1966 : Antoine Compagnon explique pourquoi elle a tout changé - En Société du 15 Février 2026
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Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 95 %Attaque 3 %Défensif 2 %
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 8:53Chiffre
« Le nombre des étudiants augmentait de 15 % par an. »
- 10:11Fait
« La France est en plein emploi. »
Temps de parole
- ?100 %
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Et puis sommes-nous dans une année de bascule et d'ailleurs, comment savoir qu'une année est révolutionnaire et qu'elle peut tout changer ? 2026 sera-t-elle porteuse de grandes transformations ? Ça c'est difficile encore de le savoir. Mais notre invité, lui s'est intéressé à l'une de ces années qui a tout changé en France et d'ailleurs, elle peut surprendre cette année, c'est 1966, année mirifique. Ça c'est le titre de votre livre. Antoine Compagnon. Bonsoir. Bonsoir. Merci beaucoup d'avoir accepté notre invitation pour nous donner votre regard tout au long de l'émission, vous qui êtes un de nos plus grands intellectuels, écrivain, critique littéraire, membre de l'Académie française, professeur émérite au Collège de France, professeur à l'université
de Colombia à New York. Dans ce livre, vous dites que 1966, ça a été précisément cela, une année qui a tout changé. Alors que on pourrait avoir tendance à à retenir une année comme 1968 de manière évidente. Alors que pour vous non, c'est bien 1966 qui a façonné le 20e siècle. Notre notre époque est née en 1966. Nous sommes nés en 1966. Alors bon, 68 c'est une explosion, 62 c'est la fin de la guerre d'Algérie. Mais entre 62 et 68 pour moi, la saison 65 66, c'est celle qui a déterminé
une France contemporaine dans laquelle on vit encore. C'est le sommet des tres glorieuses. C'est l'année où deux courbes fondamentales s'infléchissent. La courbe de la natalité et la courbe de la productivité. qui était en croissance depuis depuis la libération. Ça veut dire que les Français et les Françaises font moins d'enfants et travaillent moins. Autrement dit, ils prennent plus de vacances. Ils s'aperçoivent qu'ils sont plus riches qu'une pensée. C'est l'année où 50 % des foyers sont équipés de la télévision. Ce qui veut dire que en vérité tous les Français et les
Françaises ont vu la campagne présidentielle de décembre 65 et l'élection du général de Gaulle comme président de la République pour la première fois au suffrage universel direct. Et à mon avis, si nous sommes toujours en 5e République, c'est à cause de cette élection de décembre 65 parce que le régime jusque-là n'était pas tellement légitime. Il était né d'un coup d'état et le référendum de 62 pour établir le suffrage universel direct avait été considéré comme un plébiscite. Donc la légitimité du régime vient de décembre 65. Ça c'est tout ce que vous analysez aujourd'hui avec le recul. Mais quand on on y en 66, on se rend pas compte encore de tout ça,
de toute cette bascule de Écoutez, moi je m'en suis un peu rendu compte. C'est ce que je voulais vérifier parce que en fait j'avais passé une bonne partie de mon enfance aux États-Unis dont on va parler tout à l'heure. J'avais fait une partie de mes études secondaires aux États-Unis et je suis arrivé en France en septembre 65 et j'ai eu l'impression qu'il se passait plein de choses. J'avais l'impression d'être J'étais parti enfant, je revenais adulte. Bon, on est adulte à 15 ans, on est grand à 15 ans, on voit le monde. Ah, surtout quand on entend compagnon, je pense. Donc, j'avais l'impression que c'était un pays très vivant. Bon, je suis arrivé, il y avait l'affaire Ben Barca. On en parle encore de l'affaire Ben Barca. On découvre, Moi, je me suis
passionné par l'affaire Ben Barca dans l'Express à ce moment-là. Puis je me suis passionné pour l'affaire d'éparavant dont peut-être parler le la violence politique, elle était là. Bien sûr, on va reparler de tout ça là. Ce sont vos soulères. Donc il y avait il y avait plein d'affaires qui m'ont impressionné. Donc je voulais vérifier ou au fond une intuition que dans la longue durée, c'était un moment assez déterminant. Et pour vérifier, vous avez vous êtes replongé dans la presse, vous avez vu revu les films, relu les livres de cette année-là et vous avez aussi revu le journal des actualités françaises de l'ORTF euh qui propose à un moment donné sa rétrospective de l'année 66. On a retrouvé quelques images et on va les regarder ensemble. Regardez,
ce sont ces jeunes qui dansent, les garçons aux cheveux longs comme une manière de s'affirmer, ça c'est ce que dit le commentaire, des cheveux qui rallongent mais aussi pour les filles, les jupes qui raccourcissent. En quoi ce qui peut ressembler à la mode de l'époque, en quoi cela c'est révolutionnaire ? En quoi ça a été un objet d'étude pour vous l'académicien ? Je suis arrivé, j'ai vu une France qui moi j'étais parti dans les années 50, on a oublié que les années 50 parce que maintenant on fait on dit que les boommeuses ont une vie très facile. Moi, j'ai le souvenir d'années 50 qui était noir et triste avant les ravalements. On s'ennuyait, on s'ennuyait beaucoup quand quand vers le milieu des années 50 quand on était enfant. Puis je
revenais et on était dans une autre France. Et alors bon, la mini jupe, les cheveux longs c'est 66. Alors évidemment, je dis une France prospère mais on va plus chez le coiffeur. Mais en fait, j'ai oublié, j'aurais dû mentionner aussi les collants. C'est l'année des collants pour femmes qui vont avec les mini jupes pour m' reprocher. Parce que les gens me font remarquer, vous avez oublié la révolution qu'a été le collant pour les femmes qui ne portaient plus de porte jartel. les à partir de ce moment là. Donc j'ajouterai dans une prochaine édition les collants. C'est c'est toute votre érudition qui apparaît même si là il y a un problème d'érudition. Vous ne saviez pas pour le collant mais vous êtes un homme très érud. Je suis un homme je suis pas une femme mais
un homme érudit en tout cas parce que c'est un livre très riche qui manie et on va en parler à la fois l'érudition la plus classique, on va parler des grands intellectuels de l'époque mais et ça c'est je crois quelque chose qui vous guide depuis le début de votre travail intellectuel c'est de parler aussi de la culture populaire. Peut-être parce que vous avez été très proche et on le sait peu de Roland Bart qui a fait des mythologies où il parlait de choses du quotidien, de la de la déesse ou d'autres éléments vraiment de la vie quotidienne. Vous vous l'avez fait, vous avez écrit un livre formidable sur les chifhonniers de Paris au 19e siècle. Ces types qui se promenaient dans la rue et qui ramassaient des bouts de tissu pour en faire du papier, pour en faire des livres.
de la culture populaire à la grande culture des livres de l'époque. On voit ce livre qui était magnifique chez Galimar il y a quelques années. Et puis dans ce livre là, ce 66, vous allez chercher du cinéma masculin féminin, le grand film de Godard qui pour vous incarne vraiment le moment. Vous ne direz peut-être plus tard pourquoi. Et puis vous allez jusque dans la poche des gens en allant voir cette mode de l'époque des pores-clés. Peut-être des gens qui nous regardent se disent "Mais bien sûr, je collectionnais les pores-clés." J'ai appris un mot hein, la copocléphilie, la collection des porte-clés. Est-ce que vous diriez que pour comprendre une époque, il faut aller jusque dans la poche des gens ? Absolument. Ben, j'ai j'insiste sur le
ce moment qui on entre dans une consommation de masse. C'est le mouchoir en papier, le cleanex, c'est le briquet jetable, le criquet 66. Tout le monde achète ces objets. Donc jusque-là, le briquet était un objet très personnalisé avec ses initial gravé et le mouchoir pareil et et le mouchoir de chaud qu'on avait dans la poche. Ben ça c'est fini. C'est fini à partir de ce moment-là et euh on entre dans un dans un autre moment historique. Alors, vous avez raison de dire que je en fait je m'intéresse un peu à tout comme un bricoleur et bon c'est vrai que j'aime
bon moi j'étais très amateur de Ginsbourg cette année-là donc je parle pas mal de Ginsbourg et même les intellectuels ont parlé de poche Marcel Prou qui devient donc un bien de consommation la recherche peut donc se lire maintenant en livre de de poche. Il était dédité en 1965 comme ça. Mais ça fait peur ça au début aux grands intellectuels, aux académiciens comme vous à l'époque. Ils se disent ils vont jeter les livres comme on jette les journaux. Alors moi j'ai lu Prou dans ce volume parce que il est tombé en librairie à ce moment-là et je précise pour les gens qui nous regardent que vous êtes l'un des grands spécialistes de Prou en France. Oui. Oui, mais j'ai je l'ai lu en Live de poche. Je ne l'aurais pas lu si il n'avait pas eu cette démocratisation
de la culture grâce au livre de poche. J'ai trouvé la couverture jolie. J'ai acheté le livre et je l'ai toujours parce que alors que les grands intellectuels disaient "Ils vont les jeter, on entre dans la culture jetable et on les abandon abandonnera dans le train ou dans le métro." En vérité, tous ceux de ma génération ont précieusement conservé leur livre de poche. Oui, je dis c'est l'année où Prou est devenu une marque et l'un des grands symptômes de ce changement, c'est que c'est l'année où on a cessé de dire Marcel Prou et on a dit Prou tout court, hein. Le livre de Gill de Leuse, fameux, a d'abord été publié en 1964 sous le titre Marcel Prou
et les signes. Et puis quelques années plus tard, on l'a publié sous le titre Prou et les signes. Prust Marcel Prust est devenu Prust et et mais ce qui est passionnant grâce à ça, grâce au livre de poste, grâce à la démocratisation, grâce au changement qui s'est opéré dans la culture autour de ces années-là, n'oublions pas que c'est le moment où le nombre des étudiants augmentait de 15 % par an. Et donc il y a un nouveau public et c'est ce qui explique qu'il y ait autant de succès pour des livres qui sont quand même difficiles comme les mots et les choses de Michel Foucoot
ou un peu plus tard Montayou de le roi la dur. Ces livres sont des bests salaires parce qu'il y a un nouveau public lié au lié aux études. On prolonge les études à partir de ce moment-là. Or, on a aucune raison de les prolonger parce que la France est en plein emploi. Il y a pas de chômage. Euh aujourd'hui, on nous dit si on n' pas fait d'études, on est chômeur. Mais c'est pas du tout le cas. au milieu des années 60 dans les 30 glorieuses, si les jeunes font des études, c'est par par une envie de reconnaissance, une envie de culture, une envie de promotion sociale. Vous
l'avez dit, les universités sont donc surpeuplées puisqu'on allonge ses études. La France en fait est un pays jeune. En 1966, les baby boomers arrivent à l'âge adulte, mais la jeunesse, elle est loin d'être uniforme. D'ailleurs, il y a deux camps qui se forment. Il y a la jeunesse qui chante sur du Antoine et l'autre qui chante sur du Johnny. Les deux stars d'ailleurs se font un peu la guerre par chanson interposer. C'est quoi ? C'est la France contre la France qui bosse. Ben écoutez Johnny c'est les yey donc il y a eu de grands de grands scandales Johnny vers 62 63. Il y a eu une soirée à la nation organisée par Salut les copains qui est devenue un peu
violente justement alors que Antoine c'est c'est bon enfant. Antoine c'est déjà un peu bitnque, c'est la chemise à fleurs. Puis Antoine c'est un élève de l'école centrale. C'est pas du tout la même chose. C'est pas Et quand Antoine a a un grand succès avec ses élucubrations où il veut vendre la pilule dans les monopris, n'oublions pas, c'est l'année de la contrainception. Hm 65 66 le grand mot de l'année c'est la contraception un peu avant la pilule. 67 la pilule. Ouais. Oui mais la proposition de loi c'est 66. Donc on en parle on ne parle que de ça dans masculin féminin. Il n'est question que de la contraception. Donc donc Antoine il est au fond plus acceptable. George
Pompidou Premier ministre cite Antoine lorsqu'il remet les prix du concours général en juin 1966. Donc bah, il y a une sorte de badge tout à fait honorable pour ce jeune homme. Mais mais au-delà de l'opposition entre les deux jeunesses, c'est aussi l'invention de ce qu'on appelle la jeunesse. C'est la jeunesse. Une catégorie à part qui a ses codes, qui a ses habitudes, qui a qui a aussi parfois sa vision des choses en politique ou dans les mœurs. Alors, la jeunesse devient un agent économique euh c'est-à-dire qu'ils ont avec leur argent de poche, ils achètent des 45 tours, ils achètent des livres de poche et ils vont au cinéma. Et tout ça est abordable. Donc il
y a tout un marché qui se développe qui est celui de la jeunesse. Et puis n'oublions pas aussi que la jeunesse n'a pas voté de Gaulle en décembre 65. Mitéran qui a mis de Gaul en ballotage à la majorité dans la couche 21 35 ans. Et donc le régime redoute beaucoup les élections législatives de 1967 et lance une politique de la jeunesse. Donc il y a un moment de libéralisation du régime Gaulis qui est tout de même un régime d'ordre moral à ce moment-là. Et en 66, on a de grandes émissions de télévision qui visent les jeunes. Des émissions dont l'on se souvient encore comme
Dim Dame Dom qui était fait par Désid Galard, une émission féministe à ce moment-là. Puis il y a le face à face, ça empêchera ça empêchera pas mes 68 quand même. Ça n'empêchera pas 68, ça n'empêchera pas mes 68 mais cette politique de la jeunesse sera un total fiasco. Oui. Voilà. Faut parler tout à l'heure du rapport aussi au temps. On a on travaille moins, on a plus de de loisirs, plus de machines aussi justement pour nous libérer ce temps au point qu'on se pose la question mais qu'est-ce qu'on va faire de ce temps libre ? Ça nous rappelle un peu la question qu'on peut se poser aujourd'hui en 2026 avec l'intelligence artificielle. C'est la même question. Mal se pose beaucoup la question du loisir, de la civilisation du loisir et les maisons de la
culture visent à occuper de manière rentable le nouveau loisir que la machine libère. Que fait-on avec le temps que nous donne la machine ? Soit le farnant, soit ce qu'on appelle l'osium studiosom, le loisir studieux depuis l'antiquité. Donc il faut convertir les jeunes du pharniené au loisirs studieux. C'est la même question que nous pose euh l'intelligence artificielle. Qu'allons-nous faire du temps libéré par l'intelligence artificielle ? Allons-nous le consacrer à perdre notre temps, au temps perdu, hein, à des bêtises à la recherche à la recherche à la recherche du temps ou allons
allons-nous le consacrer à lire la recherche du temps perdu ? Soit le temps perdu, soit le temps retrouvé. Il y a quand même une grande différence quand même avec les progrès d'hier par rapport à l'IA. La grande question d'abord c'est est-ce qu'on conservera anthropologiquement notre capacité à nous concentrer et à être intelligent ? Je suis pas sûr que le temps libre libéré par Lia nous permette même mentalement de lire la recherche avec l'exigence de temps que ça peut que ça peut générer. Alors là, vous touchez un problème très grave qui est celui de la compétence de lecture. Les jeunes qui ont été élevés dans les réseaux sociaux peuvent-ils encore physiquement lire de longues phrases et de gros livres ? Quand j'ai saigné cet automne à Colombia, certains
de mes collègues m'ont dit qu'ils avaient des difficultés à faire lire aux élèves de première année de gros livres. Et l'université à Colombia, l'université américaine a toujours été fondée sur ce principe de grosses lectures en première année. Il faut lire une semaine la Bible, la semaine suivante euh euh l'enfer de Dante et ils m'ont dit cette année, on a on rencontre des générations qui physiquement n'y arrivent pas. Et bon, il y a des chiffres qu'on connaît bien. Des jeunes de qui arrivent à l'âge du baccalauréat aujourd'hui lisent moins vite que les jeunes d'il y a 10 ans ou 20 ans. Ce qui veut dire qu'ils vont mettre beaucoup plus de temps. Ils ont des difficultés
à lire de gros livres. Et j'entendais même que dans des grandes écoles de cinéma américaines, les jeunes en école de cinéma regardent des films avec soit deux fois plus vite, soit avec leur téléphone parce qu'ils ont du mal à se concentrer pendant 1h30 2h, 2h30 pendant un film. Absolument. On est on est on est quand même loin parce que vous dites masculin féminin c'est le film de 66, c'est dur de le regarder aujourd'hui. On en est loin quand même. Absolument. Vous avez raison. On a perdu l'habitude de lire de de lire de regarder un film dans sa totalité. Mais ça c'est aussi lié à l'introduction du du magnétoscope et puis euh des progrès qu'il y a eu après. Bon, il y avait quelqu'un qui disait que la plus grande invention dans l'histoire de l'humanité, c'était la touche
pause dans les magnétoscopes puisque on pouvait voir un film euh couper euh et l'interrompre. Mais le résultat c'est que je dois dire que moi-même je suis devenu à peu près incapable de lire de voir un film de d'un bout à l'autre. Vous et de lire un livre ? de lire un livre quand je lis un livre et Antoine Compagnon nous dit qu'il a du mal à lire un livre en entier sans être perturbé par son téléphone. Je m'inquiète pour mes enfants. Écoutez, je je dois bien avouer que je suis comme les autres et que je lis enfin je lis pas mal de livres sur ma tablette et quand je lis un livre sur ma tablette, je suis en effet interrompu par le flux de toutes les autres activités.
On fait toujours du multitasking, je sais pas comment dire en français, du multitâche. Et on fait toujours plusieurs choses à la fois. Et les neuroscientifiques nous disent que quand on fait deux choses à la fois, on les fait mal quand on est les deux. Et par conséquent, quand on lit et qu'en même temps on est en train de suivre les nouvelles, c'est pas très bon. Non. Incroyable. donc l'académicien, l'immortel et donc un mortel comme les autres.