André Glucksmann "Le discours de la haine" | Archive INA
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 65 %Attaque 30 %Défensif 5 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 0:45OuverteRéponse directe
Qu'est-ce qui a changé ?
- 3:54OuverteRéponse directe
Pourquoi choisir ces trois haines : Juifs, Américains, femmes ?
- 6:18OuverteRéponse directe
Pourquoi Hitler serait le patron d'un État au Moyen-Orient ?
- 6:36FerméeRéponse directe
Vous trouvez que les médias occidentaux ont beaucoup d'indulgence pour le terrorisme palestinien ?
- 7:48RelanceRéponse directe
Pourquoi les Palestiniens échappent-ils à la condamnation universelle du terrorisme ?
- 8:14OuverteRéponse directe
Pourquoi la haine des femmes ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:37Invité politiqueFait
« Il trafiquait jadis avec le Brésil et l'Argentine quand c'était des pays fascistes. »
- 4:34Invité politiqueChiffre
« ça a été un million de personnes en trois mois »
- 4:38Invité politiqueChiffre
« c'est-à-dire dix mille personnes coupées à la machette et à la métraillette par jour. »
- 9:09Invité politiqueFait
« En Algérie, moi, j'y ai été à l'époque, pendant 10 ans, on égorgeait les filles, »
Temps de parole
- Invité politique85 %
- Présentateur15 %
≈ 1,5 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle claude-sonnet-5 · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
J'accueille maintenant André Glucksmann. Bonsoir André, vous connaissez François Berléand, Jen, Jimmy Perraillage et Julien Lepers. Bonsoir et merci de m'accueillir. Vous êtes le bienvenu comme d'habitude. Alors André Glucksmann, vous avez publié en 1967 votre premier livre qui s'appelait Le discours de la guerre et aujourd'hui vous publiez Le discours de la haine. Qu'est-ce qui a changé ?
Que la haine est devenue sans limite. Si vous voulez, dans la guerre, il y a de la haine. Il ne faut pas se faire d'illusions. J'avais écrit mon bouquin sur la guerre au Vietnam. Il y avait de la haine des deux côtés et pas mal. Sauf que les Vietnamiens communistes qui terrorisaient leur population sans problème n'ont jamais eu l'idée de faire sauter New York. C'est-à-dire qu'aujourd'hui la haine est sans frontières. Sans frontières géographiques, sans frontières morales évidemment et même sans frontières géopolitiques. Si vous voulez, la bombe atomique pakistanaise, le docteur Han qui l'a faite, il trafique avec la Corée du Nord. Ce n'est pas vraiment islamique.
Il trafique avec l'Iran qui est chiite. Il trafiquait jadis avec le Brésil et l'Argentine quand c'était des pays fascistes.
Ce que vous voulez dire, c'est que depuis le 11 septembre, le monopole de la dévastation est entre toutes les mains.
Si vous voulez, on est passé de la bombe H, où le monopole de la dévastation c'était entre sept puissances nucléaires à peu près, à la bombe humaine. Et alors là, il n'y a plus de monopole, c'est à la portée vraiment de tout le monde. Ceux qui font sauter le Pentagone, ce qui est arrivé avec un canif et une bande de copains, pour le prix d'un appartement de 8 pièces à New York ou à Paris, c'est vraiment à la portée de n'importe qui.
Oui, ce n'est plus la prolifération de l'arme nucléaire, c'est la prolifération de la haine.
Oui, et vraiment de la haine parce qu'on tue absolument n'importe qui. Si vous voulez imaginer que vous soyez un banlieusard à Madrid et que vous soyez pris dans l'attaque d'Atocha, ou bien quelqu'un qui nettoie les escaliers dans les Twin Towers et que vous soyez là ce jour-là, imaginez que vous puissiez poser la question au gars qui arrive avec son avion et qui se fait péter. Et vous lui dites pourquoi. Qu'est-ce qu'il peut répondre ? Il pourra répondre, ici il n'y a pas de pourquoi. C'est la réponse d'USS à Primo Levi quand il était lui déporté à Auschwitz. Hier kein varum. Hier kein varum, voilà.
Et ça, c'est, si vous voulez, il y a d'une part une puissance de dévastation qui est terrifiante parce qu'elle est équivalente à Hiroshima. Si on fait sauter les tours de New York, on peut faire sauter une centrale nucléaire, on peut faire un Tchernobyl délibéré. Et puis quand on prend des enfants en otage et qu'on leur tire dedans, on est capable de tout. Et alors ça, c'est le deuxième aspect, la dévastation, la technique de dévastation, mais aussi la volonté de dévaster, la volonté de tuer n'importe qui. On est en face de ça aujourd'hui.
Parmi toutes les haines qui prolifèrent à la surface de la Terre, et Dieu sait s'il y en a, la preuve, je ne comprends pas pourquoi vous en choisissez trois. Enfin, ça ne veut pas dire que vous avez tort de les choisir, mais vous en choisissez que trois. Vous choisissez la haine des Juifs, la haine des Américains et la haine des femmes. Pourquoi ces trois-là ?
Parce que c'est les plus mondiales. C'est parce qu'aujourd'hui, il n'y a plus de marxisme, etc. Il n'y a pas d'idéologie mondiale. Par contre, il faut quand même, pour la haine des Américains, ça ne veut pas dire que les Américains ne se trompent pas et qu'on n'ait pas le droit de les critiquer. La haine, ce n'est pas critiquer ce que fait quelqu'un, parce que ça c'est normal, on peut être hostile et critiquer, mais c'est critiquer ce qu'est quelqu'un.
Si vous voulez, le Juif, il est haï par l'antisémite parce qu'il est né Juif, ou le Tutsi au Rwanda, c'est parce qu'il était né Tutsi, qu'il devait être exécuté, et ça a été le dernier génocide du siècle, ça a été un million de personnes en trois mois, c'est-à-dire dix mille personnes coupées à la machette et à la métraillette par jour. Alors, haïr quelqu'un, c'est haïr ce qu'il est, E.S.T., ce n'est pas haïr ce qu'il fait, parce que ça, on peut être hostile à ce que fait quelqu'un.
Alors, quand les Américains, vous me demandez, quand il y a eu Manhattan, les trois quarts du monde ont trouvé que c'était tout à fait compréhensible, que c'était bien fait pour eux, etc., qu'il y avait des tas de... Ils n'ont pas dansé, parce qu'on est quand même décent, mais enfin, et partout dans le monde, en Europe, en Chine, partout, pas seulement dans les pays musulmans, comme on dit. Et ça, c'est haïr les Américains, parce qu'ils sont Américains, non pas parce qu'ils font des mauvaises choses. Les Juifs, c'est un peu pareil. Sartre a dit l'antisémite, il ne connaît pas le Juif. Hitler, il ne connaissait pas les Juifs.
Il voyait des types avec des drôles de costumes, bon, c'est tout, mais il ne connaissait pas. Eichmann, qui était le chef du massacre, il ne connaissait rien. Il faisait semblant de connaître, parce que ses acolytes étaient encore plus ignorants que lui, mais il ne connaissait rien. L'antisémite, dit ça, il n'a aucun rapport aux Juifs. Il faut découpler, il s'en veut à lui-même. Il voudrait être parfait, et il dit, je ne suis pas parfait, je suis fragile, je suis vulnérable. C'est la faute aux Juifs.
Alors, vous parlez effectivement de la haine du Juif. Vous dites qu'aujourd'hui, il y a une diabolisation, par exemple, de Sharon, Sharon égale Hitler. Vous dites que finalement, on en arrive, à travers ça, à une remise en cause de l'État d'Israël. Parce que finalement, pourquoi Hitler serait le patron d'un État au Moyen-Orient ?
Oui, non, mais au Moyen-Orient ou ailleurs. Si Hitler est normalement l'émanation d'un État qui est élu, etc., on dit, il faut supprimer cet État, il y a quelque chose de fou.
Vous trouvez que les médias occidentaux ont beaucoup d'indulgence pour le terrorisme palestinien ?
C'est le seul. Non, mais attendez, il y a une question que je me suis posée, mais que j'ai vraiment mis du temps à me poser. Je n'ai pas compris. Le terrorisme des Irlandais, l'Ira, condamné par tout le monde. Le terrorisme des Basques, condamné par tout le monde. Le terrorisme ou simplement la résistance armée des Tchétchènes, condamné par tout le monde. Ça a beau être une guerre coloniale menée depuis 300 ans par les russes, pas question. Il n'y a qu'un terrorisme. Et j'appelle terrorisme l'attaque délibérée de gens sans défense par des gens armés. Je dis bien délibérés, intentionnels.
Il n'y a qu'un terrorisme dans ces dix dernières années qui a été excusé, expliqué avec plus ou moins de complaisance ou bien héroïsé par d'autres. C'est le terrorisme des Palestiniens. Je me suis dit, bon, c'est peut-être parce qu'ils sont musulmans. Mais non, les Tchétchènes sont musulmans aussi.
Mais pourquoi, alors, attendez, André, pourquoi il y a une unicité de la cause palestinienne, comme on a parlé d'unicité de la Shoah ? Pourquoi les Palestiniens, pourquoi ils échappent à la condamnation universelle ?
Mais oui, c'est ça le problème. La seule explication, c'est que leur cible, elle est très particulière, c'est des Juifs. C'est pour ça que je pense que si on excuse seulement un terrorisme, c'est parce que sa cible, elle l'excuse en quelque sorte.
Alors la troisième haine, donc, il y a la haine des Juifs, la haine de l'Amérique, c'est la haine des femmes. Ah oui.
Alors ça...
Je ne comprends pas. Pourquoi la haine des femmes ? Pourquoi ?
Écoutez, d'abord, c'est un petit cocktail qui a été fabriqué, ou plutôt réveillé, par Roménie. Quand il y a eu la révolution islamique, la première chose qu'il a faite, c'est imposer le voile à toutes les femmes. Et les premières manifestations contre Roménie, alors que tout le monde, les intellectuels de gauche, les intellectuels de droite iraniens, tous, les haïdés guériens, les anciens marxistes, les nouveaux communistes, tout ce qu'on veut, les post-historiques, tous étaient pour Roménie. Il y a eu une manifestation, la première, c'était une manifestation de femmes qui ne voulaient pas porter le voile, qui ne voulaient surtout pas être obligées de porter le voile.
Que celles qui le portent, le portent, il y en avait, mais pas être obligées. Et ça, apparemment, en France, on a dit, mais enfin, il est fou, ce vieux chenote. Eh bien, pas du tout. Ça a été une idée géniale. En Algérie, moi, j'y ai été à l'époque, pendant 10 ans, on égorgeait les filles, on les tuait, parce qu'elles ne voulaient pas porter le voile. Pareil en Iran, évidemment, pareil en Afghanistan, etc., etc. Le voile, c'est un uniforme, et alors je me suis demandé pourquoi. Et j'ai retrouvé d'autres façons de vouloir que la femme soit pute et soumise, comme dit un très beau mouvement contre ça.
Mais pute et soumise, ça veut dire qu'on les veut à notre disposition, tout en les considérant comme moins que rien. Mais alors, c'est quoi le problème ? C'est le même problème que Sartre note pour l'antisémite. Ce qu'on ne veut pas voir chez l'autre, qu'on déteste, qu'on est, c'est un miroir de notre propre fragilité. Si vous voulez, la femme, c'est le risque de se tromper, de la tromper, qu'elle nous trompe. Bref, c'est la fragilité des rapports humains. C'est aussi le charme. Ça perturbe le moi, quoi. Eh oui. On veut être Dieu, le super mal, et alors la femme, elle nous inquiète, elle nous perturbe. On casse le miroir.
André, c'est terrible votre bouquin, parce que c'est une description du monde d'aujourd'hui qui est absolument insoutenable par moment.
Qu'est-ce qu'il faut faire ? Mais il faut d'abord appeler un chat un chat. Pas justifier la haine. Une bombe humaine, c'est dégueulasse. Un point, c'est tout. Alors, pour prendre l'exemple Israël-Palestine, je crois que là, il y a aussi l'aspect de lutter contre la haine qu'on porte en soi. Si vous voulez, quand un Israélien décide de négocier, il risque de se faire tuer par son propre camp. C'est ce qui est arrivé, Rabin. De même, pour les Palestiniens, il y a toujours des plus excités qui vous liquident. Et là, je crois que c'est de la responsabilité de chaque camp que de lutter contre la haine qu'il porte en lui. Mais en plus, c'est aussi de notre responsabilité.
Je vous donne un dernier exemple. Ça ne va pas me faciliter mes rapports avec le gouvernement, mais je m'en fous, je suis vieux. Je n'ai pas d'ambition, je ne suis pas arrivé. Bon, et puis c'est une vieille histoire. Mais voilà, on reçoit Yasser Arafat, on le soigne. C'est bien. Nos médecins doivent soigner tout le monde. Ce n'est pas un jugement politique. Il y a un homme, un malade, on le soigne. Il meurt. Et puis, il y a une rumeur qui se répand. Il a été empoisonné. Et la rumeur, elle est terrible parce qu'elle nourrit la haine. La haine des plus excités contre les modérés à l'OLP. Et aussi la haine contre Sharon qui empoisonne. Enfin bon. Donc ça n'aide pas à la paix.
Qu'est-ce que fait le gouvernement ? Il ne dit rien. Il ne dit rien. Il dit, les dossiers médicaux appartiennent à la famille, moi je ne peux pas les publier. Et c'est vrai. C'est la déontologie. Mais il aurait pu dire autre chose. Et ça, il ne l'a pas dit. Et il aurait dû le dire en cinq colonnes à la une. Il aurait dû dire, un médecin français ne peut pas donner le dossier médical d'un malade. Mais un médecin français est contraint, s'il y a le moindre soupçon de mort pas naturelle. Et donc l'empoisonnement. De, un, avertir la justice. Et deux, probablement procéder à une autopsie. Et trois, de ne pas donner de certificat d'inhumé.
Si les médecins français ont donné le certificat d'inhumé, on avait le droit d'enterrer sans le découper. C'est qu'ils ont pensé qu'il n'y avait strictement pas d'empoisonnement ni de soupçon d'empoisonnement. Ils auraient dit ça, le gouvernement français aurait dit ça en gros et en fort. Eh bien, ça aurait quand même rabaissé la rumeur. Je sais bien que pour Napoléon, on est encore à se demander s'il a été empoisonné. Ce n'est pas aussi fort qu'une rumeur qui risque de déferner et de chauffer à blanc des gens qui n'ont pas besoin d'être chauffés à blanc. Alors, si vous voulez savoir comment on va mourir, on mourra de la haine des autres et de notre propre inattention.