THOMAS PYNCHON : l’ÉCRIVAIN INVISIBLE qui fascine depuis 60 ans
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Thomas Pinchon publie aujourd'hui son 9e roman. De nombreux spécialistes s'accordent. Chaque nouveau livre de cet auteur culte américain, invisible et qui a très peu publié en un demi-siècle, constitue un événement. Mais pourquoi donc ? [musique] À 89 ans, il est souvent qualifié de légende vivante de la littérature. De cet écrivain danse et complexe, on sait [musique] peu de choses. Il n'a jamais brisé son anonymat, même pour recevoir la dizaine de prix prestigieux qu'il a reçu.
Mais ce n'est pas ce mystère qui fait événement, ce sont ces livres mondes, des romans labyrinthes d'une hérédition vertigineuse qui ont séduit entre autres le cinéaste Paul Thomas Anderson qui l'a adapté à l'écran avec Iner Weiss en 2014, puis une bataille [musique] après l'autre en 2025. Après 12 ans de silence, Pinchon revient avec mission de l'ombre, cap sur l'Amérique et l'Europe des années 30. L'écrivain détourne les codes du roman noir pour parler de façon très actuelle de la montée du fascisme.
[musique]
Nicolas Richard, bonjour. Bonjour Natacha. Vous êtes écrivain et traducteur de Thomas Pinchon. Vous avez d'ailleurs traduit ce dernier roman à vos côtés Romain de Becc de Liief. Bonjour. Bonjour Natacha. vous êtes critique, auteur et producteur à France Culture. Soyez tous les deux les bienvenus. Merci d'être là avec nous. Puis merci également à celles et ceux qui nous écoutent. Soyez vous aussi les bienvenus. On est ensemble 1h30 et là pour cette prochaine demi-heure, on va parler donc de l'œuvre de Thomas Pinchon. Avant de rentrer dans le texte Romain de Liève, il y a quand même déjà le mythe Pinchon qui est cet auteur mystérieux.
Oui, c'est donc un auteur américain qui a pas loin de 90 ans aujourd'hui et qui a pour singularité de n'avoir accordé aucune interview dans la presse de toute sa vie. [grognement] On a une photo de lui qui où il a 20 ans, c'est pendant son service militaire, c'est déjà une photo comique parce qu'il a une tête comique. La question du comique est omniprésente chez Pinchon, c'est quelqu'un d'extraordinairement drôle. Et on a cette Ouais. cette figure là qui plane comme ça. Ça ça c'est pas rien de un auteur qui n'a donné aucune interview et qui n'a aucune surface médiatique entre guillemets. C'est-à-dire qu'on a que ses livres. Donc ça crée un un mystère évidemment.
Beaucoup de gens ont enquêté à chercher qui était Thomas Pinchon voilà dans dans aux États-Unis. [grognement] Mais euh ça ça fait quelque chose de finalement reposant, c'est qu'on a uniquement une œuvre quoi, uniquement des textes. Vous parlez en effet de des enquêtes, il y a eu pas mal de théories farfelu Nicolas Richard sur justement l'anonymat de cet homme, de cet auteur. On se demande si c'est un collectif qui s'est regroupé sous son nom. Est-ce que il fait partie ? Est-ce que c'est un agent de la CIA ? Enfin, il y a quand même [rires] pas mal de choses qui entourent le mystère autour de cet écrivain.
En fait, il y a il y a quelque chose de performatif qui est assez bluffant quand on y réfléchit. C'est-à-dire que il a dit, il a fait savoir dans les années 60 que il ne donnerait jamais d'interview, qu'on pourrait pas le voir et finalement peu de gens sont allés vérifier. Pas tant de gens que ça sont allés chercher. Donc c'est très très bien. Ça veut dire que effectivement a priori on lit ses livres et c'est tout. Bon après si on est un peu curieux, on trouve plein de choses. [rires] On va évidemment lire ces livres. Mais quels sont quand même les les rares éléments autobiographiques dont on dispose Nicolas Richard ? Bah, on sait où il est né. On sait qu'il est né en 37.
On sait qu'il était à l'université de Cornel où il a commencé en en science avant de basculer en littérature. On sait qu'il a travaillé pour Boeing et puis après officiellement on ne sait plus grand-chose jusqu'à la sortie de son premier roman V en 63 et euh une lente et en pointillée réapparition à New York. euh aux alentours de 1984, me semble-t-il, avec la sortie de Vineland justement. Mais officiellement, effectivement euh euh certains ont même douté de son existence. Euh il y a des légendes qui ont été avérées tout de même comme quoi son c'est son dossier militaire aurait disparu. Donc on peut y voir des mystères.
Bon, ça ça fait partie un peu de de l'Évangile de Pinchon, c'est vraiment des devenu des banalités. Et moi ce qui me frappe, c'est que finalement euh cette légende qu'on qu'on raconte à chaque fois, elle peut avoir tendance à à cacher l'œuvre en fait. Et donc moi, j'ai tendance à dire lisons lisons-le, écoutons-le, lisons-le. En tout cas, son premier roman que vous évoquez V paru en 1963, il a 26 ans, c'est considéré comme le meilleur premier roman de l'histoire de la littérature. Ça, on peut dire plusieurs fois. Il obtient d'ailleurs le William Fer Foundation Awards en 1963 et dès lors Romain de Beckdolie. On voit toujours des romans à succès.
Alors certes agrégrainé dans le temps mais toujours qui font des entrées fracassantes sur le dans chaque à chaque fois qu' qu'il se présente au lecteur. Bah c'est vertigineux, on se dit 1963, il a un nouveau roman qui est sorti donc en 2025 aux États-Unis 2026 en France. on voit l'écart déjà temporelle, quoi. C'est-à-dire, on il couvre vraiment toute la seconde moitié du du 20e siècle euh aux États-Unis et aussi en Europe parce que la question de la distance entre l'Europe et les États-Unis est très très fréquente chez lui.
Euh moi si j'avais un livre à conseiller aux auditeurs pour rentrer dans Pinchon, ce serait le second qui s'appelle Ventol à crier du lot 49 qui est plus court et où on a beaucoup d'éléments de la la grammaire pinchonnienne. On rentre immédiatement dans ce monde. l'histoire d'une héritière qui doit exécuter le testament de quelqu'un qui meurt dès le début du du roman. Et ça va partir en en épopé avec une histoire de conflit postal et de société secrète postale. La question des sociétés secrètes est quelque chose qui est extrêmement fréquent chez Pinchon.
Il joue beaucoup avec ces questions de cryptographie, des mystères de l'histoire et cetera pour en faire toute une réflexion sur l'histoire officielle et les dessous qu'il y a derrière. Et voilà. Ou je conseillerai vraiment de de commencer par ça et là justement il va être retraduit chez Christian Bourgois par Yakuta Alikaazovic dans les années qui viennent. Ouais. Cette cette thématique de la société secrète, c'est assez cohérent quand même avec cette stratégie aussi de l'anonymat Nicolas Richard. Il y a quand même pas mal de thèmes comme ça qui infusent l'œuvre de Thomas Pinschon. Oui, l'idée de disparition.
Alors [raclement de gorge] disparition de l'auteur mais dans dans le roman qui s'intitule contrejour, il y a le concept de bilocation. C'est-à-dire la possibilité que des choses ou des personnes puissent être au même endroit dans deux endroits différents au même moment. Euh dans euh mission de l'ombre dont on reparlera tout à l'heure, il y a la notion d'asport àort qui est en fait la disparition et la réapparition d'objets ou de personnes. Donc c'est quelque chose qui c'est une notion qui qui l'intéresse beaucoup. Disparition, réapparition, c'est un peu aussi sa trajectoire. À ce propos, on écoute un autre auteur parler de lui, c'est Christophe Clarau.
Pinchon, c'est un c'est comme la comète de Allé pour moi et pour nombre de gens. C'est quelqu'un qui qui revient, qui disparaît un peu tous les 10 ans. Donc c'est un peu plus fréquent que la comète de Haly, mais c'est un rendez-vous qui est très très fort parce que c'est quelqu'un qui est complètement à part. [souffle coupé] Euh moi, c'est ce qui m'a ce qui m'a motivé euh pour traduire. J'avais pas vraiment traduit avant de tomber sur Pinchon. Et en lisant Pinchon, en voyant ce qu'il fait avec les phrases, je me suis dit que c'était voilà si lui pouvait m'apprendre à lire, peut-être il pouvait aussi m'apprendre à écrire et éventuellement à traduire.
Voilà Clarau dans l'émission du jour au lendemain sur France Culture en 2008 Romain Bec de Lièvre je cafte vous riez pendant l'écoute de cette [rires] Oui c'est drôle cette histoire de comète de qui apparaît qui disparaît. En fait ce qui ce qu'il y a de fascinant dans cette dans cet anonymat aussi c'est que c'est la la figure de la mort de l'auteur quoi. Il y a eu des penseurs qui ont fait des réflexions Michel Fouco sur la question de la mort de l'auteur. Là c'est on a Ouais, on a des textes comètes qui apparaissent comme ça et et qu'on reçoit et qu'on lit. Ce qui est intéressant aussi là il parle de traduction et de langue c'est que la langue de Pinchon faut en parler.
C'est quelque chose de de très très extraordinaire qui va être assez difficile à décrire en quelques secondes comme ça. C'est une phrase qui sinue qui peut convoquer énormément d'univers. On peut passer d'une blague mais cartoonesque au premier degré extrêmement drôle à une méditation poétique, à une vision, à des paysages, à des couleurs, à des choses comme ça. Donc quand on s'embarque dans Pinchon, on ne sait pas où on va aller littéralement. Et c'est le cas aussi de ce dernier mission de l'ombre, c'est-à-dire on peut aller géographiquement dans des zones très étonnantes. On peut circuler du passé au présent d'une phrase à l'autre.
Donc faut c'est pour ça aussi il faut s'accrocher quand on le lit. C'est si on rate un mot, on peut avoir raté complètement une une bascule de période où on a on a basculé chez un autre personnage. Donc voilà, c'est ça qui est très très puissant dans son dans son écriture. On entendait dans cet archive c'est un auteur qui nous apprend à lire. Oui oui, c'est vrai ça. Bah justement en lisant le dernier là, j'ai eu vraiment ce trucl quoi. C'est une c'est une manière faut se concentrer quoi. C'est-à-dire faut vraiment le suivre mot à mot. Et il invente aussi un mode de lecture particulier quoi. C'est-à-dire on je sais pas comment dire quoi. On est dans un état particulier quand on lit pinson.
Ouais. Non mais je suis tout à fait d'accord. Moi, j'irai même un tout petit peu plus loin. C'estd qu'il apprend il apprend à voir, il apprend à comprendre et euh et je suis intimement persuadé que la lecture des textes de Pinchon nous enfin en tout cas je parle pour moi me change m'a changé. C'estàd que je vois les choses différemment. cette capacité, comme disait Romain à à piocher dans des registres très hétéroclites, très différents que ça ça va de l'histoire à au cinéma à énormément de choses et à faire tenir toutes ces choses ensemble au prix euh d'une phrase à la limite du bancal.
Mais c'est ça qui est absolument merveilleux, c'estàd qu' on a l'impression, j'en lirai peut-être un petit passage tout à l'heure, on a l'impression que on n'est pas certain que la phrase va tenir jusqu'au bout. Euh et ça c'est absolument unique. C'est c'est assez incroyable. C'est c'est même assez merveilleux au plan de la syntaxe littéralement d'arriver à faire ces choses-là. Ce qui est très connu, ce qu'on peut dire si on doit [rires] dire qu'est-ce que c'est le style Pinchon ? Bah c'est son érudition. On peut ce qu'on comprend même déjà après 11 minutes d'émission Romain de Becc de Lèvre, on peut parler de de on peut dire que ces romans, ce sont du divertissement érudit. divertissement.
Oui, je sais pas, peut-être on peut dire ça. Ce qui a très étonnant aussi, c'est que c'est quelqu'un qui s'appuie sur une documentation historique assez conséquente quoi. Et il y a énormément de choses qui apparaissent dans les romans où on se dit mais c'est pas possible, c'est du délire parce que la question du délire est aussi omniprésente. C'est vraiment une littérature qui délire en permanence. Les alcools et les produits stupéfiant coul à flot de partout. Euh mais souvent il nous raconte des choses. Je pense là par exemple dans Mission de l'ombre, il y a un personnage stalinien qui apparaît au détour de d'un paragraphe. qui était responsable des activités paranormales pour Staline.
On se dit c'est n'importe quoi, il délire complètement. On va sur Wikipédia, on Google cette personne, cette personne a existé. Il y a eu un département stalinien de d'enquête sur les choses paranormales. Il y a ça en permanence chez Pinchon. Et ce qui fait ce qui crée un vertige, c'est qu'on se dit bon là, il est en train de délirer. En fait, non, on se rend compte que notre réel lui-même est en fait une matière délirante aussi quoi. Et c'est ça qui révèle d'une certaine manière. Et en ce sens, oui oui, il a il y a il y a aussi une fonction comique de ça. On se dit mais c'est pas possible quoi.
Cette matière cette matière parfois délirante, on peut même pas la vérifier parce que je je pensais à cette à cette citation de de l'autrice autrichienne prix Nobel de littérature Elfried Jellinec qui est aussi traductrice de de Pinchon à allemand. Elle dit dans son essai dans lequel elle participe qui s'appelle face à Pinchon, elle écrit Thomas Pinchon est un auteur qui prend tout pour objet. Il nous est impossible ici de parler de tout puisque même la simple liste des personnages de ces romans dépasserait largement notre cadre. Puisque Pinchon écrit sur tout, on peut le comparer à tous ces auteurs ayant déjà écrit sur quelque chose. Nicolas Richard, ça fout le vertige.
Euh, ça me fait rire [rires] mais ça me fait rire parce que on on c'est quand même un c'est quand même une difficulté de parler de Pinchon [grognement] parce qu'il est il est je voudrais pas sonner trop religieux mais il est plus grand que nous. Donc effectivement, on on l'attaque par certains flancs, mais on nen vient pas à bout et c'est ça qui est assez fort, c'est il a il arrive à s'élever à à proposer des synthèses. Et je rebondis sur ce qu' a dit Romain à l'instant sur on va vérifier sur Wikipédia.
Moi, pour avoir passé du temps à traduire ces trois derniers romans, je me suis rendu compte que ce goût de l'érudition qu'il a et de la transmission de l'érudition euh bien souvent justement c'est même pas sur Wikipédia. C'est-à-dire qu' on sent qu'il a l'art lui lui qu'on soupçonne d'être un des papes des débuts de l'internet quasiment. On considère que ces écrits ont ont pu nourrir les débuts de l'internet. Il en parle, il parle de l'arpanette et cetera. et bien il va chercher, il va plonger dans des sources qui sont pas si facilement accessibles. Et ça aussi il y a il y a un côté assez fascinant là-dedans.
Par rapport aux sources, c'est aussi un grand amoureux des sciences puisque on a même l'impression que ces textes peuvent parfois s'inspirer de la théorie des particules élémentaires. Enfin, il y a assez peu aussi, il me semble, d'auteurs de de la grande littérature, d'une littérature aussi prolifique qui s'inspire autant de théories scientifiques. Romain de Becky Oui. Oui. Il y a il y a beaucoup de lois scientifiques qui sont évoquées. Je pense à l'arc-en-ciel de la gravité où il y a toute la question des fusées comme les trajectoires des fusées sont très présentes. Il y a toute une réflexion aussi sur Pavlov et les réflexes, la pensée réflexe, le chien de Pavlov, des choses comme ça.
Et il les utilise comme matériaux alors à la fois pris dans leur dimension scientifique pure et aussi dans leur dimension poétique. Il arrive à faire cette jonction entre les savoirs justement où la science peut répondre à la poésie et la poésie peut répondre à la science. Il a vraiment ce cette chose ? On l'a un peu rangé, si on fait des grandes catégories un peu universitaires dans l'étiquette post-moderne, c'est-à-dire de des gens qui la deuxème moitié du 20e siècle était dans un truc justement où on ne croyait plus au grand récit d'une certaine manière.
Et Pinchon, il a une manière de contourner cette chose-là pour justement embrasser des espèces de de continents entier du savoir et les réarticuler dans une espèce de grammaire littéraire qui est Ouais. vertigéneuse. Pour reprendre ce que vous venez de nous dire Nicolas Richard, pourquoi lire du Pinchon ça change notre vision du monde ? On poursuit.
[musique]
les midis de culture.
[musique] [musique]
Natacha trio Thomas [musique] Spinon qui prête sa voix dans un des épisodes des Simpson sous les traits d'un personnage chaussé d'un sac sur la tête. Nous sommes en direct sur France Culture et on parle de cette figure incontournable de la littérature américaine contemporaine incontournable aussi autant qu'invisible. L'auteur publie aujourd'hui un nouveau roman Mission de l'ombre. H Nicolas Richard. Ce livre, on dirait un polar, enfin ça joue comme ça avec les codes du policier. Mais là encore une fois, c'est pas ça. [rires] Bah c'est aussi ça hein, parce qu'on finalement on suit un détective qui s'appelle Hick.
On le suit de Milwauke à Chicago à New York et puis ensuite après une traversée euh en bateau, on se retrouve en Europe et finalement c'est une enquête, c'est une filature. Alors il se trouve que celui qui file est filé. Bon enfin ça depuis Ramond Chandler ou ou Dacher Lamette, c'est pas si surprenant. Donc finalement c'est du pur pinchon mais c'est du pur polar, c'est du roman noir. C'est la troisième fois qu'il se qui s'essaye comme ça à jouer avec les codes du polar Romain de Vec de Liève.
Oui, il y a cette question de l'enquête qui est vraiment très très présente et là oui oui, il investit donc tout ce des quorum de des années 30, ça se passe à Milwaukei donc sur les grands lacs dans le nord des États-Unis et oui, il réemprunte cette forme du la question du du détective privé est très très est très très présente. Ouais. Ce qui ce qui m'a frappé dans dans ce texte, c'est euh il y a un moment une expression euh traduit par Nicolas, ça donne euh un carnaval psychique bas son plein.
Je me suis dit "Ah c'est génial, c'est [rires] complètement pinchon, c'est un carnaval psychique, quoi." C'est-à-dire, on a tous ces éléments-là, c'est-à-dire la drôlerie, la musique, une espèce de foule de personnages, je les ai pas compté là, mais il y en a plus d'une centaine. Je sais pas si Nicolas les a compté mais ils arrivent, ils apparaissent, ils disparaissent. Donc c'est vraiment quelque chose de l'ordre du carnaval et ça se passe dans nos têtes quoi. Nicolas Richard, comment on traduit un tel texte ? Alors, je peux répondre pour moi ? [rires] Oui.
Euh alors moi je commence par le lire une première fois et je peux pas m'empêcher d'avoir déjà le stylo à la main et de repérer des choses, souligner, faire des petites petites remarques et puis et puis après je me lance et c'est là que des recherches en cascade, c'est un carnaval de recherche qui a lieu. Euh et puis ce que je fais en particulier avec Thomas Spinchon, c'est que je me rapproche de spécialiste anglo-saxon.
J'ai je suis en contact avec plusieurs Américains qui sont de grands grands lecteurs, parfois universitaires, pas toujours, et avec qui je peux discuter euh de questions qui se posent, de d'allusions qui pourraient m'échapper et en dernier recours, je contacte l'auteur quand il y a des doutes. Et il vous répond et il me répond. Et il éclaire vos doutes ? Euh, absolument. Oui, oui, et toujours alors ces réponses mais mes questions sont très précises. Je reste vraiment sur la question je veux je lui demande pas qu' de me raconter sa vie mais euh ça reste du Thomas Pinschon, c'est-à-dire que il me répond avec précision mais humour toujours. Donc ça c'est comme ça ça.
Il fait des blagues en répondant. Ouais. Ouais. J'ai lu dans Teléraamac que traduire du Pinchon ça vous prenait trois fois plus de temps qu'habituellement. Oui, littéralement. [rires] Oui. Oui. Littéralement. C'est c'est une donnée mathématique pas très littéraire, pas très intéressante, mais réellement parce que en fait c'est touffu, c'est dense, mais il y a une structure très solide et et ça coule vraiment bien en anglais.
C'est alors beaucoup d'Américains m'ont dit "Oh là, mais là je j'arrive pas à la fin de la phrase, je sais pas ce qui se passe." Mais euh il n'empêche que quand on accepte de rentrer, de se laisser emporter, il y a il y a une il y a une fluidité, il y a une magie de la phrase et donc euh bah le français, il faut lui faire faire des contorsions. Il faut il faut qu'on entende cette chose-là. Donc là je c'est en dehors des considérations professionnelles parce que la traduction c'est mon métier. Là à un moment donné je me dis je le lâche pas, je fais encore une relecture, il faut que ça sonne cette magie de la phrase.
Je vous invite à vous saisir de ce texte et à nous la faire découvrir avec une lecture. Le radio cheese était conçu pour conserver éternellement sa fraîcheur à l'intérieur ou à l'extérieur d'une glacière grâce à un ingrédient radioactif secret et de fait obsessionnellement breueté. Hick s'est arrêté devant une de ses images en chromo montrant un couple marié d'Américains en bonne santé posant en une étreinte sous pornographique dans une cuisine où la seule nourriture semble être du radio cheese. Dans ce foyer fictionnel, le fromage radioactif semble être la clé de l'idal.
Le radium connaît en effet son heure de gloire à une époque où la sagesse médicale cherche le plus grand nombre possible de moyens d'introduire de la radiation dans le corps humain aux minérales radioactives, brevet d'élixir et d'aphrodisiaque, en radium, suppositoire au radium. Malgré l'apparition 5 ou 6 ans plus tôt de symptômes d'empoisonnement non loin à Otawa dans l'Illinois où des centaines de Radium Girls ont été employés pour peindre les chiffres de cadrants d'horloge phosphorescent léchant leurs pinceaux régulièrement pour qu'ils restent bien pointus.
Des rapports ont commencé à émaner des magasins d'alimentation dans tous les USA, faisant état d'incidents en rayon de radio cheese, chauffant de plus en plus jusqu'à finir par exploser, poussant des clients autrefois fidèles à courir dans une panique aveugle jusqu'aux cours d'eau les plus proches pour y jeter tous les pots du produit n'ayant pas encore sauté où ils sont emportés, flottant et rayonnant par le courant, parfois sur des centaines voire des milliers de kilomètres jusqu'au port côtier avant de déflagrer contre les coques de navires amarrés.
Tous se retrouvaient en amont promptement désignés comme étant des mines ennemies et des tireurs d'élite d'umentermenté de recevoir l'ordre de tirer dessus à distance respectable. Les poissons des rivières et des ports restèrent brièvement perplexes face au nouveau déploiement luminescent de potentiel nourriciers jusqu'à décider tous ensemble comme le font les poissons que le radio cheese ne les intéressait pas non plus outre mesure.
[musique]
Merci Nicolas Richard pour cette lecture. H vous évoquiez tout à l'heure Romain de Becc de Lièvre l'humour de Pinchon. Oui, on entend là. Il faut absolument qu'on parle du fromage Natacha qui est vraiment un problème central dans dans ce roman. Euh ouais, il y a le donc ça se passe à Milwi, il y a toute la question du fromage parce qu'il y a un consortium laitier par un personnage qui est désigné comme le Alcapon du fromage qui s'appelle Bruno Hermont et toute l'intrigue va se lancer aussi autour de l'histoire de la femme qui disparaît qui est un thème qu'on voit souvent dans Vis caché notamment et dans Vineland aussi. et on va on va à la poursuite de c héritier du fromage.
Alors là aussi c'est documenté, c'est-à-dire à un moment il raconte les consortiums laitiers dans la région de Milwauke dans les années 30. Il y a eu des enjeux économiques qui ont été énormes parce qu'on est au moment de la création du consortium agroalimentaire Unilever qui existe encore aujourd'hui et c'est vraiment cette époque là où il y a des enjeux économiques qui qui surgissent et donc on a ce Ouais cet élément absolument délirant et hilarant du du fromage radioactif qui peut éventuellement exploser qui est dangereux quoi. La luminescence c'est toujours là chez Pinchon. Il y a toujours un truc, les objets lumineux, il est il est fasciné par ça. Ouais.
Il y a l'humour dans cet extrait. Puis il y a aussi le travail de la langue Nicolas Richard. Alors c'est peut-être un peu de cours pour se rendre compte mais le le texte est truffé également de d'Argot d'époque. Oui. Alors c'est un amalgame. Le le nom des détectives privés, je me rends compte maintenant, c'est les détectives non amalgamé, l'association des détectives non amalgamés. Bah là finalement Pinchon, il procède par amalgame. Donc il y a de l'argot de la mafia italienne des années 30. Il y a des termes allemands parce qu'il y a toute une à Milwi, il y a toute une communauté polonaise et allemande dans les années 30.
Donc ça, on l'entend mais on a le droit de l'Espérant, on a le droit à tout le vocabulaire de du swing, hein. C'est le c'est le les grands débuts du swing. Donc les musiciens, un des personnages principaux que l'on recherche, la Hop Wingdale est est un donc voilà, elle fait partie de cette scène jazz. Euh et effectivement, il y a il y a il y a du français aussi et h il y a effectivement tout un jeu de convocation de de ces différentes langues euh qu'il faut essayer de faire entendre en français. Il y a un jeu aussi sur les les noms des très nombreux personnages aussi comment on traduit ce cette malice et ce jeu de l'auteur Nicolas Richard. Alors, les personnages, je les ai pas traduits.
J'ai décidé vraiment même s'il y a des fois on entend des choses assez amusantes. Par exemple, le chef du FBI qui est en train de se créer s'appelle Tipby. Bon, Tip en anglais, on entend facilement toilet paper. Et puis en arrivant là tout à l'heure, je me suis dit "Mais Tipi, c'est comme aussi Thomas Pinchon, je m'en étais pas rendu compte." Bon, il y a plein de choses cachées. Il y a un autre nom par exemple, je me suis bien gardé le de le changer mais qui un russe, un espion russe qui s'appelle Vassili Midof. Et puis ça ça me turlopinait un petit peu ce Vasili Mido c'est vraiment un très beau nom.
Et puis finalement je me suis rendu compte que en cricket parce qu'il travaille pour les anglais en criquet il y a un poste qui est le sil midof. Donc voilà, c'est une sorte de calembour de calembour de potage hein, mais voilà, il y a ce personnage et donc tout le texte est est très amusant à suivre et assez palpitant mais disons qu'il y a plusieurs sous-couches et et si on cherche hein, on peut supposer que le lecteur ou la lectrice The Pinchon est quelqu'un qui va avoir goût à chercher à les creuser, il y a plein de choses à trouver. Rob de lièvre. Oui, les noms sont géniaux he il y a Zoltan von Kiss par exemple Kiss K i 2S comme un comme un baisé.
Il y a Squeezita Sicly aussi qui est une comédienne à un moment Squeezita comme prénom c'est c'est extraordinaire qui qui est qui est Charley Temple en fait hein. L'indice est donné dans la page où on parle de Squeezita il y a aussi une date de naissance qui traîne et c'est la date de naissance de Charlie Temple. Donc il y a ce côté recherche de signe enquête dans l'enquête rechercher ce qu'il a voulu dire. Où est-ce qu'il est allé chercher tout ça ? Et ce qu'il y a d'intéressant là dans le fait qu'il investit cette époque des années 30, donc après la grande dépression, c'est qu'on retrouve aussi un des thèmes cher à Pinchenon qui est la question de la contre-révolution.
Euh c'est quelqu'un qui en permanence a réfléchi là-dessus. Euh je pense à Vineland qui donc a été adapté One Battle After Another par Paul Thomas Anderson. Ça se passait pendant les années rigan, c'est-à-dire le moment où la fête est finie. Révolution conservatrice aux États-Unis, les IPIS est terminé, ils sont pourchassés par les forces de l'ordre et cetera. Là, on retrouve un peu ce thème-là avec l'idée de la révolution russe a eu lieu et donc des des organisations, une organisation est en train de se monter où on dit que ils vont chasser tous les gens qui sont à gauche du président euh républicain en exercice à l'époque.
Donc, on a cette chose-là, on a cette méditation de Pinchenon et une certaine manière de alors que je trouve très puissante et qu'on retrouvait d'ailleurs dans le film de Paul Thomas Anderson de continuer à rire et de continuer à délirer malgré les temps politiques sombres et même dans les temps politiques sombres. Et ça c'est un des gestes aussi qui est carnavalesque et qui fait partie de la grande tradition de on va on va pas nous arracher le rire quoi. Selon vous Nicolas Richard, comment avec ce livre qui nous plonge dans les années 30, comment ça éclaire en fait notre société contemporaine ?
Alors quand le livre est sorti, j'ai suivi de près les la presse américaine et et tout le monde s'excitait en disant "Oh là là, il va écrire le bouquin ultime sur les années Trump." Et en fait, il fait beaucoup plus. C'est-à-dire que il remonte à la racine, il il remonte de plusieurs cans dans la psyché américaine et il dit "Regardez ce qui se passait dans les années 30. Regardez euh ce qu'on a fait avec la prohibition. Regardez ce qu'on a fait à à dans l'après-crise de 29 et euh et ça vous aidera par écho, pas du tout directement. C'est pas un commentaire direct, il fait pas sa pinchon. Par écho, vous allez avoir des armes pour appréhender ce qui se passe maintenant.
Et bien maintenant, on est arrivé au bout de notre conversation. Merci à vous deux. Je rappelle que le nouveau roman de Thomas Pinchon publié aujourd'hui sort aux éditions donc Christian Bourgeois mais aussi en médiathèque. J'attire notre attention votre attention sur un événement. Ce weekend c'est la 3e édition de Biblie en folie du 2 3 4 octobre. C'est pour célébrer les bibliothèques et les médiathèques. Merci à vous deux. Merci. Merci beaucoup. Oh. [musique]