"Entrepreneur dans la livraison, c’est l’esclavage moderne."
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il y a des histoires dramatiques, des suicides toutes les semaines dans ce corps de métier-là, mais personne n'en parle.
Donc là, on a Gennevilliers, donc en banlieue parisienne, avec Kevin, qui est chauffeur-livreur. Et donc, ça fait combien de temps que tu es chauffeur-livreur ?
J'ai commencé ce métier en 2007-2008, on me l'a appris. Ok, quand je vais arriver, madame, je ne serai pas tout seul ? On est censé, en fait, livrer en bas du bâtiment. Mais tous les donneurs d'ordre, ils obligent les chauffeurs à monter, ils pénalisent quand ça ne monte pas, ou ils virent.
Donc, c'est encore un peu de travail gratuit.
Avec Fatou, ma compagne, on a décidé d'ouvrir. Donc, on a ouvert cette société en 2020. On a commencé en période de Covid. Effectivement, c'était la meilleure période, il n'y avait rien à dire. On avait besoin de nous, il y avait de la demande, et tout était bien pour tout le monde. Mais une fois que la vague est passée, ça y est, on est rentré dans le système, et puis là, ça s'est effondré au niveau du budget de la société. Pendant le Covid, ils ont monté les tarifs ? Et tout de suite après le Covid, on a senti qu'il fallait récupérer les sous, et là, on est passé dans l'ancien système, ce que je vous disais, en grille tarifaire. Mais il était encore plus resserré, encore plus complet.
À ça, se rajoutent les pénalités. Une fois que vous rentrez en contrat, vous êtes pénalisable. Sur des chiffres d'affaires de 60 000 euros, TTC, je pouvais avoir 10 000 euros de pénalités par mois. On livre plus, mais on gagne moins. Humainement parlant, c'est inimaginable. Quand je pars en journée complète, ma femme, elle sait qu'elle ne va pas m'appeler. On ne vit plus, on ne voit pas nos familles. On arrive chez nous, c'est à peine si on a la possibilité, la force de prendre une douche. Les éboueurs, tout ça, souvent, je leur dis bon courage. Et au moins, allez, peut-être 4-5 fois, ça m'est arrivé, qu'on me retorque. J'ai fait ton métier, c'est toi, bon courage.
Il y a des sucis toutes les semaines dans ce corps de métier-là, mais personne n'en parle. Moi, ce que je considère, c'est qu'on est vraiment dans l'esclavage moderne. Et ce que je vais vous dire, vraiment, ça le met en évidence. C'est que dans notre corps de métier, en fait, il y a énormément de dépendance. Chose-là, il y a énormément de chauffeurs-livreurs qui ne peuvent pas démarrer le matin s'ils n'ont pas une de ces substances dans le corps. C'est une gangrène.
Toi, tu l'as vu sur tes chauffeurs ?
Moi, je l'ai vu sur moi-même. Au bout d'un moment, je fais 3h-21h. Et à une époque, bien sûr, j'avais ma dépendance moi aussi. Je m'en suis soigné. Dieu merci, le corps, il ne suit plus. Je lui ai dit, mais au lieu de faire 3h du matin à 21h pour un patron, je vais t'aider à ouvrir ta société. Au début, on était plein d'enthousiages. On pensait qu'on allait arriver dans quelque chose de meilleur. Mais aujourd'hui, effectivement, non. Ces derniers temps, j'étais gloitrie chez moi. Je ne sortais plus. Je n'ouvre plus mes courriers. Ce que je fais là, c'est du bénévolat. Moi, je vais avoir un contrat à 450 colis jour. Mais le client va m'en ramener 550 à livrer.
Et les 100 au-dessus vont m'obliger à aller les livrer. J'ai des mails, je vous montre.
Et donc, ces 100 colis-là, ils ne sont pas payés ?
En fait, ils sont payés. Déjà, ils ne sont pas payés à la même valeur. Mais le problème, c'est qu'on m'oblige à aller le faire. Si je ne peux pas le faire, on me pénalise pour ça. On me facture pour ça. Et en plus de ça, je vais être assujetti au résultat. Et donc, je vais forcément avoir des mauvais résultats. Parce qu'ils vont sortir du circuit. Donc, ils vont les livrer après. Je vais forcément avoir des mauvais résultats. Ça va impacter mon chiffre d'affaires au final. Donc, moi, ce que je préfère faire, pour avoir la conscience tranquille, et pour aussi l'intérêt de mes clients que je livre, parce que je ne sais pas ce qu'il y a dans les colis.
Une fois, ça peut être du médicament pour des personnes âgées. Ça peut être pour des mariages de l'événementiel important. Donc, pour avoir la conscience tranquille, je préfère prendre quelques colis récents, moi, à ma charge, à les livrer sans machine. Au risque de tomber sur un client malhonnête qui voit que dans le système, ce n'est pas marqué livré, qui dit que je n'ai jamais reçu mon colis. Ça m'est déjà arrivé. Quand je vais voir le client, je lui explique la situation. Je lui dis, vous ne pouvez pas me faire ça. Généralement, le client, il revient. On peut être amené à ne pas pouvoir livrer un colis.
On peut nous rappeler dans la journée et nous dire qu'il faut impérativement qu'il soit livré aujourd'hui. Ce qui veut dire qu'on a peut-être fini notre tournée, mais on est obligé de retourner sur le secteur pour absolument livrer ce colis-là. Nous, le donneur d'ordre, nous appelle, nous mettre la pression. Et c'est vrai que par moment, au début, on avait cette tendance à rappeler les chauffeurs pour leur mettre cette pression-là aussi. Même si nous, on est tout seul dans notre camion, en fait, on a une pression. On n'a pas besoin d'avoir quelqu'un qui va nous dire c'est quoi ce bordel. En fait, c'est d'office.
J'ai d'autres personnes qui sont dans des sociétés, elles sont très bien traitées. Pourquoi nous, on nous traite comme ça et pourquoi on nous force à traiter des salariés tels des clandestins qu'on a ramassés dans la vie ? Nous, tous les patrons, on a le même discours. On ne demande pas, on demande juste un peu plus quoi, de quoi pouvoir faire, ne serait-ce qu'un tout petit peu de bénéfice par rapport à... Mais en fait, on travaille à perte. Toutes les histoires sont les mêmes, que ce soit à Paris, en Provence, toutes les histoires sont les mêmes. Ça, c'est ce qu'on nous demande d'effer, d'éliver, mais c'est de le porter. Vous allez voir, il y a marqué 5 kilos.
On est payé comme un colis de 5 kilos, donc 4,10 centimes et l'équipe. C'est une bonne barre de fourne de muscu, et il y a bien 30 kilos. Avant, la messagerie, c'était le petit colis. Maintenant, on livre du placard, on livre du boulanger, on livre des machines. à laver, c'est devenu n'importe quoi. La sous-traitance, c'est vraiment un gros problème. Et je pense qu'ils en profitent aujourd'hui. Écoutez, ils n'ont pas de charges à payer, ils n'ont rien. Ils ont quelqu'un qui essaye de s'en sortir, et ils savent souvent les gens qu'ils prennent. Moi, je vis un peu comme un Français des années 60.
C'est-à-dire, moi, je bricole, je vais aller louer mes camions un peu le week-end, je vais aller faire des déménagements pas déclarés, pour pouvoir payer la maison, le loyer n'est pas pour pouvoir me donner un salaire. C'est-à-dire, vraiment, je vis sur mes économies.
Alors, tu es dans cette situation, parce qu'au-dessus, tu traites pour des très grandes sociétés, UPS, GLS, je ne sais pas, Amazon. C'est ça, c'est tous ces donneurs d'or-là. Et qui, eux, écrasent les prix, et en fait, tu écrasent derrière.
En fait, pour que vous comprenez, le système, il est très, très bien organisé. C'est-à-dire que j'ai signé mon CDI à UPS, tout de suite, au moment de la signature, dans l'entretien même, on m'a dit, Kevin, ouvre une deuxième société. Et je leur ai demandé pourquoi ils voulaient que j'ouvre une deuxième société. sauf que celle-là, elle n'avait pas six mois. On m'a dit, tu sais, on ne sait jamais si un jour, elle tombe malade. Comme ça, nous, tu vas me dire que tu es à la deuxième société, on est déjà prêt à basculer les contrats sur l'autre. Et je ne l'ai pas fait. J'ai dit, je n'ouvre pas une société en pensant qu'elle va tomber malade. C'est ce que je leur ai répondu. Ils m'ont dit, OK.
Deux, trois mois après, ils m'ont reconvoqué. Il n'y avait pas de motif pour la réunion. Et quand je suis arrivé, en fait, c'était ça le motif. Tu ne nous écoutes pas quand on te parle. Je leur ai dit, je ne comprends pas. J'ai toujours écouté en termes de tenue des camions, chauffeurs. Non, on t'a demandé d'ouvrir une deuxième société au ce jour, on voit qu'elle n'est toujours pas ouverte. Je leur ai dit, mais la société, elle va bien. On m'a dit, oui, mais un jour ou l'autre, elle risque de tomber malade et tu seras content d'avoir suivi notre...
Donc, ils prévoient déjà le moment où ils vont tuer la première société et où ils vont te permettre de survivre en glissant.
Nos prix, ils ont... Les prix qu'ils nous fixent, ils permettent d'avoir une durée de survie. Moi, c'est ce qui me rend le plus fou dans cette histoire, en fait, c'est que c'est un racket. Les grosses sociétés volent la TVA. Alors, ils ne se la mettent pas dans la poche que la TVA directement, mais en fait, ils nous donnent des prix
qui font qu'on ne pourra pas assumer la TVA. Ils vous fixent des tarifs qui sont tellement faibles qu'ils savent que vous ne pourrez pas à la fois vous payer un petit peu, payer l'URSSAF et payer la TVA.
Comment voulez-vous aujourd'hui qu'avec un euro et quelques, deux euros et quelques, on puisse faire vivre un salarié, la société, les charges, le camion, ce n'est pas possible. J'ai des collègues qui sont à leur neuvième, dixième société.
Donc, tu accuses UPS, GLS, Amazon, La Poste, FedEx, toutes les grosses sociétés de livraison, en fait, d'avoir mis en place un système de vols de l'URSSAF et de vols de l'État sur la TVA. C'est ça.
Oui, bonjour monsieur, c'est le livreur GLS, j'ai un colis pour vous, vous êtes à la maison ?
Non. Et là, tu en es où du coup avec ta société ?
Avec ma société, ça fait deux ans que UPS me doit 120 000 euros, que je suis en procédure judiciaire, que je dois de l'argent à quelques organismes et que 100 et 120 000 euros, je vais m'endetter et dire comment on fait et m'endetter sur mes biens personnels. On est toujours dans l'attente, dans l'espoir que la justice, elle nous donne le temps. Sinon, en fait, je n'ai pas de perspective. Moi, personnellement, je veux toute cette société. On a essayé de tirer, c'est depuis 2000, 22, 23, depuis 22, on est en procès. En procès avec UPS, c'est un carnage.
Je ne peux plus accepter que, par exemple, je reviens souvent à UPS, mais que des messieurs en col blanc, bien français comme nous, je ne suis pas communautaire ou quoi que ce soit, mais me disent, nous, les Américains, on fait ce qu'on veut ici, la justice, c'est nous, on est plus fort que ton pays, tu vas voir. Ils te le disent comme ça ? Ils me le disent comme ça. Les juges, Kevin, tu imagines bien que les juges, ils sont avec nous, tu imagines bien que le commissaire du 8e, le commissaire du 16e, ils mangent chez nous, le supérieur des juges qui désigne les juges pour tel ou tel jugement, on l'a dans la poche. Kevin, dès Kevin, il y en a eu d'autres avant toi.
Jamais personne n'a gagné contre nous. Nous, je pense qu'on a perdu notre combat. Ce n'est pas grave en fait. Ce n'est pas grave, mais il faut que ça change. À croire qu'il y a des lois, oui, pour tout le monde,
sauf nous.
Qu'est-ce qu'ils attendent en fait pour être alertés sachant qu'en 2023, il y a je crois 25% des sociétés de transport qui ont mis la clé sous la porte. Il n'y a pas un tiers de patrons véreux, il n'y a pas un tiers de mauvais gestionnaires, il n'y a pas... Bien souvent, dans ces un tiers, c'est des sociétés qui au départ faisaient de l'argent et qui se sont retrouvées à mettre la clé sous la porte parce qu'ils ont subi la pression d'un honneur d'ordre. Et le fait qu'il y ait autant qu'il réouvre chaque année, ça aussi, ça doit alerter.
Mais là, tu vas fermer l'entreprise ? Oui,
je vais la fermer. D'ici, en fait, la décision, elle est en train de se prendre. Donc oui, je pense que je vais la fermer. Ça y est, j'ai tiré au maximum de ce que je pouvais tirer sur la corde pour justement tenir, tenir, tenir. Je n'ai plus de salaire, que ça fait 6 mois que mon chômage est fini.
Et donc, tu vas faire quoi derrière ? Tu vas rouvrir une autre société pour refaire du transport
J'ai rouvert une autre société mais je ne veux plus faire de transport. Ça veut dire que moi, en même temps, je suis dans la location d'ouverture. Donc, c'est ce qui me sauve, en fait.
Moi, je ne peux plus. Donc là, il faut fermer l'entreprise, faire faillite et passer à autre chose.
Passer à autre chose mais continuer le combat quand même. À la fois pour les patrons de petites sociétés mais aussi pour les salariés, très important que les salariés et les chauffeurs-livreurs à travers la France savent qu'il y a des gens qui sont là à leur écoute et qui connaissent leurs problématiques et c'est compliqué que Fatou ou Kevin attaquent l'État mais si on est tous ensemble et qu'en plus de ça, on a l'État et on a des gens comme M. Ruffin qui prennent le combat en main, on peut faire les choses bien et faire évoluer les choses.
En tout cas, un grand merci à vous, Kevin et Fatou Mata de nous avoir ouvert vos portes. Alors, ce n'est pas forcément la porte de la maison, mais c'était les portes du canyon. C'est ça.