Xavier Bertrand : "Je n'arrive plus à parler avec les dirigeants de la SNCF "
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Jusqu'à 9h, l'invité de France Inter est le président de la région Hauts-de-France. Bonjour Xavier Bertrand. Bonjour. Dans le sillage de l'éditorial de Bernard Guetta, votre analyse de ce que Jean-Yves Le Drian appelle un cataclysme humanitaire en Syrie, le pire est devant nous. La France peut-elle, doit-elle intervenir ? Et si oui, comment, Xavier Bertrand ?
Oui, elle doit intervenir. Jean-Yves Le Drian a raison de se déplacer, d'essayer de bouger les lignes, d'essayer de faire en sorte que ce carnage cesse, même si bien évidemment on compte en heures, on compte en jours. Bernard Guetta le disait très très bien. On paye aussi tous les errements, la diplomatie internationale, parce que c'était loin, parce qu'on s'accommodait de ce bouchet de Damas, parce qu'il a fallu des formes d'alliances successives. C'est tout ça qu'on paye en oubliant qu'au final, ce sont des gens qui périssent. Ce sont des gens qui périssent et parfois c'est l'actualité, on l'entend ce matin sur votre antenne, on l'a vu hier avec des images qui sont dramatiques.
Au final c'est des gens, c'est pas des cartes, avec des troupes qui se déplacent, c'est des gens qui font les frais de tout ça. Et bien souvent de l'inaction de la diplomatie. Et du cynisme aussi parfois. Et du cynisme de nombreux dirigeants.
Vous pensez à qui, à quoi ?
Je pense que la diplomatie française, elle a eu beaucoup de tergiversations sur ce dossier. À un moment donné on s'est dit, est-ce que le boucher de Damas pouvait être un rempart contre les islamistes ? Ça a pu être le cas. Et puis après on a laissé les choses gérées de loin par d'autres, mais qui ne les gèrent pas avec plus d'humanité, bien au contraire.
C'est dans ce contexte géopolitique en tout cas que la loi Asile et Immigration est présentée aujourd'hui en Conseil des Ministres par Gérard Collomb. Le texte divise, vous le savez Xavier Bertrand. Il y a un large front, association défenseur des droits intellectuels, une partie de la majorité également qui critique à la fois la lettre et l'esprit de cette nouvelle loi. Une partie de la droite du parti des Républicains le trouve au contraire timorée.
Où vous situez-vous ? Si j'étais parlementaire, je voterais ce texte d'après ce que j'en sais, avant qu'il ne soit présenté, avant qu'il ne soit discuté. Je pense qu'on a besoin de fermeté, j'assume. Je pense aussi qu'il faut gérer ces dossiers avec beaucoup de dignité d'humanité. Et cette forme d'équilibre n'empêche pas d'avancer, d'apporter de meilleures solutions. Je pense qu'il y a un gros travail qui a été fait par Gérard Collomb. Je regarde ce dossier également au travers de la situation de Calais, où là on est directement concerné par ces phénomènes migratoires. Ça peut changer quelque chose, un texte de ce genre, à la situation de Calais ?
Oui, mais déjà, la loi d'aujourd'hui, si elle était appliquée à Calais, ça serait une très bonne chose. Or, ça n'est pas le cas. Mais prenez par exemple la situation de Calais. Elle peut se régler à trois niveaux. En France, avec l'application de la loi française. Deuxièmement, avec les Britanniques, qui nous laissent gérer le problème de Calais, et qui de temps en temps nous font un chèque pour dire, allez, comme vous gardez la frontière, réglez le problème avec notre argent, ce qui est un principe scandaleux, et ensuite, très loin de Calais, aux frontières de l'Europe, mais aussi avec le développement de nombre de pays africains.
C'est pour ça que je reste un promoteur, un supporter du plan Borloo pour l'Afrique, parce que vous pouvez tourner ça dans tous les sens, tant que vous n'aurez pas une vraie politique de co-développement, pas seulement française, mais aussi européenne. Tant, par exemple, que vous n'aurez pas l'électricité en Afrique, vous n'aurez pas d'hôpitaux en Afrique, et vous n'empêcherez jamais un père de faire des milliers de kilomètres pour essayer de sauver ses enfants. Tant que vous n'aurez pas d'électricité, vous n'aurez pas d'usine, il n'y aura pas de boulot, et vous ne les empêcherez pas de quitter.
Et à tous ceux qui pensent qu'il suffirait uniquement de se refermer, comme dans une forteresse, enlevant les ponts de vie, tout ça, ça, ça n'a aucun sens. Sur le texte, pour revenir au texte en lui-même, il y a quand même aussi, à mon avis, des évolutions qu'il est possible d'avoir dans ce texte. D'ailleurs, Emmanuel Macron l'avait rappelé à une époque, des pays qui, par exemple, bénéficient d'une aide au co-développement, doivent être aussi beaucoup plus coopératifs sur ce qu'on appelle les visas consulaires, et pour permettre les retours dans le pays.
Et d'autre part, quand vous avez quelqu'un qui a commis un délit, ou un crime dans son pays, aujourd'hui, le texte parle de menaces graves à l'ordre public, je pense que ça n'est pas assez restrictif pour refuser, justement. Il faut abaisser le seuil. Et le tout dernier point, parce qu'on peut essayer quand même de faire un texte équilibré et un texte complet, j'avais rencontré, lors du déplacement d'Emmanuel Macron à Calais, M. Taché, le député qui a fait un rapport, il y a des choses qui sont intéressantes dans son rapport.
Donc je ne sais pas si le gouvernement, notamment sur l'apprentissage du français, vous ne pouvez pas dire que les gens vont trouver leur place dans la société française s'ils ne maîtrisent pas le français. Alors il ne s'agit pas de dire que c'est une bonne idée de maîtriser le français. Il faut le faire. C'est un rapport qui s'il est appliqué complètement, je crois qu'il y en a pour 600 millions d'euros, mais c'est au gouvernement de montrer qu'on avance bien sur deux jambes. Il faut de l'efficacité, il faut de la fermeté, mais il faut aussi se donner les chances, allez, enfin, de réussir.
Ce ne sont pas des sujets simples, mais c'est vrai que si on évite, dans ces conditions-là, de critiquer parce que c'est l'autre camp, ou si on évite un petit peu les prises de positions un peu caricaturales, je pense que ça peut juste faire du bien au pays.
Une autre réforme est en cours de négociation, bientôt Xavier Bertrand, c'est celle de la SNCF. Comment avez-vous reçu le rapport Spinetta ? Est-ce que vous vous êtes dit c'est la SNCF qu'on s'apprête à démanteler ou est-ce que vous pensez qu'il faut aller dans le sens préconisé par ce rapport ?
C'est le service public du transport qu'on est en train, à mon avis, aujourd'hui, de négliger, de m'amener. Le service public du transport. Parce que la question qui se pose, où que vous habitiez sur le territoire, est-ce que vous avez le droit d'accéder au service public du transport ? C'est ça la question. Et le rapport Spinetta, j'ai eu l'occasion de le dire à la ministre hier, c'est un bel exercice de communication. en disant que la SNCF est menacée parce que nous avons une dette très importante. Excusez-moi, il n'y a aucun scoop. Tout ça, on le sait depuis des années et des années. Mais le rapport oublie un certain nombre de choses.
Le plus important, les 5 millions de Français qui tous les jours prennent le train. 5 millions. Ils sont où dans le rapport ? Est-ce qu'on dit avec ce rapport comment on va améliorer la situation ? Comment il y aura plus de régularité dans les transports ? Est-ce qu'ils arriveront plus à l'heure ? Est-ce qu'ils seront plus confortables ? Est-ce qu'ils seront plus sécures ? Il n'y a rien dans le rapport là-dessus. Rien du tout.
Donc c'est un rapport inutile ? Non, mais il est utile pour le gouvernement,
pour que le gouvernement montre ses muscles en disant, regardez, on va avoir le courage de faire évoluer le statut. Je pose un certain nombre de questions que j'ai posées hier à la ministre lors d'une réunion avec les présidents de région. Vous voulez faire évoluer le statut de la SNCF vers une société privée de capitaux publics. Bien. Est-ce que vous allez faire comme l'Allemagne ? Le gouvernement allemand avait repris la dette et avait décidé de financer les investissements parce qu'on a besoin d'investissements avec des prêts à 0%.
Si la SNCF devient une société privée qui assure l'aménagement du territoire, parce que là, aujourd'hui, on dit, mais regardez, il n'y a que 2% de Français qui sont sur des petites lignes. On peut trouver d'autres solutions. Ah oui, d'autres solutions. Le bus, c'est terriblement moderne, le bus. C'est revenir en arrière. Et au fait, il en pense quoi, Nicolas Hulot, de faire circuler les gens dans des bus plutôt que dans des trains ? D'autre part, est-ce que c'est l'État qui va assurer cet aménagement du territoire ou est-ce que ce sont les régions ?
Parce que si ce n'est plus l'État, alors on n'est plus dans le même pays, on n'est plus dans la même République, parce que normalement, dans un service public, vous assurez la dessert de tout le monde, partout sur le territoire. Des gens qui vont bien, qui ont des moyens, comme des gens qui ne vont pas bien et qui n'ont pas de moyens.
Qu'est-ce qu'on a répondu à ces questions ?
J'attends. J'attends la réponse. Pas de réponse pour l'instant. Parce qu'il y a un dernier point. La SNCF va devenir une société privée à capitaux publics. D'accord. Alors si c'est une société privée, il faut accepter le principe de l'ouverture à la concurrence. Je souhaite l'ouverture à la concurrence dans la région des Hauts-de-France. Pourquoi ? Pour plus d'efficacité. Je ne suis pas un doctrinaire. Et en plus, il faut bien le voir, les agents de la SNCF transférés garderont exactement, exactement les mêmes avantages. Ce n'est pas bien ça. Pourquoi ce n'est pas bien, Xavier Bertrand ? Je n'ai pas dit que ce n'était pas bien. Ah très bien, d'accord.
Ce que je dis, c'est que l'ouverture à la concurrence, c'est une bonne chose. Il ne faut pas en avoir peur. Mais elle peut nous permettre d'avoir de meilleurs résultats. Mais si on fait cette ouverture à la concurrence, il ne faut pas qu'elle soit biaisée. Moi aujourd'hui, je n'arrive plus à parler avec les dirigeants de la SNCF. Comment ça ? Je n'en veux pas aux agents de la SNCF que je vois sur les quais, dans les trains, contrôleurs, conducteurs, aux gens qui sont derrière le guichet. Ce n'est pas eux qui font vouloir. J'en veux un système qui est maintenant omnibulé par la question de la dette. Les financiers ont plus d'importance à la SNCF que les techniciens et les ingénieurs.
Et aujourd'hui, quand je discute avec la SNCF, je n'ai pas accès aux informations. Je ne sais pas quelle est la vérité des coûts. Je ne sais pas sur un centre de maintenance qu'est-ce qui est affecté pour assurer la maintenance du TGV géré par la SNCF, l'État on va dire, et de ce qui est géré pour les trains régionaux, c'est-à-dire que je paye moi. Je n'en ai pas pour mon argent. J'ai le sentiment que la région fait les fins de mois de la SNCF. Et j'ai dit hier au gouvernement, je veux bien discuter avec la SNCF, mais je veux que les choses soient claires, qu'elles soient transparentes.
Et j'ai besoin d'un tiers de confiance parce que moi, au final, ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment les près de 200 000 voyageurs qui dans les Hauts-de-France prennent le train tous les jours ont de meilleures solutions. Est-ce qu'ils sont assis dans le train ? Est-ce qu'ils arrivent à l'heure ? Est-ce qu'ils sont avertis quand il y a un problème ? Aujourd'hui, le compte n'y est pas.
Un tiers de confiance, le patron de la SNCF et un interlocuteur ?
J'arrive plus à discuter avec eux. J'arrive plus à discuter. C'est-à-dire ? C'est tout simplement. Je vous donne un exemple. J'ai décidé d'installer la vidéosurveillance dans les gares. Quand la SNCF me facture une caméra de vidéosurveillance dans une gare, elle me coûte trois fois plus cher qu'une caméra de vidéosurveillance dans un lycée. Le lycée, je gère de A jusque Z. La SNCF, ce n'est pas le cas. J'ai le sentiment de me faire avoir. Et Guillaume Pépi vous dit quoi si il vous prend au téléphone ? La dernière fois que je l'ai eue au téléphone, je lui avais écrit pour la ligne Paris-Lens. Lens, ce n'est pas une petite ville. C'est une ville préfecture, la ville préfecture de l'Aisne.
Il y a plus de 25 000 habitants. Aujourd'hui, il y a quasiment un train sur six, un train sur cinq qui arrive en retard. Vous voyez ce que ça veut dire pour les gens. Je lui avais écrit, il m'a appelé en me disant je vais regarder pour l'instant je ne sais pas quoi vous répondre. Je lui ai dit vous me rappellerez quand vous aurez quoi me répondre. J'attends toujours. Mais derrière, j'ai des gens qui, par exemple, ils habitent dans l'Oise, ils travaillent à Paris. Quand ils postulent pour un emploi, ils mentent sur leur CV. Ils disent qu'ils habitent Paris, chez un ami ou chez de la famille, parce qu'ils se disent qu'avec tous les retards, eux, ils ne seront pas pris pour le boulot.
Un système où vous en arrivez là, c'est un système qui doit changer radicalement.
Xavier Bertrand, on est ensemble jusqu'à 9h. Quelques questions avant la revue de presse de Frédéric Pommier. Laurent Wauquiez, le président des Républicains, était à la télévision hier soir pour s'expliquer après quatre jours de polémique. Vous l'avez regardé ? J'ai regardé après.
J'ai regardé après. Je n'ai pas regardé en direct. Ça n'a rien changé. À votre avis,
à ce que j'ai dit. Il assume et il s'excuse pour ses propos sur Nicolas Sarkozy.
Je vous ai tout dit. J'ai tout dit dimanche dernier. Et ce que j'ai vu hier n'a strictement rien changé à l'opinion que j'avais. La politique crève
en substance de ces gens qui ne disent rien et ne pensent rien. Là-dessus, au moins, vous devez pouvoir vous rejoindre, non ?
Oui, je pense aussi que dans un pays comme le nôtre, une société qui est terriblement violente, on n'a pas besoin d'autant de violence dans la vie politique. Je ne suis pas en train de vous dire qu'il faut une grande réconciliation de toutes et tous. Il faut qu'il y ait des différences dans un pays, des différences d'opinion. Mais je pense que la violence telle qu'on la connaît, telle que se développe dans certains pays, je ne suis pas sûr qu'elle soit bonne conseillère. C'est un repenti qui s'exprime à ce micro. Non, ce n'est pas un repenti qui parle, mais j'ai aussi connu cette époque où j'étais à la tête d'un parti politique où vous avez une forme de jeu de rôle.
Je n'ai plus envie de ça parce que je pense qu'on en oublie encore une fois ceux pour qui on travaille. On est censé travailler matin, midi et soir. Et si les gens nous en veulent, ce n'est pas qu'ils ne veulent plus de la politique. Ils n'aiment plus la façon dont on fait de la politique en disant vous pensez beaucoup à vous, parlez beaucoup de vous, vous ne pensez pas à nous, vous ne bossez plus pour nous. Et c'est ce message un peu du terrain plus qu'un repenti. D'une certaine façon avec les régionales, je me suis pris une bonne claque dans la figure. Une bonne claque. Ça m'a réveillé. Je n'ai pas envie de me rendormir.
En même temps, Xavier Bertrand, dernière question avant la revue de presse. Pouvez-vous me dire en me regardant dans les yeux que quand le micro est éteint, quand la caméra n'est pas là, vous ne parlez pas vous-même de manière très cache de vos concurrents politiques
et de la situation du pays ? J'essaye de faire en sorte qu'il n'y ait pas de différence entre en public et en privé. Vraiment ? Je pense que j'essaye. Vous êtes le seul français à parler. Pas le seul français, mais je crois que c'est important aussi de faire en sorte qu'il n'y ait pas ces différences-là. c'est plus confort, ça évite de se prendre les pieds dans le tapis.
Xavier Bertrand