Marc Bloch au Panthéon : "L'émotion est en train de monter" pour sa petite-fille Suzette Bloch
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Qui était Marc Bloch ? En quoi sa vie et ses travaux résonnent-ils avec force ? Aujourd'hui c'est un historien visionnaire, un résistant fusillé en 1944 qui entrera ce soir au Panthéon. Deux invités pour parler de lui ce matin dans le Grand Entretien et vos questions, chers auditeurs au 01 45 24 7000 et sur l'appli Radio France.
Bonjour Suzette Bloch. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Vous êtes donc la petite fille de Marc Bloch, ancienne journaliste à l'AFP, et conseillère éditorielle d'une formidable bande dessinée de Jean-David Morvan et Laurent Bideau consacrée à votre grand-père. Ça s'appelle Marc Bloch, l'historien combattant aux éditions Talendier. A vos côtés Florian Mazel, bonjour. Bonjour. Merci d'être avec nous. Vous êtes historien médiéviste, tout comme l'était Marc Bloch, professeur d'histoire médiévale à la Sorbonne, co-directeur avec Yann Potin d'un livre sur Marc Bloch. Ça s'appelle donc Marc Bloch, l'histoire en résistance aux éditions du Seuil.
Suzette Bloch, vous qui êtes dépositaire de la mémoire de Marc Bloch, dont vous protégez l'œuvre et l'héritage. Quels sentiments vous traversent ce matin, à quelques heures de cette entrée au Panthéon de votre grand-père ? L'émotion est en train de monter. D'ailleurs, je suis émue, là, quand je vous parle à tous les deux. Je suis émue, l'émotion va monter, mais je reste jusqu'au bout lucide, et je me bats toujours pour le respect de sa mémoire. Mais c'est quelque chose que vous attendiez depuis longtemps ? Oui et non. C'est-à-dire que quand l'Élysée m'a annoncé que le président souhaitait pantoniser Marc Bloch, le 24 novembre 2024, j'ai été surprise parce que c'était un serpent de mer.
La famille n'a jamais demandé elle-même la pantonisation.
Il faut raconter les façons dont ça s'est passé. Vous avez été contacté sur les réseaux sociaux par un conseiller du président, Bruno Roger Petit, qui s'occupe de la mémoire à l'Élysée. Et vous avez hésité. Il y a eu une sorte d'échange avec la famille. Pourquoi avoir hésité avant de donner votre aval et avant d'envoyer cette lettre au président qui fixait en quelque sorte les conditions de cette pantonisation ?
Oui, le 4 novembre, j'ai été contactée sur Facebook par le conseiller mémoire qui me dit, voilà, téléphonez-moi. Le président veut faire un moment sur Marc Bloch à l'Université de Strasbourg à l'occasion de la célébration de la libération de la ville. Et puis je l'appelle et il me dit, ah, le président veut annoncer la pantonisation. On a besoin de l'autorisation de la famille. Donc la consultation commence. La famille est nombreuse, puisque Marc Bloch avait 6 enfants. Et là, tous les avis. Il y en avait qui étaient violemment contre en disant, non, nous n'allons pas faire ce cadeau à Macron. Non, il n'aurait pas voulu cela. Et puis d'autres aussi.
Et puis une majorité se dégage quand même pour cette pantonisation. Mais surtout, une grande crainte de l'instrumentalisation mémorielle et politique. Donc nous avons décidé de faire une lettre d'acceptation, posant conditions entre guillemets. Ce n'est pas à nous de poser des conditions, mais disons de poser un cadre. Et dans cette lettre, nous demandions que l'unicité de l'homme soit respectée, l'historien, le combattant et le résistant. Puisqu'il y a toujours la tentation de mettre en avant un des aspects, soit en faire un martyr juif, soit d'en faire un héros seulement résistant.
Alors justement, Florian Mazel, vous qui êtes historien, médiéviste, comme il l'était, grand connaisseur de son oeuvre, pour ceux de nos auditeurs qui connaîtraient mal Marc Bloch, en quoi est-ce qu'on peut dire qu'il était un grand homme, comme on le dit, de ceux qu'on fait entrer au Panthéon ?
Eh bien d'abord, effectivement, parce qu'il est un grand penseur et un grand historien. C'est-à-dire qu'il a véritablement renouvelé, alors pas seul, en particulier avec son compagnon partenaire, Lucien Fèvre, avec lequel il a fondé la fameuse revue des annales d'histoire économique et sociale en 1929. Il est l'artisan d'un renouvellement de l'histoire tel qu'aujourd'hui, il est tellement intégré, finalement, dans les manières de faire de l'histoire chez les universitaires, les chercheurs, mais même, il a déjà filtré, je dirais, dans l'enseignement, jusqu'à dans l'enseignement secondaire, qu'il y a une forme comme ça où on a du mal parfois à reconnaître son apport.
Mais l'idée, je dirais, si je devais aller vite double, il y a une première dimension, c'est qu'il a élargi considérablement le champ de l'histoire et des objets de l'histoire. C'est-à-dire qu'on était dans une histoire quand même assez politique, assez événementielle. Chronologique. Chronologique, factuelle, enfin, qu'il y avait une sorte de culte du fait, de l'établissement du fait, c'était ça le travail de l'historien. Concentré sur, voilà, l'histoire politique, militaire, diplomatique, institutionnelle. Lui, déjà, il fait de tout objet d'histoire. Il a fait de l'histoire des techniques, de l'histoire économique et sociale, de l'histoire des mentalités, de l'histoire des paysages.
Et dans ce cadre, ça l'a obligé, enfin, ça l'a conduit avec goût à dialoguer aussi avec toute une série d'autres sciences qui étaient en train d'émerger. La sociologie, l'économie, toutes ces sciences humaines qui sont complémentaires au travail de l'historien. Oui, tout à fait. Alors, d'abord, effectivement, les deux que vous avez cités, mais aussi, finalement, l'archéologie, mais aussi la psychologie sociale, comme on disait à l'époque, on va dire, ce qui lui permet de renouveler l'histoire des mentalités. Ça, c'est le premier apport.
Puis le second apport, pour moi, fondamental, c'est qu'en fait, il transforme une conception de l'histoire qui était, en quelque sorte, la mise au jour des faits qui, en quelque sorte, attendaient l'historien dans les documents en une approche intelligente, c'est-à-dire interrogative. Il fait de l'histoire un champ de problèmes. Suzette Bloch, il y a donc l'historien et il faut aussi, pour nos auditeurs, revenir à ce qu'était la trajectoire de votre grand-père. Il naît à Lyon en 1886 dans une famille juive alsacienne. Il a un père qui est historien de l'Antiquité, une mère musicienne.
Et il écrit en 1941 dans son testament spirituel, « Je me suis senti ma vie entière, avant tout, et très simplement français ». Et c'est vrai que, dans tous les témoignages, on met en avant ce rapport charnel, très intime, au patriotisme et au fait de se revendiquer pleinement français. C'était ça, votre grand-père ?
Oui, même si je ne l'ai pas connu. Mais il faut comprendre qu'il y a aussi une filiation. C'est-à-dire, ses ancêtres, son grand-père, son arrière-grand-père, étaient des juifs alsaciens et qui ont été émancipés par la Révolution française. Donc, il y a déjà un premier attachement à la République. Ensuite, il y a eu la guerre de 1970 et il y a eu son père qui a été un optant alsacien, c'est-à-dire qu'il a choisi la France à l'invasion de l'Allemagne quand l'Allemagne a envahi l'Alsace. Et donc, il y a ce double attachement à la République. Mais je dirais, c'est un patriote antinationaliste.
C'est-à-dire que ce n'était pas un patriote étroit, c'était un Européen, c'était quelqu'un qui parlait beaucoup de langues et c'est quelqu'un qui est très connu à l'étranger. Il fait partie de ce qu'on a appelé la génération du feu puisqu'il est mobilisé en 1914 pendant la Première Guerre mondiale comme simple sergent. Il finit capitaine en 1918. Il témoigne d'un courage, on le voit dans la bande dessinée, on le lit très bien, d'un courage, d'une solidarité, d'une capacité de commandement exemplaire. En quoi est-ce que cette expérience des tranchées va affûter son regard et son regard d'historien notamment ?
Eh bien, d'abord, je vais vous dire que sur le courage physique, moi, quand j'ai vu les premiers dessins dans la bande dessinée, ça m'a émue. Là, j'ai pris conscience comment cet intellectuel s'est lancé vraiment corps et âme dans l'étranger. Oui, un homme qui était un rat de bibliothèque, en somme. Voilà, qui était un intellectuel. Et puis, il y a une personne qui était, même physiquement, qui faisait du sport, mais pas autant que ça. Et puis, cette expérience dans les tranchées a suivi toute son œuvre historique. Et là-dessus, je pense que Florian va détailler. Oui, puisqu'il a notamment documenté les fausses nouvelles de la guerre. Ça, ce qui était assez nouveau.
Enfin, on dirait aujourd'hui les fake news, il s'agissait quoi ? Des coupeurs de mains allemands ? Des faux renforts ?
Oui, alors, effectivement, c'est toutes les croyances, en fait, qu'il repère parmi les autres combattants, notamment ceux qu'il a sous ses ordres, qui se diffusent, dans tout, effectivement, des phénomènes d'infiltration de l'ennemi ou aussi la croyance que, par exemple, les Russes avaient réussi à bombarder Berlin. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'en fait, ils ne cherchent pas seulement à discriminer le vrai du faux, comme on pourrait le faire justement face à des fake news aujourd'hui, il s'intéresse surtout à pourquoi on y croit. À la mécanique. À la mécanique. Et qu'est-ce qu'il fait dans un contexte donné qu'on y croit ?
Et d'ailleurs, il n'est pas surplombant parce qu'il s'inclut lui-même dans cette tentation de croire à des fausses nouvelles parce que le bombardement que j'évoquais sur Berlin, à un moment, il se surprend à vouloir y croire. C'est ça qui m'intéresse.
Et qu'est-ce qui fait que particulièrement dans les situations difficiles, dans les situations de crise, on croit encore davantage aux fausses nouvelles ?
Oui, complètement. C'est-à-dire qu'il y a une forme de fragilisation justement du rapport à la vérité. Et c'est là aussi qu'il est vraiment, je dirais pour nous, très séminal. Contemporain. Voilà, c'est-à-dire qu'en fait, il a une alerte spécifique et surtout, il veut faire de la fausse nouvelle un objet de réflexion, un objet d'analyse et d'histoire. Si on avance dans ce XXe siècle et dans le XXe siècle de Marc Bloch, dans l'entre-deux-guerres, il adhère au comité de vigilance des écrivains antifascistes. Il prend position pour les républicains espagnols contre Franco pendant la guerre d'Espagne.
Et en 1939, alors qu'il n'est prof à la Sorbonne que depuis deux ans et demi, il va demander à 53 ans d'être mobilisé. Il devient alors le plus vieux capitaine de l'armée française. Suzette Bloch, ce que ça dit de son rapport intégral à l'engagement, au courage physique. Ce n'est pas seulement un courage intellectuel, c'est aussi un courage physique. Le fait de vouloir aller s'engager sur le front en 1939 au moment de l'invasion allemande.
Oui, je crois que c'est l'unité de l'homme, c'est-à-dire qu'il y a un courage de savant aussi, dans sa révolution de la méthode historique, il va jusqu'au bout.
C'est-à-dire qu'un intellectuel ne peut pas être seulement celui qui pense les tourments du monde. Il doit en être un acteur.
Voilà. Et puis, il est engagé. Il est engagé dans l'histoire, il est engagé dans les guerres, il est engagé dès que la démocratie, la République est en danger. Et en fait, ses engagements d'abord pendant la Première Guerre mondiale, en 1939, alors qu'il avait une polyarthrite, donc il n'était pas forcément en bonne santé, ses enfants, il n'hésite pas. La République était en danger. La démocratie était menacée. Donc, il s'engage et ensuite, on comprend pourquoi il s'engage dans la résistance à la suite où c'est encore l'engagement physique et pratiquement aussi fort que pendant la Première Guerre mondiale. Et il en fait une analyse historique à vif sur le moment.
C'est l'étrange défaite qui est sans doute son livre le plus connu qu'il écrit en 1940, enfin, dans lequel il décrit la débâcle, l'effondrement de l'État, la faillite des élites dans l'entre-deux-guerres jusqu'à l'invasion allemande et à la capitulation. Pourquoi est-ce que ce livre est autant cité aujourd'hui ?
Alors, il y a plusieurs raisons. Je voudrais juste revenir un petit instant sur ce qui explique aussi la mobilisation exceptionnelle de Marc Bloch qui le conduit à écrire aussi ce livre. c'est le sens du devoir. Ça peut paraître un peu désuet mais quand il part, quand il répond à la mobilisation, enfin, quand il devance la mobilisation en 1938-39, là, en 1939, il part de Cambridge alors qu'il était invité pour faire un cycle de conférences. Donc, ça montre qu'il avait vraiment ce sentiment du devoir à accomplir et ça s'inscrit aussi dans une trajectoire parce qu'on a dit tout à l'heure qu'il était un Européen mais il l'a vécu, je dirais, vraiment de l'intérieur.
C'est-à-dire c'est vraiment un patriotique, un patriote européen parce que dans les années 30, comme vous l'avez dit, il souscrit un certain engagement antifasciste mais il est aussi, il recrute des auteurs pour sa revue dans toute l'Europe, il participe dans les congrès. Il alerte contre la montée du pacifisme aussi. Il alerte contre la montée du pacifisme. Donc, véritablement, il y a une forme quand même aussi de continuité. C'est-à-dire qu'il n'est pas surpris, je dirais, complètement à partir de rien. Et donc, ça donne ce livre pour cette étrange défaite. Je précise d'ailleurs l'histoire est magnifique que le manuscrit est retrouvé sous un arbre puisque le manuscrit était enterré.
L'actualité de ce livre L'étrange défaite qui est cité par les responsables politiques de tous bords, parfois instrumentalisés. Pourquoi est-ce qu'on cite autant cette étrange défaite de Marc Bloch ? Il faut rappeler qu'en fait, ce n'est pas son titre. Oui, c'est un titre trouvé par l'éditeur en 1946. Voilà, c'est le vrai titre, c'est Témoignage écrit en 1940. Et ce mot, il a toute sa force parce que témoignage, c'est ce sur quoi travaillent les historiens. Donc, il a tout à fait conscience en écrivant ce texte qu'il est en train de faire de l'histoire immédiate, c'est-à-dire qu'il produit un témoignage qui sera une source pour les historiens du futur et en même temps, il la commande déjà.
Donc, il a les deux casquettes, il produit le document et il fait son travail d'historien. Et si ça a un tel rayonnement aujourd'hui, c'est parce que, bien sûr, il y a des effets d'écho au regard notamment d'une forme de crise généralisée. Il y a l'effondrement militaire, mais il y a surtout l'effondrement politique. C'est-à-dire que c'est la fin, certes, c'est l'effondrement de la France, mais c'est l'effondrement de la République. Il le perçoit très tôt, en fait, que le régime qui va se mettre en place est un régime qui va prendre à rebours justement tout ce qu'il a constitué, lui, comme citoyen et même comme intellectuel.
C'est-à-dire qu'en fait, il sait très bien que la persécution va s'abattre très rapidement.
Est-ce que cette analyse, elle a du sens aujourd'hui pour comprendre la guerre aux portes de l'Europe, pour comprendre la montée des radicalités ? Est-ce que c'est judicieux d'avoir recours à Marc Bloch et à l'étrange défaite dans le monde d'aujourd'hui, en 2026 ? Oui, je pense que c'est tout à fait judicieux dans la mesure où c'est une analyse d'une situation et disons, je pense qu'il ne plaquerait pas la situation actuelle sur la situation de l'époque. C'était justement toute sa force. C'est-à-dire qu'il analyse les causes, les origines, les défaites et il le met dans un temps, dans un temps long, dans une évolution.
Donc, il ne serait pas juste de plaquer l'étrange défaite sur nos situations actuelles. Disons qu'il donne une leçon de méthode, il nous donne des outils pour pouvoir analyser maintenant, nous, la situation actuelle.
Oui, vous avez raison, Suzette Bloch, de dire qu'il n'aurait pas plaqué ce que l'on vit aujourd'hui sur ce qu'il a vécu. Il y a cette phrase qui est utilisée régulièrement par les responsables politiques et dans l'étrange défaite, il existe deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du Sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Vous vous étiez élevé, Suzette Bloch, en 2009, contre l'utilisation de cette phrase par le président à l'époque qui était Nicolas Sarkozy.
En fait, ce qui est frappant avec la pensée de votre grand-père, c'est que tous les chiquiers politiques, qu'ils soient, droite à gauche, à l'extrême-gauche, à l'extrême-droite, trouvent et au fond, utilisent à travers sa grille de lecture la pensée de Marc Bloch.
Oui, alors, ils déforment les phrases. Cette phrase a été complètement déformée. En général, ils coupent la moitié de la phrase. En fait, c'est une icône. Marc Bloch est devenu une sorte d'icône exemplaire justement par son œuvre et sa vie. Donc, pour les hommes politiques, il est très utile de revêtir des habits si beaux au service de leur idéologie, même si elle est contraire en général à ce que pensait Marc Bloch. ainsi de Nicolas Sarkozy au moment du débat sur l'identité nationale et qui a fait appel à Marc Bloch sur le plateau des guillères dans le Vercors.
Ce qui m'a fait bondir à l'époque et ce qui fait que j'ai écrit une tribune dans le monde avec Nicolas Fenstatt et ensuite Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen, maintenant Jordan Bardella.
Et aujourd'hui, Suzette Bloch, vous avez, parmi les conditions que vous aviez demandé au Président, c'était l'absence du Rassemblement National à la cérémonie de panthéonisation ce soir, ce à quoi le Président vous a répondu qu'il y avait des usages du protocole. Pourquoi est-ce que vous avez considéré que le RN n'avait pas sa place à cette cérémonie ?
C'est naturel, j'allais dire c'est naturel, ça tombe de sourd. Le RN sont les héritiers des Vafen SES qui ont assassiné mon grand-père. Vous faites référence
à ceux qui ont fondé le Front National avec Jean-Marie Le Pen ?
Voilà, mais jusqu'à présent il n'y a pas eu reniement de ce qu'a dit Jean-Marie Le Pen. Donc, il faut être clair, il y a Marc Bloch qui était antifasciste, alors que maintenant le RN, l'extrême droite a toujours utilisé en se revêtant de ses habits de n'importe qui pour pouvoir justifier une idéologie raciste et antidémocratique. Marc Bloch était un démocrate, était un homme de gauche d'ailleurs, même s'il n'était pas un homme publiquement engagé politiquement.
Il n'était pas socialiste, pas adhérent à la SFIO ?
Il a adhéré quand il était à l'école normale à un groupe socialiste, donc il était à l'époque adhérent automatiquement de la SFIO jusqu'à la Grande Guerre. Ensuite, il n'a pas renouvelé son adhésion. Mais c'est des valeurs aussi qui se sont transmises jusqu'à nous. Donc, non, c'était clairement un homme de gauche. Et donc, nous avons demandé, nous avons dit non. Et le RN, Jordan Bardella a indiqué qu'il n'y aurait aucun représentant normalement à la cérémonie de ce soir. Donc, je trouve que c'est bien. Il y a... Sarah Knafo a indiqué qu'elle tendrait. Bon, elle essaye de faire du buzz, mais c'est un scandale. C'est un scandale. C'est un parti qui est temps de réhabiliter Pétain.
Bon, il faut comprendre mes grands-parents, enfin, mon grand-père a été assassiné. Ma grand-mère est morte de privation de maladie.
Oui, il faut d'ailleurs préciser Simone Vidal qui, elle aussi, va rentrer au Panthéon avec votre grand-père.
Voilà. Et c'était une femme très courageuse. C'est un couple fusionnel. Qu'est-ce qu'on sait, Suzette Bloch, de la fin de sa vie héroïque. Il est arrêté à Lyon, fusillé par la Gestapo en 1944 après avoir été torturé à la prison de Montluc comme Jean Moulin avant lui. Est-ce qu'on sait précisément dans quelles conditions tout ça s'est passé ? Elle voulait dire le... Ces derniers jours, ces dernières heures ? Non, on ne le saura pas. On ne saura pas comment on sait très peu de choses sur la résistance puisqu'elle était clandestine par essence. Maintenant, il y a quelques témoignages de prisonniers qui s'en sont sortis. Mais ces dernières heures ont dû être terribles.
Il a été torturé à plusieurs reprises. Il a passé 100 jours en prison, donc dans des conditions difficiles. ensuite, il a été abattu. Non pas fusillé, ce qui aura impliqué un procès, mais mitraillé avec 29 autres résistants. Ils ont été mitraillés comme des chiens dans un champ à la tombée de la nuit le 16 juin. Et son corps a été reconnu seulement en décembre. Donc, ces dernières heures, je ne peux même pas imaginer.
Dans le portrait qu'on fait de Marc Bloch, il faut aussi dire un mot et vous l'évoquiez en début de cet entretien de sa judéité. C'était ce qu'on appelle Suzette Bloch un juif laïque. Dans son testament, il affirme ne pas vouloir de prière hébraïque sur sa tombe. Et dans l'étrange défaite, il écrit « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas face à un antisémite ». Quel rapport est-ce qu'il entretenait à la religion juive ?
Il était athée. Ils étaient athées depuis son père, Gustave Bloch. Toute cette famille fêtait les fêtes traditionnelles catholiques, j'allais dire Noël, Pâques. Ils ne fêtaient pas les fêtes juives. Mais ils ne reniaient pas du tout son ascendance. C'est ce qu'on voit dans ce magnifique testament. Et donc, nous, et c'est aussi la mémoire, c'est transmis, ces valeurs sont transmises en famille. Et la famille a demandé est-ce qu'il n'y ait pas de représentants communautaires juifs également. Il a dit dans son testament qu'il voulait des obsèques civils. Il était contre l'essentialisation par la religion. C'était son essence, son essence d'historien aussi.
Oui, si je pouvais juste rajouter une chose sur l'interaction notamment avec l'actualité et l'appropriation par l'extrême droite. Il a cette phrase à la fin de l'apologie pour l'histoire, où il dit finalement jamais un phénomène historique ne s'explique pleinement en dehors de l'étude de son moment. Le proverbe arabe l'a dit avant nous, les hommes ressemblent plus à leur temps qu'à leur père. Et là, cette dénonciation de l'idole des origines, on est vraiment dans quelque chose qui justement va à rebours d'une approche nationaliste de la nation. Parce qu'en fait, elle, elle veut fonder sur finalement le culte des origines une identité nationale.
Et la phrase qui a été souvent appropriée, elle ne parle pas d'identité nationale. Elle parle de compréhension de l'histoire de France. qui n'est pas la même chose. Mais quand Emmanuel Macron dit qu'il faut penser Marc Bloch au présent, qu'est-ce que ça veut dire penser Marc Bloch au présent ? Il y a cette phrase en latin qui est d'ailleurs écrite et qui est juste à côté de là où Emmanuel Macron prononcera son discours, « dilexit veritatem » qui est son épitaphe qui veut dire en latin « j'ai chéri la vérité ». C'est ça, penser Marc Bloch au présent ?
Alors c'est ça, mais moi j'insisterais aussi sur l'enjeu vraiment de l'exercice de la pensée critique qui fait le lien entre ces engagements politiques, ces engagements même sociaux, et son travail d'historien. Et au cœur de cela, il y a la transmission auprès notamment, parce qu'il était aussi un grand professeur, la transmission auprès des jeunes.
Nous avons assisté dans la préparation de la panthénisation à une mobilisation extraordinaire du monde du savoir, des élèves, des collégiens, de troisième, même des primaires, CM1, CM2, des lycéens. ils seront 700 sur les bancs ce soir à venir assister. Et tous ont travaillé sur Marc Bloch. Pourquoi ? Parce que ça résonne à l'heure actuelle et parce qu'il laisse un message posthume d'émancipation par le savoir, par la raison critique, par le courage physique et moral. et c'est pour ça que les jeunes s'en emparent. Merci, beaucoup merci à tous les deux d'être venus ce matin nous parler de Marc Bloch.
On suivra la cérémonie d'entrée au Panthéon sur France Inter ce soir en direct à partir de 21h avec Christelle Rebière. Suzette Bloch, je rappelle le titre de la bande dessinée que vous avez écrite avec Jean-David Morvan et Laurent Bideau, ça s'appelle Marc Bloch, l'historien combattant. Quant à vous, Florian... Un chef-d'oeuvre d'érudition et de vulgarisation. Formidable, à mettre entre toutes les mains. Effectivement. Toutes les mains. Et Florian Mazel, historien, vous c'est Marc Bloch, l'histoire en résistance. C'est sorti ce printemps aux éditions du Seuil. Merci encore à tous les deux. La revue de presse à suivre.