beaucoup moins rigide.

Il y a encore une identité magique, et tout d'un coup, on se dit « c'est moi, en fait, c'est moi qui suis en train de me noyer dans cet enfer noir ». Et pour moi, je crois que c'est un point de départ de l'écriture, et très certainement aussi un maître spirituel, cet oiseau. Parce qu'il me blesse d'une blessure qui est encore présente aujourd'hui.

Alors, reprenons la chronologie, inscrite dans votre dernier ouvrage, l'instruction. Vous faites un burn-out, comme de nombreux slasher. Alors, qu'est-ce que c'est qu'un slasher ?

C'est ces indépendants qui cumulent plusieurs jobs, pas nécessairement des « bullchee jobs », mais en tout cas, qui sont cumulatifs, et donc qui finissent par vous épuiser. Burn-out est également lié à l'angoisse du réchauffement climatique, puisque vous faites tout un lien entre la question du travail, de l'adaptation, de la performance, et du réchauffement climatique. Et à l'occasion de ce burn-out, vous cherchez des réponses.

Et lors d'une séance avec un maître, un maître spirituel, vous entendez une instruction qui va vous hanter que celui qui cherche la vérité se mette à la place d'un animal conduit à l'abattoir. Alors, c'est un peu le début d'une descente aux enfers, au sens propre du terme d'ailleurs, puisque vous allez visiter, éprouver, partager l'expérience de ce qu'on appelle une structure de production porcine, c'est-à-dire une entreprise méthodique de mort au nom de la rentabilité économique. Alors, peut-être, commençons par la question du burn-out, du travail, ce lien très fin que vous faites avec justement la structure de production.

Oui, c'est parce que, en fait, le livre est effectivement construit comme ça, quand la narratrice, qui est moi, je ne vais pas m'en défendre, rencontre, elle n'est pas bouddhiste, en fait, je ne le suis pas, mais elle est dans une vraie cadre spirituelle, c'est-à-dire, elle veut comprendre le sens quand on dit burn-out, il y a quelque chose qui brûle, et l'impression qui se dégage, en fait, en réalité, pour elle, et comme pour les gens qui l'entourent, c'est que ce qui brûle, c'est notre âme, c'est un lien magique au vivant qui s'est perdu. Et que donc, il y a une espèce de course dans des couloirs, dans le métro, il y a une espèce de course permanente, et c'est ce crépitement de la course qui fait brûler quelque chose. Et il y a cette intuition que la réponse n'est pas forcément un ralentissement ou des vacances, mais quelque chose qui a à voir avec le sens le plus secret de la vie, quelque chose d'obscur, de discret qu'on est en train de perdre.

Et en fait, c'est un petit peu, le début du livre, c'est un petit peu son espèce d'errance, finalement. Elle se demande comment sa vie va un petit peu se réintégrer, puisqu'il y a toutes ces activités, il y a cette énorme fatigue. Et la rencontre avec l'instruction est fortuite, c'est-à-dire qu'il y a un maître bouddhiste qui parle d'une instruction qui est en fait d'ailleurs presque chamanique, parce que c'est presque pré-bouddhiste.

C'était des maîtres nomades qui étaient animistes, qui l'a donné quelque chose de très ancien. Ça me parle à moi, parce que tout d'un coup, il y a un lien avec la façon dont on traite les animaux et la façon dont on traite notre âme, finalement. Puisque le burn-out vient d'une manière de ne pas se laisser respirer, vient d'une manière de toujours courir, vient d'une manière de ne pas prendre le temps de laisser reposer son esprit.

Et on voit bien qu'on traite la terre exactement de la même manière. On va cultiver, on ne laisse plus de jachère. Il n'y a pas de mystère.

Le même principe extractiviste qui nous conduit à faire brûler des forêts, à traiter le sol sans répit, à parquer des animaux, à les faire cavaler très vite. Il n'y a pas de miracle. On se l'applique aussi à nous-mêmes.

Et ça, c'est la vision que peu à peu, qui est presque aussi une vision chamanique, mais sombre, puisqu'effectivement, c'est une descente dans des enfers qui ont presque l'air d'être des enfers de contes gothiques, mais qui sont bien réels, qui sont les structures de production animale. C'est finalement, je voulais construire le livre pour qu'au début, on voit la course des humains dans la ville. Après, on voit la course des animaux qui sont enfermés dans ces villes obscures, ces villes sans nom, qui ont presque les mêmes dimensions que nos villes, mais qui sont sur des départementales, qui sont toujours cachées.

Et finalement, dans la ville animale, on comprend ce qui se passe dans la ville humaine. C'est comme un concentré du mal qu'on fait, du mal qu'on se fait à nous-mêmes, du mal qu'on fait aux autres êtres vivants, aux animaux non humains. Et ce maître animal du début, qui est cet oiseau, qui est finalement pris dans notre pollution, dans notre marée noire, c'est vraiment comme une matérialisation du mal, la marée noire.

Et bien, finalement, ce maître est en écho avec ces autres maîtres qui vont être ces pauvres animaux qui sont enfermés dans la structure de production et qui eux aussi nous regardent en nous demandant pourquoi, comment, et dans ces regards, il se passe quelque chose. Alors vous, vous avez fait l'expérience de ces structures de production, vous les avez observées, vous racontez cette expérience très étrange de dire, en fait, ce dont on s'aperçoit, c'est que les animaux nous voient aussi. ce n'est pas seulement nous qui les voyons et encore, c'est rare qu'on puisse les voir puisqu'à part les caméras de L214 ou ceux qui y travaillent, personne ne sait vraiment comment ça se passe.

Donc vous les donnez à voir, mais en même temps, vous racontez aussi que tout à coup, on est vu par les animaux. C'est quoi cette...

C'est notre identité qui bascule en fait parce que je pense que notre identité, elle se construit avec les regards que les autres vont poser sur nous. Et là, tout d'un coup, il y a un côté, pour moi, conte de fées dans cette expérience. C'est-à-dire que, en fait, je rentre presque miraculeusement parce que, au tout départ, il y a l'instruction, mais très vite, je me dis, tiens, ça pourrait faire un roman intéressant et puis je ne parle pas trop de la motivation initiale qui est spirituelle parce que je veux dire, on va me prendre pour une folle de vouloir suivre l'instruction et d'aller jusque-là.

Donc, je la tais, je la garde secrète et je l'ai gardée secrète très longtemps jusqu'à l'écriture de livres pour dire, bon, voilà, je fais un roman. Je rassure et en toute honnêteté les porchers qui travaillent à l'intérieur puisque je ne suis pas journaliste, je suis vraiment le compteur de finalement ce tout petit groupe parce que si ces villes animales, elles sont énormes, genre il y a 15 000 ou 20 000 animaux, à cause de l'informatisation, il y a juste 5 ou 6 personnes qui gèrent ce mot atroce, qui gèrent tous ces animaux et qui les produisent. Le mot produire, il réduit la vie et la mort.

Quand ils disent, voilà, on produit 25 000 animaux par an, et bien produire, ça veut dire on les fait naître, on les engresse et on les fait mourir. Et donc, le mot produire, tout d'un coup, je me rends compte qu'en fait, ils condensent la vie et la mort et qu'il n'y a plus rien d'autre que le poids de viande. Et quand on rentre à l'intérieur, donc, les humains sont en minorité puisqu'il y a 5 ou 6 porchers, pas plus, qu'en plus, chacun, c'est évidemment un travail segmenté, comme très souvent, ce qui a rapport au mal est segmenté, de manière à ce que ce ne soit la responsabilité de personne puisque finalement, personne ne tue. il y a des personnes qui mettent au monde, il y a des personnes qui vont nourrir les petits, des personnes qui vont engraisser, des personnes qui vont engraisser un peu plus, des personnes qui vont conduire le camion et des machines et à la fin, une personne qui est le seigneur, elle saît...

Celui qui saigne. Celui qui saigne. Mais ce n'est pas le seigneur tout seul qui tue, c'est nous tous en réalité.

Et donc, quand tout d'un coup, on déambule dans ces couloirs et quand on rentre dans une des salles où par exemple, il va y avoir 200 truies qui sont dans des cages en fer et que toutes les têtes se tournent vers vous, alors il se passe quelque chose où on comprend qu'on est aussi ce qu'elle voit. Quoi ? Est-ce que c'est un gardien ?

Est-ce que c'est un tortionnaire ? Est-ce que c'est quelqu'un qui potentiellement pourrait les libérer ? Et je pense que c'est à ce genre de vacillement qui est salutaire en réalité qu'on a accès justement, si on revient à l'instruction à ces maîtres anciens, pourquoi ils se retiraient dans la nature, pourquoi on cherche à mener une vie hérémithique au milieu des arbres et des oiseaux ?

Il me semble que c'est parce que le vivant dans son entier, dans son rapport au non-humain, va donner une clé sur la véritable amplitude de notre identité. D'ailleurs, il y a un très beau livre de texte zen qui s'appelle « Je ne suis pas un être humain » qui est un recueil de Kohan. Donc, en fait, il y a quelque chose ou d'autres titres comme ça ou « Moi, bouloir à portée de main », des textes qui disent « Il y a plus que ce qu'on croit ».

Et tout d'un coup, là, on n'est pas sur les hauts plateaux de l'Himalaya, on n'est pas dans une forêt, on n'est pas dans les lieux habituels où les ermites, depuis que l'humanité existe, ont coutume de se retirer pour se regarder dans le miroir du non-humain, qui est peut-être le miroir le plus magique et le plus sacré qui existe. Mais pourtant, il y a un miroir et qui est un miroir du non-humain qui, au lieu d'être celui de la mystique, est celui de l'enfer. Et c'est très troublant parce que, moi, je me demande « Mais que voient-elles ces femelles enfermées ? » Et ce qu'elles voient, c'est la vérité.

Elles sont quand même 250, moi, je suis seule, donc ce qu'elles voient à ce moment-là me définit d'une certaine façon et elles se mettent à crier et c'est très mystérieux. Je ne sais pas, je ne saurais jamais ce qu'elles voient. À la fois, c'est désespérant parce que je mesure toute la responsabilité qu'on porte collectivement sur l'existence de ces structures et sur le fait d'avoir créé des enfers, finalement.

Et à la fois, elles ouvrent cette ouverture, je pense, que vise la philosophie, que vise les religions, cette ouverture dont on dit si tout d'un coup il y a une grande amplitude, pour moi, elle se produit à ce moment-là. Donc, il y a quelque chose aussi qu'elles me donnent ou elles sont des maîtres pour moi. Mais en même temps, la critique qui pourrait affleurer serait celle du soupçon d'anthropomorphisme.

Comment on répond à cela ? – Alors, je crois que j'ai deux réponses à ça. C'est que je crois d'abord que l'anthropomorphisme, c'est aussi une manière de réfléchir, qu'on va projeter sur plein d'endroits.

Par exemple, en biologie, quand il y a eu, souvent d'ailleurs, on s'est rendu compte que ce n'était pas vrai, cette image des spermatozoïdes qui se battaient pour conquérir la princesse ovule, c'est très anthropomorphique et personne ne va jamais rien dire quand il s'agit d'animer ou de faire parler des principes ou des choses pédagogiques. Là, on ne va pas dire que c'est drôlement anthropomorphique et un petit peu en plus, je dirais, macho. Là, on ne dit rien.

Mais tout d'un coup, c'est gênant. En fait, ce n'est pas l'anthropomorphisme qui gêne, c'est de se dire que ces animaux, ils nous voient. Ils ont une sensibilité.

Je crois aussi que l'anthropomorphisme, ce serait de plaquer un discours, de voler la parole à ceux qui ne l'ont pas, d'ouvrir, de dire on peut les écouter. Moi, je suis plus, je crois, dans une conviction finalement animiste. Je crois que ces animaux ont un esprit, un esprit sacré.

Je crois qu'ils ont une âme, je crois qu'ils ont une subjectivité, laquelle je ne sais pas. Donc, je fais des hypothèses comme quand je construis un personnage dans un roman ou comme quand j'imagine ce qu'un animal humain pourrait penser. Mais je crois que le véritable anthropomorphisme qui est dangereux, c'est de croire qu'on sait et donc de se dire voilà, je suis certaine qu'il me semble que les, je dirais, les communicants des structures de production animale ou même une partie de nos décideurs, des économistes, quand ils décident abruptement qu'un animal ne ressent pas, ne comprend rien, qu'on n'est pas en train de lui faire non seulement un mal physique, mais qu'on lui fait aussi, en fait, on lui fait aussi un mal psychique. et il me semble que c'est une forme, je dirais, aussi d'anthropomorphisme, en tout cas, de décision subjective qui n'a pas à être de dire qu'on ne leur fait pas un mal psychique, de décider pour eux qu'en fait, c'est des bouts de bois qui ne ressentent rien, qui ne comprennent rien. et je crois que derrière le reproche d'anthropomorphisme, il y a la grande peur qu'on soit en train finalement de faire du mal à des personnes qui s'en rendent compte.

Et moi, je crois que les animaux sont des personnes qui se rendent compte, qui sont, ce n'est même pas défiguré le mot, parce que le mot défiguré s'applique au visage, mais c'est dépris de leur être, défaits, et ils s'en rendent compte. Alors cette question quand même de se mettre à la place d'eux, qui est à la fois fascinante, parce que c'est le grand mot d'ordre politique, arriver à comprendre le point de vue d'autrui et à l'intégrer d'une certaine manière, c'est un peu la pensée élargie de Kant. C'est aussi ce que fustige par exemple tous les critiques de l'appropriation culturelle.

Alors comment on se situe pour dire qu'être à la place d'eux, c'est justement un geste d'élargissement, un geste d'intégration, un geste de compréhension et non pas un geste d'appropriation ? Eh bien, elle est super cette question parce que je crois qu'on est au cœur du sujet, c'est pour ça qu'elle est gênante, etc. Moi je crois qu'être à la place d'eux, au départ, quand je commence à pratiquer l'instruction, je me dis, je pense au mot compassion, empathie.

Et très vite, je me rends compte que c'est plus complexe que ça, parce qu'on peut justement très bien se mettre à la place de quelqu'un pour le faire souffrir ou justement pour calculer comment le manipuler. Donc ce n'est pas forcément se mettre à la place d'eux, c'est avant la compassion, avant l'empathie. C'est comme, pour moi, c'est le mouvement élémentaire, c'est comme l'atome, quoi.

C'est l'atome de l'esprit. C'est l'atome de comment se servir de l'esprit. C'est aussi ce qu'on fait, évidemment, en écrivant.

Et je me rends compte qu'il y a quelque chose de magique dedans parce que très vite, quand on s'entraîne à faire ça, on s'aperçoit d'abord que quand c'est interdit de le faire, comme c'est interdit, par exemple, à l'intérieur des structures de production animale, on va dire aux porchers, surtout, ne te mets pas à leur place, de toute façon, ne t'attache pas, ils vont mourir, c'est que des machines, etc. C'est de l'anthropomorphisme. Et c'est très suspect, en fait, un interdit d'exercer ce droit.

Marguerite Ursena, dans les notes sur les mémoires d'Adrien, appelle ça la magie sympathique. En plus, elle le met en itale. Je ne sais plus la phrase exacte, mais elle dit un pied dans l'érudition, l'autre dans la magie, ou plus exactement, dans cette magie sympathique qui consiste à se mettre à la place d'un personnage.

Et quand je découvre cette citation, je me dis que, ou quand je la retrouve plutôt, parce que c'est souvent les choses qu'on me les a vues une fois et on sait qu'un jour elles vont nous concerner, je me dis, mais mon Dieu, si Marguerite Ursena a écrit magie sympathique et si elle a éprouvé le besoin de le mettre en italique, c'est que il y a quelque chose là de magique, effectivement, mais pas au sens magie illusionniste, mais la vraie magie, la grande magie de l'esprit. On retrouve des choses de ce genre dans des passages du journal du voleur de Jean Genet. Donc c'est lié à la littérature puisque finalement la littérature c'est un entraînement à la magie.

En cela, la littérature, comme vous l'avez dit, est politique puisque c'est quand on se met à la place d'un personnage, qu'on soit du côté d'écrivain ou du côté du lecteur, on est en train de faire un acte politique, on entraîne sa magie sympathique. Et la question d'appropriation culturelle, elle est justement bouleversante parce que à la fois, moi je comprends ceux qui peuvent faire ce reproche parce que c'est des personnes qu'on a réduites au silence et tout d'un coup on parle à leur place. Donc c'est insupportable.

Je crois que s'emparer de sa capacité à la magie sympathique, c'est aussi finalement pour moi, c'est comme ça que j'entends les revendications sur l'appropriation culturelle. c'est de dire je veux parler en mon nom, je veux moi aussi me mettre à la place des autres parce que quand on est réduit au silence, il y a ce besoin à la fois de s'approprier sa parole mais je pense aussi de dire je suis capable de me mettre à la place de l'autre et tu ne pourras pas toujours te mettre à ma place, j'ai ce pouvoir moi aussi. Et revendiquer cette magie, revendiquer ce pouvoir, c'est je pense ce qui nous sauve.

Et dans les structures de production animale que moi j'ai vécu finalement comme un mandala, un mandala charnier, un mandala gothique, un mandala sombre mais quand même qui pour moi a été finalement une expérience lumineuse, eh bien les porchers qui sont des personnes remarquables, un peu comme certains militaires donc qui ont une connaissance intime de la vie et de la mort, d'instinct vont vouloir récupérer la magie qu'on leur vole. C'est-à-dire que puisqu'on leur interdit d'exercer la magie sympathique à l'intérieur, ils vont souvent s'impliquer dans des actions de bénévolat, ils vont s'impliquer dans des actions de conseil municipal, ils vont être pompiers, ils vont...

Et ceux qui ne le font pas ne vont pas bien. C'est pour ça que je crois que le reproche d'anthropomorphisme il est entre guillemets suspect parce que c'est aussi un truc de dire ne va pas par là, je t'interdis de te mettre à la place de l'animal, il ne faut pas y aller. Ah oui, et pourquoi ?

Est-ce que ce n'est pas parce que justement ça cache le mal ? Vous êtes romancière, donc l'imagination est votre faculté supérieure, si j'ose dire, et vous montrez très bien que l'un des problèmes en tout cas du réchauffement climatique, de la crise climatique, c'est le défaut d'imagination. C'est-à-dire qu'on a des chiffres, on a des rapports du GIEC, mais le problème c'est d'arriver à les imaginer.

Je vous cite, c'est une discussion que vous avez avec une scientifique du GIEC et vous lui demandez mais que faut-il faire selon vous pour ne pas franchir le seuil des deux degrés ? Elle hésite et elle finit par répondre, c'est inimaginable, vous savez, on ne peut pas imaginer, on est incapable d'imaginer. Et un peu auparavant, vous écrivez l'interdit de raconter l'histoire d'une autre façon, d'une autre façon que par les chiffres, bien sûr, comme si les économistes, les techniciens, les gestionnaires étaient les seuls narrateurs autorisés.

Alors où sont passées les autres ? Oui, c'est exactement ça, c'est-à-dire qu'en fait, il faut d'autres narrateurs, il faut se dire qu'il y a d'autres possibilités de narration. Aujourd'hui, il y a une narration dominante qui est, je dirais, une narration dominante économique.

On va vous dire, ah mais ça, ce serait merveilleux, mais ce n'est pas raisonnable. Ça coûte trop cher. Ça coûte trop cher.

Ou on n'est pas chez les bisounours. Donc, OK, mais en fait, avec cette narration qui est extrêmement asséchante, on pourrait dire que c'est un mythe ou une structure narrative avec tout le respect qu'on lui doit, mais c'est un mythe totalitaire puisque c'est un mythe qui nous interdit tous les autres mythes. Et c'est pour ça que je, volontairement, j'aime faire des romans où il y a cette provocation d'utiliser des mots comme magie, comme le mot âme, parce que je suis consciente que ça dérange.

Je suis consciente de la ridicule, entre guillemets, et c'est quelque chose que je veux assumer. C'est-à-dire, en faisant ça, je revendique une autre forme de narration. Et cet interdit de l'imaginaire, il est très lié à l'interdit de la magie.

Il est très lié finalement à vouloir réserver, on va dire, une sorte de bulle qui est en train d'exploser où il n'y aurait pas une espèce de bulle à climat tempéré pour un certain nombre d'êtres humains privilégiés. Et puis pour tous les autres, marée noire, réchauffement, 50 degrés et surtout défense de se mettre trop à leur place. Donc il y a un système là-dedans, il y a quelque chose et je crois que c'est notre devoir en tant que romancière, en tant que romancier et en tant qu'artiste et même en tant que tout simplement être humain ou tous ces êtres doués de magie, magie sympathique que nous sommes, de cette grande magie, c'est notre devoir de l'utiliser.

C'est notre devoir d'imaginer. C'est notre devoir de se mettre à la place de très précisément. Et justement, quand on imagine les rapports du GIEC, alors on se dit donc ça serait où ?

Ce serait des femmes, des hommes, ils seront quoi ? Les maisons vont être englouties. Qu'est-ce que ça veut dire ?

Ça veut dire que, par exemple, les personnes âgées pourront plus sortir de chez elles, il fait 50 degrés, il fait 50 degrés, etc. Et d'un seul coup, quand on imagine, on a le poids d'une émotion. Et en fait, s'il n'y a pas cette émotion, alors on ne sait pas en réalité, on n'apprend pas.

C'est comme ça passe très vite, ça ne s'ancre pas en nous. Le sociologue allemand, Ulrich Beck, dans la société du risque, avait précisément pointé du doigt ce défaut d'imagination qui était l'un des éléments explicatifs de la difficile prise de conscience du réchauffement climatique et de la crise climatique. Et donc, alors, comment faire ?

Est-ce qu'il faut demander aux romanciers de prendre le pouvoir ou de traduire, en tout cas, les rapports scientifiques qui ont évidemment aussi leur utilité, mais qui, en l'occurrence, sont secs et sont...

Je crois que c'est ce qu'on est toutes et tous en train de faire parce qu'on se demande forcément quand on écrit de la fiction, on ne peut pas faire autrement que d'être hanté. On y est, on n'a pas trop le choix. Vous voyez, je pensais, l'instruction autrefois, ça devait être réservé à des saints.

Donc, on imagine des saints nomades, des chamanes qui, tout d'un coup, ils sont dans ces étendues magnifiques et ils décident de se mettre à la place d'un animal qui est conduit à la mort. Et c'est réservé à, je dirais, une certaine élite spirituelle. Mais aujourd'hui, en fait, le temps de l'instruction, on est dedans parce qu'on est nous-mêmes ces animaux qui s'auto-conduisons à la mort.

Les animaux qui cavalent dans les couloirs aujourd'hui, c'est nous. C'est-à-dire que je crois que l'instruction, elle nous a rattrapés. On est dans un temps où on est au pied du mur sur ça.

Et on sait bien que si on n'arrive pas à reprendre notre pouvoir de magie, à finalement accepter que notre identité ne soit pas si fixe que ça, qu'elle est peut-être, ça c'est ma conviction, mais plus animiste, plus reliée, plus étendue, et à voir où ça nous mène. Et je crois que ça, c'est un immense espoir malgré tout, en fait. Merci Isabelle Sovante.

On va se quitter sur cet espoir avec l'imagination au pouvoir. Merci Mazarin. Sous-titrage ST' 501

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