François-Xavier Bellamy : "Arnaud Beltrame est un héros parce qu'il est allé au bout de son engagement"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il n'est de richesse que d'hommes, c'est ce que répétait souvent le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame. L'officier de 45 ans est allé au bout de sa devise en prenant la place d'une otage au supérieur de Trèbes. Il a succombé à ses blessures. Il y aura un hommage national cette semaine. Bonjour François-Xavier Bellamy. Bonjour. Merci d'être avec nous. Vous êtes professeur de philosophie, adjoint au maire de Versailles. Alors quand on tape le mot héros maintenant sur Google, on tombe tout de suite sur Arnaud Beltrame. Héros, sacrifice, exemplarité, honneur, ce sont les mêmes mots qu'on retrouve dans la presse.
Ce n'est pas très étonnant, mais pourquoi est-ce qu'à travers Arnaud Beltrame, la France se sent touchée ? François-Xavier Bellamy.
Il me semble que la France se sent profondément touchée, précisément parce que Arnaud Beltrame est un héros, mais dans le sens paradoxalement le plus simple de ce mot, c'est-à-dire, comme vous le disiez à l'instant, quelqu'un qui a été jusqu'au bout de son engagement. Finalement, nous connaissons beaucoup de ces héros ordinaires. Il y a beaucoup de manières de donner sa vie et on peut la donner au quotidien. Et c'est sans doute ce qu'il avait fait lui-même comme gendarme, comme officier pendant toute sa carrière. D'ailleurs, c'est ce que nous disent les témoignages qui paraissent aujourd'hui sur lui.
Mais finalement, ce geste assez inouï qui consiste à choisir d'échanger sa propre vie gratuitement contre celle d'une femme, contre celle d'une otage innocente, ce geste-là ne peut qu'avoir été préparé par une vie entière d'engagement. Et si ce geste nous touche tous, c'est sans doute parce qu'il nous rappelle ce que nous devons devenir ou redevenir peut-être.
Finalement, un tel acte a lieu dans un supermarché, c'est-à-dire dans l'un de ces temples de la consommation contemporaine, mais il a tout à voir avec le contraire d'un supermarché, c'est-à-dire qu'il y a une forme de gratuité inouïe dans ce choix par lequel on ne peut pas servir un plan de carrière, par lequel on ne peut pas tenter d'obtenir quelque chose, par lequel simplement on se met au service des autres. Et c'est peut-être ce choix-là qui constitue une société comme telle, c'est-à-dire ce choix-là qui fait que nous sommes autre chose qu'un groupe d'individus juxtaposés qui défendent leurs intérêts et qui agissent par calcul.
Et c'est peut-être ce qui fait que cet acte nous touche tous, en effet.
Dans la tribune que vous signez ce matin, dans Le Figaro, vous dites que nous avons le sentiment inexprimable que cet homme nous a tous sauvés. Tous. Que voulez-vous dire par là ?
Tous sauvés paradoxalement parce que d'un pur point de vue comptable, dans une logique simplement économique ou du point de vue même de l'éthique utilitariste qui prévaut aujourd'hui souvent, ce geste n'a servi à rien. J'ai même entendu des gens dire qu'au fond, cet acte était délirant, absurde, contre-productif parce qu'un officier de gendarmerie bien formé serait utile pour lutter contre le terrorisme demain.
Et pourtant, je crois que cet homme nous a tous sauvés, même si l'islamiste qui était devant lui a hélas fait son sinistre travail, parce qu'il nous montre que nous sommes capables d'une authentique générosité et parce qu'il montre aussi au terrorisme qui est face à nous ce que nous voulons défendre. Et d'une certaine manière, il a rendu ce terroriste impuissant parce que le terroriste a pour but de nous prendre quelque chose et ainsi de susciter la terreur. Or, on ne peut rien prendre à celui qui donne tout.
Il a choisi de se donner, et de ce point de vue-là, d'une certaine manière, et c'est une chance parce qu'enfin, son nom est plus connu que celui du terroriste, il nous rend l'initiative, à nous tous, comme Français. Nous ne sommes plus à travers lui des victimes passives de l'acte terroriste, mais grâce à son geste et grâce à son choix, se joue quelque chose qui, même si nous n'en avons pas fini avec le terrorisme et si la victoire n'est pas acquise, qui nous montre déjà le chemin vers ce qu'il faudrait réussir à atteindre, à redevenir pour pouvoir obtenir enfin cette victoire complète à laquelle nous aspirons tous.
Mourir n'est pas subir, écrivez-vous encore, car c'est mourir pour sauver des vies. L'inverse, finalement, des martyrs islamistes qui meurent pour tuer. Est-ce vraiment un sacrifice pour autant ? Est-ce que c'est vraiment le bon mot ? Parce que le lieutenant-colonel, justement, agit pour protéger, pour sauver et non pas pour renoncer à la vie.
En effet, dans ce que j'ai tenté d'écrire, mais comment est-ce qu'on peut écrire quelque chose qui soit à la hauteur de cet acte, je n'ai pas employé le terme de sacrifice parce qu'il me semble qu'il y a quelque chose qui est peut-être de l'ordre du sacré au sens de Girard, mais surtout quelque chose qui refuse qu'une victime innocente soit atteinte. Cet homme a fait son métier aussi, d'une certaine manière, il s'était engagé en sachant, comme tous ses collègues, comme tous ses frères d'armes, ce qui m'a toujours impressionné dans le fait de porter l'uniforme, c'est-à-dire en sachant que son métier pourrait le conduire un jour peut-être à donner sa vie.
Il a fait, d'une certaine manière, son métier, il a été au bout de son propre choix, en allant même d'ailleurs au-delà de son devoir de gendarme, parce qu'aucun devoir de gendarme ne pousse quelqu'un à faire un acte de cette nature, mais il a fait quelque chose pour lequel il s'était formé, pour lequel il s'était préparé, auquel il avait réfléchi.
Et c'est moins, d'une certaine manière, en effet, comme vous le disiez, peut-être un sacrifice que l'acte de générosité, qui est aussi l'émanation d'une forme de professionnalisme, d'une profession de foi aussi, peut-être, dans ce qui fait, encore une fois, le métier d'un soldat, d'un militaire, qui est tout autre chose que celui de ces bourreaux qui se déguisent en martyres.
François-Xavier Bellamy, c'est quoi le courage ? Est-ce que c'est un acte instinctif, ou au contraire raisonnable ?
Ce qui est certain, c'est que le courage ne peut pas être improvisé dans l'action. Aristote nous dit qu'on n'est pas courageux, soudainement, sur le champ de bataille, et que le courage qui naît au milieu du danger, dans le temps nécessairement contraint du feu de l'action, c'est un courage qui a été mûri, préparé par des habitudes contractées pendant des années. Et c'est sans doute de ce courage-là qu'Arnaud Beltrame a fait preuve, comme d'autres, encore une fois, sous l'uniforme ou sans uniforme, font preuve de ce même courage au quotidien.
Est-ce qu'on peut être courageux sans être héroïque ?
On peut être courageux sans être héroïque. On connaît tous les petits courages du quotidien, et ce que le quotidien peut imposer parfois de petites générosités, de petits actes de courage. Maintenant, nous nous sentons reliés peut-être à ce modèle, car Arnaud Beltrame est devenu dans ces petits actes de courage que nous pouvons faire pour quelque chose de plus grand que nous, parce qu'ils ont préparé en lui ce geste extraordinaire, qui, je crois, vraiment nous sauve tous.
Et je dirais d'une certaine manière que cet héroïsme dont il a fait preuve, qui est en même temps, d'une certaine manière, tout simple, comme est simple le geste d'un grand artiste, d'un grand sportif qui a été longtemps préparé, cet héroïsme nous sauve aussi, et je pense en particulier du point de vue des jeunes générations, parce que nous donnons parfois le sentiment d'une forme de vide intérieur, d'une incapacité à s'élever vers quelque chose de plus grand que nous-mêmes. Et c'est peut-être ce vide intérieur qui a contribué à laisser place à la folie de l'islamisme, au délire de ces sirènes du djihadisme.
Nous avons dit aussi, à travers Arnaud Beltrame, à toute une génération, que nous avons quelque chose de grand à partager ensemble, quelque chose qui nous dépasse, et c'est, je crois, ce qui nous est aujourd'hui le plus nécessaire, sans doute.
François-Xavier Bellamy, professeur de philosophie, adjoint au maire de Versailles. Au revoir, merci beaucoup. Merci pour avoir été avec nous dans le 5-7 de France Inter. Interview à réécouter sur franceinter.fr, évidemment.
François-Xavier Bellamy