Dans l’intimité des sœurs Virginia Woolf et Vanessa Bell
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
C'est une correspondance de 37 ans, de 1904 à 1941. Deux sœurs anglaises s'écrivent presque tous les jours et pas n'importe lesquelles. Virginia Woolf, l'écrivaine, et Vanessa Bell, la peintre. Ma délicate tarantule, mon singe bien-aimé, dit Virginia. Ma douce abeille, mon cher dauphin, préfère Virginia. Vanessa plutôt. Bonjour, c'est Sylvain Brost. Merci beaucoup d'être là. Vous êtes la préfacière de cette correspondance qui paraît sous le titre « Baiser du singe ». Vous êtes aussi l'interprète en anglais et en français de Virginia Woolf. Déjà, pourquoi le singe ? Pourquoi Virginia l'appelle « mon singe » ?
Ça fait partie des surnoms. Je ne peux pas vous expliquer l'origine, mais il y a beaucoup de noms d'animaux. Pas des noms d'oiseaux, mais des noms d'animés.
Je vous pose la question parce que ça donne le titre de l'ouvrage « Baiser du singe » qui est paru aux éditions La Table Ronde. D'où viennent-elles, ces lettres ? Et dites-nous, pourquoi elles sont rares ?
Alors, ce n'est pas moi qui me suis occupée de l'édition du livre. Ce sont les traductrices et Alice Déon à La Table Ronde. Mais d'abord, d'habitude, dans les correspondances, on n'a qu'une voix, celle de la personne la plus célèbre. Et il y a une édition complète en français, non, mais en anglais, des lettres de Virginia Woolf. Mais cette édition à deux voix, c'est la première fois qu'elle existe. C'est-à-dire que même dans l'espace anglophone, il n'existe pas une telle édition où on a les lettres des deux côtés, donc des deux sœurs, Virginia Woolf et Vanessa Bell.
C'est Vanessa Bell qui parle à la BBC en 1956. « Je me souviens d'un soir, dit-elle, où nous sautions nus, elle et moi, dans la salle de bain. Elle m'a soudain demandé qui je préférais, mon père ou ma mère ? Une telle question m'a semblé plutôt terrible. Je savais bien qu'il ne fallait pas la poser. J'étais certain que j'aurais snobé celui qui m'aurait posé cette question. Cependant, une fois la question posée, il fallait bien répondre. Et je me suis rendu compte que je n'avais guère de doute quant à ma réponse. « Maman », ai-je dit. Et elle s'est mise à m'expliquer pourquoi elle préférait papa. « Je ne pensais pas, cependant, que sa préférence fut aussi certaine et simple que la mienne.
» Cet extrait, cette archive, Cécile Weissbrodt, on l'a choisie parce que d'abord, elle nous met dans l'oreille de façon assez délicieuse l'atmosphère de cette Angleterre du début du XXe. Mais aussi parce que s'il fallait décrire le rôle de chacune dans cette relation et dans cette correspondance, on peut dire que Vanessa protège sa petite sœur et que Virginia se bat quasiment toute sa vie contre la maladie et divertit sa grande sœur.
Mais comme il est dit dans l'extrait, ce n'est pas aussi simple. Et effectivement, il y a de nombreuses fois où on a le sentiment, et c'est la réalité, que Vanessa est très protectrice et maternelle par rapport à sa petite sœur. Mais par exemple, à l'occasion, quand il y a eu ce décès tragique de Julian Bell, le fils aîné de Vanessa qui est mort, qui s'était porté volontaire pour conduire des ambulances à la guerre d'Espagne, et donc qui a été tué, les rôles sont inversés.
Il y a des moments dans leur parcours à l'une et l'autre où les rôles s'inversent. Elles s'inspirent aussi mutuellement dans leur art. Donc Vanessa est peintre, Virginia évidemment écrivain. Il y a cet échange de 1927 par exemple. Vanessa est à Cassie dans le sud de la France. Elle écrit le 3 mai 1927 à Virginia. Elle raconte son environnement et elle évoque des papillons de nuit qui s'appellent des falaines. C'est un échange de lettres que vous nous avez pointé. Pour quelles raisons ?
Oui, en fait, c'est parce qu'il a joué un certain rôle dans la jeunesse de l'un des romans, et qui est le roman le plus expérimental de Virginia Woolf, qui s'appelle Les Vagues, et qui dans un premier temps devait s'appeler Les Falaines. Il y a aussi une nouvelle d'ailleurs de Woolf qui s'appelle La mort de la falaine et qui est en quelques pages un texte assez extraordinaire et dont elle dit à la fois dans son journal et puis dans la réponse à la lettre de sa soeur, de Vanessa Bell, à quel point cette description des falaines qui cognent contre la vitre et qui veulent entrer dans la maison l'a fascinée.
Et elle dit, si je me souviens bien, qu'elle est restée des heures après avoir lu la lettre à méditer sur ses destins de falaines.
Il y a une seule écrivaine parmi les deux, mais vous diriez que la qualité des lettres est comparable ?
Oui, alors évidemment, il y a plus d'élan et de fantaisie, disons, dans les lettres de Woolf, qui est écrivaine évidemment, donc qui possède d'une façon différente, qui travaille sur la langue, sur la... Et Vanessa, on a l'impression que par moment, elle se sent un petit peu en infériorité par rapport à Virginia Woolf dans l'écriture des lettres. Mais en fait, quand on lit cette correspondance, les deux voix ont leur spécificité, leurs caractéristiques, et les deux voix sont intéressantes au même titre.
C'est un morceau d'histoire, vous avez parlé de la guerre d'Espagne, et évidemment les deux guerres mondiales dont elles souffrent, enfin la première, surtout parce que l'histoire va s'arrêter en cours de la deuxième.
Oui, mais en fait, j'ai été frappée en relisant un petit peu la correspondance, de voir à quel point, en tout cas le début de la première guerre mondiale est quasiment, enfin très peu évoquée. Mais ça s'explique aussi parce que ça a coïncidé avec une des dépressions de Virginia Woolf, une époque où elles ne se sont pas beaucoup écrites, et c'est assez étonnant de voir la description de la journée de l'armistice dans Londres par Virginia Woolf. On a l'impression par moments d'avoir une espèce d'esquisse de Mrs. Dalloway.
Mars 1941, la dernière lettre de Virginia Woolf à sa sœur, cinq jours avant son suicide, « Je suis allée trop loin », dit-elle. Les tout derniers mots d'ailleurs écrits seront pour son mari, mais cette dernière lettre, l'issue est connue pour Virginia Woolf.
Elle est bouleversante et ça montre à quel point cet acte se suicide est quelque chose de vraiment voulu et qu'elle a décrété. Il y a eu des recherches qui ont été faites et qui font état d'une première tentative qui aurait raté. Et c'est pour ça que la deuxième fois, elle a mis des cailloux dans ses poches pour être sûre de ne pas remonter. Mais bien sûr, la correspondance se termine sur cette lettre. Mais ce qui frappe surtout, c'est vraiment tout le flux de la vie avec sa diversité qui coule dans tout le livre.
Il y a 600 pages, on ne peut pas tout évoquer. Baiser du singe, merci beaucoup. C'est Sylvaïs Brot et j'invite vraiment, c'est aux éditions, ceux qui nous écoutent, aux éditions Table Ronde. Merci beaucoup d'être passée par les matins d'été. Je voudrais vous dire, à vous qui nous écoutez, l'immense plaisir que j'ai eu à passer ces matins d'été en votre compagnie et prendre le temps de remercier la merveilleuse équipe de juillet pilotée par Mathilde Tonfourcade, à qui on souhaite le meilleur, à l'étage au-dessus.
Merci à Victoria Géraud-Vellemont, à Alice Deschamps, Anouk Sevenot, Inès Bouffartique, Sébastia Salomé Herbst, Romain Rincone-Hernandez, à la réalisation, Fan Monté, aux journaux, Alison Vicrobeck, Nina Malray, Dali Yaya pour la prise de son, Anthony Thomasson, Élise Le, je ne peux pas citer tout le monde, mais j'espère qu'on n'oublie pas trop lundi, Julie Gacon et toute l'équipe des matins.
Marie-Madeleine Fourcade