Crues, pluies, marées... La France vit une situation "exceptionnelle", analyse l'hydrologue Emma Haziza
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« Ces cumuls ont fini par gorger les territoires en eau, les sols, bien sûr les nappes, mais également tous ces cours d'eau qui sont actuellement en train de réagir. »
- 1:16Invité politiqueFait
« Et ça c'est quelque chose de nouveau en termes de signature, parce que jusque-là c'était vraiment le cumul de pluies qui n'était pas très important en soi. »
- 3:57Invité politiquePromesse
« Alors oui, clairement. Par contre, on a aujourd'hui un historique sur ces dernières années qui nous permet de nous montrer à quel point, dans un contexte de réchauffement, et ce n'est pas une lubie, c'est une réalité que l'on enregistre tout simplement en mesurant la température, on voit très bien qu'on a une atmosphère beaucoup plus chaude. »
- 4:48Invité politiqueChiffre
« Toute cette eau ne nous garantit pas un été sans sécheresse ? »
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Il est 6h20, nous sommes le 19 février et la France n'a connu que 6 jours sans pluie depuis le début de l'année. Un enchaînement de perturbations et de tempêtes comme Pedro qui balaye depuis hier soir l'ouest et le sud du pays alors que les sols sont déjà gorgés d'eau et qu'un certain nombre de rivières débordent. Les inondations sont-elles une fatalité ? Peut-on s'y adapter ? Bonjour Emma Aziza, vous êtes hydrologue, experte en adaptation climatique et présidente fondatrice de Mayan. C'est un centre de recherche sur la résilience face aux risques inondations. C'est vraiment une situation exceptionnelle qu'on vit en ce moment ?
Oui, elle est exceptionnelle parce que tout d'abord on a des crues généralisées, c'est-à-dire que ce n'est pas un seul bassin versant qui est concerné, c'est vraiment une grande partie de la France. Si on prenait la France, on la coupe en deux. C'est vraiment la moitié ouest qui a subi des précipitations depuis des semaines. Ces cumuls ont fini par gorger les territoires en eau, les sols, bien sûr les nappes, mais également tous ces cours d'eau qui sont actuellement en train de réagir. Et à ça se surimposent des pluies qui sont arrivées dans la nuit et qui s'avèrent particulièrement plus intenses.
Et ça c'est quelque chose de nouveau en termes de signature, parce que jusque-là c'était vraiment le cumul de pluies qui n'était pas très important en soi. Ce n'était pas des précipitations diluviennes, mais là se surimposent des pluies qui sont trop intenses pour que les territoires ne puissent pas réagir violemment. Et pour ne rien arranger, il y a des fortes marées en plus en ce moment. Exactement, on est vraiment sur les périodes de plus haut coefficient de marée qui arrivent en général un à deux jours après la nouvelle lune.
Et donc là, depuis hier jusqu'à dimanche, on va avoir cette espèce de bouchon qui empêche l'eau de s'évacuer alors que nos territoires sont complètement gorgés et saturés en eau. Et donc il n'y a pas cette possibilité de s'évacuer à l'échelle des exutoires.
Si on essaye de dessiner la carte de France, vous me disiez que la partie ouest est vraiment la plus touchée. Mais est-ce qu'il y a des régions épargnées ou pas ?
Alors, cette nuit, les pluies ont vraiment traversé l'intégralité de la France. Donc il n'y a pas un territoire qui n'a pas été concerné par les précipitations diluviennes qui ont traversé la France. Par contre, on voit que ce sont des logiques de bassins qui réagissent. Donc on a beaucoup parlé de la Garonne avec énormément de sinistrés. En ce moment, c'est assez intéressant de comprendre que c'est la Dordogne qui est en train de réagir, mais pas directement. C'est vraiment les sous-bassins qui sont actuellement en train tous de venir ce qu'on appelle se mettre en charge à cause des précipitations les plus importantes qui sont arrivées dans la nuit.
C'est vraiment le secteur de Tulle, toute la zone sur la Vézère. Donc des petits cours d'eau qui sont des affluents qui vont avoir des impacts sur le fleuve. Alors qu'à Laval, on a ces coefficients de marée et déjà le résultat des plus précédentes.
Et il y a toujours un petit décalage parce que là, si on suit les prévisions de Météo France, demain, après-demain, ça va se calmer. Normalement, on aura un temps sec. Mais l'arrêt des plus, ça ne signifie pas l'arrêt des crues.
Non, puisque à partir du moment où les précipitations sont tombées, c'est ce qu'on appelle la réaction hydrologique, c'est-à-dire la manière dont le fleuve et ses affluents vont accueillir ces ondes de crues. On voit très bien que le secteur d'Angers est actuellement complètement pris en tenaille entre à l'amont des cours d'eau qui arrivent sur la ville. Il faut imaginer trois cours d'eau avec trois propagations d'ondes de crues qui arrivent et qui se concentrent sur Angers, qui ensuite va donner la mène qui est un tout petit cours d'eau de 11 km, mais qui elle-même ne peut pas s'épancher dans la Loire, qui est trop haute.
Donc on voit que ce sont vraiment des territoires très épidermiques qui peuvent réagir. Et le problème, c'est que les nouvelles pluies ont notamment concerné ce secteur. Est-ce qu'au moins, ces quantités d'eau impressionnantes rechargent les nappes phréatiques ? Alors oui, clairement.
Par contre, on a aujourd'hui un historique sur ces dernières années qui nous permet de nous montrer à quel point, dans un contexte de réchauffement, et ce n'est pas une lubie, c'est une réalité que l'on enregistre tout simplement en mesurant la température, on voit très bien qu'on a une atmosphère beaucoup plus chaude, qu'on a des situations arrivées, dès que le printemps arrive et l'été, de canicules qui se répètent.
Et donc, malgré le fait qu'on puisse avoir des inondations généralisées, ça a déjà été le cas en 2018, avec notamment des crues importantes de la Seine, et malgré l'excédent, en 2018, on avait 30% d'excédent, ça n'empêche pas que, eh bien, sur cette année-là, durant le mois de juillet, on a eu trois semaines continues de canicules, et un mois après, fin juillet, on était dans un état de sécheresse historique. Donc toute cette eau ne nous garantit pas un été sans sécheresse ? Et c'est ça qui est nouveau.
Parce que jusque-là, quand on avait une sécheresse, ça mettait des mois à venir, maintenant, en trois semaines, la situation peut basculer, et c'est sans doute la plus grande signature que l'on a du changement climatique en France. Et est-ce que pour vous, c'est comme une fatalité, ou est-ce qu'on peut s'y adapter ? Alors, on peut clairement s'y adapter, on est plutôt bon en France, on a 20 ans d'avance sur la plupart des pays. Pourquoi ? Parce qu'on a été marqués très tôt dans notre histoire, notamment les téléspectateurs ont découvert, avec Vaison à la Romaine en 1992, à quel point ce choc est notre vulnérabilité.
On avait eu, quatre ans avant, des inondations très importantes à Nîmes, en 1988, donc on voit que les politiques qui ont été mises en place ont été très fortes, et ont conduit à être très en avance par rapport aux autres pays. Ce qui fait qu'aujourd'hui, on a de très gros programmes de réduction de vulnérabilité, qui consistent à aller maison par maison, entreprise par entreprise, chercher à comprendre la hauteur d'eau qu'il peut atteindre dans le bâtiment, accompagner aussi les gens à s'organiser, à avoir les bons comportements, parce qu'on n'est pas tous exposés à la même situation. Parfois, il va falloir fuir, évacuer, parfois il va falloir se confiner.
Et donc tout ça, ça s'accompagne et ça se prépare en amont, parce qu'on sait vraiment le déterminer. Et surtout, il y a un ensemble de mesures qui sont financées par l'État. Donc il y a des aides colossales. Les habitants peuvent aujourd'hui compter sur cette organisation générale, que ce soit de la crise, on suit en temps réel, que ce soit de l'alerte. Enfin, on voit que tout s'est amélioré. Par contre, ça prend du temps et donc c'est ça qui est le plus grand enjeu qu'on a à venir.
Est-ce qu'il y a un manque d'entretien des fleuves ? On l'entend parfois dans les reportages, les riverains de la Garonne qui nous disent « il faut la draguer » et tout. Est-ce que c'est utile ou est-ce que c'est une idée reçue ?
Alors, c'est un grand débat qui arrive souvent à chaque inondation. Il y a deux avis qui se confrontent et ça ne concerne pas tant les grands bassins de ce niveau-là parce que ce n'est pas un arbre ou deux qui va changer la donne quand on a des inondations qui s'étendent sur quasiment des kilomètres, parfois sur l'imageur, je pense à la Garonne ou à des grands fleuves. C'est plutôt sur des tout petits cours d'eau qui peuvent réagir. La question, c'est est-ce qu'on laisse les bois morts qui vont laisser une continuité écologique permettre à cette biodiversité d'avoir un rôle, notamment un rôle de filtre, ça a un rôle derrière de maintien des digues.
Donc, en réalité, il y a des choses qui sont très positives dans le fait de laisser la vie de la rivière naturellement et bien entendu, il y a un risque qui est celui d'avoir cet ensemble d'éléments qui vont encombrer les goulots d'étranglement et qui risquent de provoquer des barrages temporaires. Donc, il faut trouver un juste milieu. Exactement.
Merci pour votre expertise, Emma Aziza, hydrologue et présidente fondatrice du Centre de Recherche Mayane. Vous étiez l'invité du 5-7.