Témoin RMC : Corinne Narassiguin - 10/06
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
On vous retrouve tout à l'heure, c'est 8h, vous êtes avec nous. Bon, allez, nous allons revenir sur les obsèques de George Floyd, sur le rassemblement qui a eu lieu à Paris, les rassemblements, pas qu'à Paris d'ailleurs, en province, un peu partout, et je reçois, pour parler de racisme, Corinne Narassiguin, qui est secrétaire nationale du Parti Socialiste, secrétaire nationale à la coordination, bonjour. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin. Vous avez écrit une tribune qui a fait beaucoup de bruit, qui est très remarquée. Et vous dites, dans cette tribune, alors vous êtes une jeune femme noire, de quelle origine êtes-vous ?
Je suis réunionnaise.
Réunionnaise, et vous dites, on ne fait pas reculer le racisme en tentant de culpabiliser individuellement et collectivement les blancs. Explication, Corinne Narassiguin.
C'est cette expression de privilège blanc qu'on entend beaucoup depuis quelques temps en France qui me heurte, parce que moi j'ai vécu très longtemps aux Etats-Unis, donc je connais l'histoire américaine et je comprends pourquoi cette expression privilège blanc qui est née aux Etats-Unis dans la ségrégation raciale, donc dans un moment où il y avait un racisme d'État, où effectivement les blancs avaient un statut privilégié. Cette histoire-là, je la comprends et je la respecte. Mais on ne peut pas importer cette expression-là en France sans regarder ce qui est l'histoire du mot privilège en France.
On ne plaque pas l'histoire américaine sur l'histoire française.
Voilà, le mot privilège en France, il est lourd de sens historique. On pense à la révolution française, c'est l'abolition des privilèges contre un statut de classe, contre l'aristocratie, contre des questions d'inégalité de patrimoine, d'inégalité économique et sociale, et pas du tout d'inégalité raciale. Et donc, quand on mélange les deux, on ne comprend plus rien et on donne l'impression que la lutte antiraciste, ça serait se battre contre le statut des blancs. Et ça, ça n'a aucun sens et en plus c'est dangereux.
Ce n'est pas ça la lutte contre le racisme. Ce n'est pas se battre contre le statut des blancs. C'est quoi la lutte antiraciste ?
La lutte antiraciste, c'est le respect de chaque être humain dans sa dignité, dans la complexité de son identité et en la respectant. Dans sa différence. Ce n'est pas du tout la même chose. Ce n'est pas de réduire justement les gens à leur couleur de peau en leur disant, toi tu es noir, tu es nécessairement une victime. Toi tu es blanc, tu devrais t'en excuser. Non, ça n'est pas ça.
Non, ça n'est pas ça. Ce n'est pas parce qu'on est noir qu'on est nécessairement une victime et ce n'est pas parce qu'on est blanc qu'on doit s'excuser à tout bout de champ parce qu'on est blanc.
Alors, ça ne veut pas dire qu'il faut ignorer ce qui est notre histoire et ce qui est la réalité du racisme en France. Au contraire. Oui, ça on est bien d'accord. Au contraire. Il faut regarder ces choses-là en face, mais il faut le faire avec notre histoire à non.
Alors, je regardais, tu as une information qui est sortie cette nuit, Adidas, qui promet que 30% des nouvelles embauches aux Etats-Unis seront des personnes noires. Ça, c'est très américain.
Oui, c'est très américain.
Est-ce que c'est transposable, ça aussi, chez nous ?
Non, je crois que ce n'est pas du tout notre culture non plus. Je crois qu'aux Etats-Unis, il y a une culture de la discrimination positive, ce qu'on appelle la discrimination positive, affirmative action. Vous n'êtes pas favorable. Moi-même, je sais que ça a aussi des effets pervers. C'est-à-dire que, du coup, les Noirs ont aussi cette espèce de chape de plombée qui soit parce qu'on laisse, c'est assez aussi lourd à porter. Moi, j'ai travaillé longtemps dans le privé aux Etats-Unis. On me faisait remplir, cocher des cases. Et moi, je suis métisse. Je ne sais pas dans quelle case je rentre, en fait. Et donc, je trouve ça étrange. Je pense qu'il faut faire attention à...
Ça correspond à l'histoire des Etats-Unis, qu'il y a une histoire de communauté.
Vous avez souffert de discrimination ? Vous avez souffert de Corinne Arasiga ?
J'ai grandi à l'île de la Réunion. Donc, j'en ai beaucoup moins souffert. Et en plus, je n'ai pas un faciès, ni noir-africain, ni arabe. Et donc, j'ai effectivement beaucoup moins souffert de la violence d'un racisme systémique. Mais, bien sûr, j'ai connu du racisme. Je n'ai plus souffert systématiquement de sexisme. C'est différent. Oui, c'est différent. Mais, bien sûr, les discriminations, elles existent. Et elles existent, elles peuvent exister à des niveaux différents. C'est complexe, le racisme. C'est pour ça qu'il faut prendre le temps de regarder les choses et d'utiliser les mots justes.
Oui, Corinne Arasiga, quand vous voyez la transposition de la mort de Georges Floyd, de l'émotion provoquée par la mort de Georges Floyd, pardon, jusque à l'affaire Adama Traoré, qu'en pensez-vous ? Vous pensez que la relation doit être faite ?
Oui, je crois qu'il y a des parallèles qui sont inévitables. Maintenant, la question du problème du dossier d'Adama Traoré, c'est que c'est un dossier qui dure beaucoup trop longtemps et qu'il faut effectivement que la justice aille au bout et qu'on connaisse la vérité. Et un peu plus vite. Voilà, et que la justice doit pouvoir être rendue. Donc ça, c'est le problème. Georges Floyd, on a vu, c'était filmé, c'est ça qui crée l'émotion, c'est ça qui fait que c'est un mouvement planétaire aujourd'hui, c'est que c'est impossible de nier ce qui s'est passé.
Vous étiez hier à la manifestation, vous avez mis un genou à terre ? Oui, absolument. Oui, sans hésiter une seconde ? Non, non, sans hésiter. Parce que certains disent que c'est une soumission de l'homme blanc, c'est une soumission à l'homme noir. C'est ce que disent certains les plus extrémistes, on est bien d'accord.
Mais je crois que c'est là où, quand on commence à importer des concepts de politique identitaire, de politique des minorités qui viennent essentiellement du monde anglo-saxon et du monde américain en particulier, et qui ne correspondent pas à notre histoire française, il y a des incompréhensions et il y a des manipulations. C'est pour ça qu'il faut faire attention. Il y a quasiment toute la place de la République, c'était la diversité de la France. Et tout le monde a posé un genou parce que... Pourquoi ? Parce que c'était un geste de solidarité avec tous ceux qui se battent contre le racisme et tous ceux qui se battent contre le racisme en République, ça devrait être tout le monde.
Se battre contre le racisme, ce n'est pas se battre contre les Blancs. C'est ce que vous voulez dire.
Oui, c'est tous ensemble que chacun doit s'approprier ce combat-là. Chacun a sa place dans ce combat-là. Ça nous concerne tous parce que c'est une question fondamentale simplement de droits humains, de respect de ce que nous sommes en tant qu'êtres humains.
Mathieu ? La question aussi parce que vous parliez de soumission, on voit Adidas, on voit les obsèques de George Floyd, certains disent dignes d'un chef d'État. Est-ce qu'il n'y a pas une surenchère qui finalement va venir desservir la cause ? Est-ce qu'on n'en fait pas trop ?
On n'en fait jamais trop quand il s'agit d'un problème systémique qui est un problème très ancien. et où on a beaucoup trop souffert justement du déni, de l'indifférence, on détourne le regard, on fait semblant de ne pas voir que ça existe, on dit que c'est juste le cas, le comportement de quelques personnes isolées, alors qu'en réalité, il y a des problèmes systémiques, il y a des biais, il y a des procédures qui sont en place, il y a des habitudes qui font qu'il y a des personnes qui souffrent effectivement de discrimination systématiquement dans leur vie, à l'école dans leur parcours scolaire, et puis pour l'accès au logement, et puis pour l'accès au travail.
Et donc ça, le plus on en parle, le mieux c'est, mais il faut en parler avec les mots justes, avec les bonnes références historiques, qui sont les nôtres, celles de notre histoire à nous. Elle est suffisamment complexe, et suffisamment lourde, on n'a pas besoin d'importer des traumatismes.
Et puis on va rappeler quand même à ceux qui, des populations noires, que dans les pays d'Afrique, ce sont les noirs qui exploitent les noirs, souvent aussi.
Mais il y a des... Oui,
les racismes,
les racismes sont multiples. Alors, il y a des inégalités économiques et sociales partout.
Il y a le racisme ethnique, les racismes, et oui.
Et il y a malheureusement, le racisme est largement partagé à travers l'humanité, oui.
Et oui, oui, merci beaucoup Corinne Narassiga, merci d'être venue nous voir. Petit instant de réflexion, ça vous fait réagir, j'en suis absolument certain. Alors, attendez, Bernard réagit, il est dans le Loiret. Bonjour Bernard. Bonjour Jean-Jacques. Qu'est-ce que vous vouliez dire à Corinne Narassiga ?
Justement, je comprends tout ce qu'elle a dit à l'antenne, je comprends sa situation, mais j'ai l'impression qu'elle ignore beaucoup de choses que les noirs vivent en France. C'est-à-dire ? Pour le privilège blanc, dire que le privilège blanc n'existe pas, peut-être officiellement, il n'existe pas, mais pratiquement sur le terrain, il existe bien. Moi, je vous prends l'exemple de ma fille qui est en recherche de stage pour faire l'alternance. Oui.
Donc, elle lance le dossier, elle est appelée par l'entreprise pour passer l'entretien, comme elle parle bien français, le nom est franchisé, on se rend par en compte, on ne se doute pas que c'est une noire, et le jour où elle se présente à l'entretien, on lui dit, non, non, non, finalement, il n'y a plus de place, donc vous pouvez repartir. Voilà. Ma fille fait intervenir sa copine qui est blanche, qui envoie le même dossier dans la même entreprise, elle est reçue et prise.
Elle est prise. Corinne Narassigan, c'est une remarque, Bernard. Tous les jours, tous les jours, des personnes noires vivent ça.
Absolument, c'est une réalité, il a absolument raison de le dénoncer, de s'en indigner. Mais ce que je dis, moi, c'est justement, c'est que ne pas être victime de discrimination, ça n'est pas un privilège, c'est la normalité de la République. Le problème, c'est que la République ne garantit pas cette normalité pour tout le monde parce qu'il y a des discriminations. Donc, c'est contre, il ne faut pas, le problème, c'est pas... Donc, la discrimination positive,
ça a du bien aussi,
non ? Non, je crois qu'il ne faut pas passer par les quotas, mais il faut qu'il y ait une prise de conscience pour que, justement, il y ait un effort qui soit fait pour que la diversité, la diversité complète de la France, soit, on la retrouve, notamment dans les entreprises, qui ait des sanctions systématiques et qui ait, justement, ce débat permanent sur l'existence de cette discrimination.
Je remercie Bernard de nous avoir appelés. Merci beaucoup, Bernard. Il est 7h21. Merci, Corinne Narassiguin. 7h21. 7h21.
7h21. 8h21. 8h21. 8h21.
Corinne Narassiguin