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interviewBLAST· 9 novembre 2023 10 min

2 POIDS, 2 MESURES OU L’INDIGNITÉ DU MONDE POLITICO-MÉDIATIQUE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Je vais ici être très clair, la France ne pratique pas le double standard. D'abord un soutien total à Israël et à sa population. Nous nous tenons à leur côté et Israël a le droit de se défendre face au terrorisme.

C'est vrai que nous pratiquons un certain double standard tout en faisant des leçons morales. Un antisémitisme qui vient essentiellement d'une partie de la population musulmane qui essaye d'effrayer les juifs. Israël, Palestine, Occident, est-ce qu'il y a deux poids, deux mesures ?

Nous assistons depuis un mois à l'installation dans le discours étatique et dans le débat public d'une série de doubles standards où nous découvrons ou redécouvrons que les règles qui s'appliquent à certaines armées, à certains pays ou à certaines populations, pour ne citer que ces exemples-là, ne s'appliquent pas de la même façon à d'autres. Par exemple, nous voyons se développer une rhétorique qui distingue d'une part les crimes de guerre considérés comme absolument inacceptables, comme ceux qui sont commis par la Russie par exemple, et d'autre part les crimes de guerre qui nous sont implicitement présentés comme beaucoup plus tolérables. Pour bien comprendre ce dont il est question ici, on peut remonter par exemple au 10 octobre 2022.

Ce jour-là, la députée macroniste Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale et quatrième plus important personnage de l'État français, avait confectionné un tweet condamnant les exactions de l'armée russe en Ukraine, dans lequel elle écrivait avec beaucoup de justesse que, je cite, "bombarder aveuglément des femmes, des hommes et des enfants innocents, c'est un crime de guerre". Elle avait ajouté "Justice doit être rendue au peuple ukrainien, nous veillerons à ce qu'elle le soit". C'était clair, net, précis et, répétons-le, tout à fait juste.

Mais 12 mois plus tard, le ton a changé, du tout au tout. Le 22 octobre dernier, un an jour pour jour après avoir publié son tweet dénonçant les crimes de guerre russes et demandant que leurs auteurs soient jugés, Yaël Braun-Pivet était en effet en Israël pour redire au nom de la France son "soutien inconditionnel" à ce pays dont l'armée, à ce moment-là, bombardait Gaza depuis plusieurs semaines et tuait des milliers de civils palestiniens, des enfants notamment, mais aussi des hommes et des femmes dont le seul crime était de se trouver là, enfermés dans un minuscule territoire soumis à un blocus. La présidente de l'Assemblée nationale, qui n'ignorait évidemment rien de ces exactions, a ensuite fait mine de considérer qu'il fallait, je cite encore, "préserver les civils à Gaza".

Mais c'était pour mieux répéter que rien ne devait empêcher Israël de se défendre contre le Hamas. C'est-à-dire de mener jour et nuit des frappes, dont le journal Le Monde a récemment constaté qu'elles plongent tout un peuple dans la terreur. Et qui constitue, selon plusieurs organisations internationales de défense des droits humains, des crimes de guerre.

En résumé, quand l'armée russe massacre des civils ukrainiens, ces exactions sont très justement dénoncées pour ce qu'elles sont par l'État français, dont certains des plus hauts représentants exigent à bon droit que les auteurs de ces crimes soient jugés par une instance internationale et promettent qu'ils veilleront à ce que ces criminels soient condamnés. Mais quand l'armée israélienne massacre des civils palestiniens, il n'est soudain plus question de nommer précisément ces crimes, ni de demander des poursuites contre leurs auteurs, qui bénéficient donc de fait d'une impunité particulière. C'est le premier des doubles standards dont je parlais tout à l'heure, mais il y en a d'autres, éventuellement plus pernicieux.

Comme celui qui, sous prétexte de combattre la haine raciale, distingue en quelque sorte les bons et les mauvais racismes, ou plus précisément les racismes qui doivent absolument être condamnés publiquement et ceux qu'il n'est pas forcément nécessaire de dénoncer et qui peuvent par conséquent être considérés comme moins dérangeants. Dans les jours qui ont suivi le déclenchement de l'offensive israélienne contre Gaza, le ministre macroniste de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a tenu à rassurer les Français juifs, alarmés par une glaçante multiplication des actes antisémites. Lors d'un déplacement à Créteil le 17 octobre dernier, il a ainsi déclaré Personne ne touchera un cheveu d'un Juif de France sans attendre la réponse foudroyante de l'État.

C'est le même message à peu de choses près qui a de nouveau été délivré quelques jours plus tard par la Première ministre Elisabeth Borne lorsqu'elle a déclaré le 31 octobre à l'Assemblée nationale Il faut ici l'énoncer très clairement, il y a tout lieu de se féliciter de ce que la cheffe du gouvernement tienne de tels propos. Parce qu'effectivement, l'antisémitisme est une abomination qui doit être inlassablement combattue et condamnée. Et parce qu'il est effectivement du devoir des autorités de protéger, comme dit Elisabeth Borne, les juifs de France.

Le problème est qu'au jour où j'écris cette chronique, D'autres manifestations de haine ou de rejet, toutes aussi odieuses et d'autant plus alarmantes qu'elles sont diffusées en direct devant des millions de téléspectateurs, n'ont toujours pas fait l'objet de la même condamnation au plus haut sommet de l'État français. Notamment, et puis plus récemment, il faut le dire, parlons de l'exprimer de façon peut-être un peu brutale, il y a un antisémitisme couscous. Depuis plusieurs semaines en effet, les Palestiniens et plus généralement les Arabes et les musulmans sont les cibles dans les médias d'attaques régulières, d'une extraordinaire violence, mais qui ne suscite, elle, aucune réaction des autorités.

Le 31 octobre dernier, par exemple, l'avocat Arno Klarsfeld a très tranquillement pu dénoncer sur CNews un antisémitisme qui vient essentiellement d'une partie de la population musulmane. Puis il a fait tout aussi calmement cette déclaration extravagante. Il y a 6 millions de musulmans, il y a 600 000 juifs.

Les musulmans beaucoup travaillent sur les chantiers, ont accès à des explosifs, peuvent avoir accès à des armes à feu. S'il y avait un mot d'ordre pour tuer des juifs, il pourrait y avoir un attentat tous les jours. Plusieurs avocats ont annoncé qu'ils avaient porté plainte pour provocation à la haine raciale contre l'auteur de ces divagations, mais personne au gouvernement n'a jugé utile de les condamner.

Quelques jours plus tard, c'est un journaliste d'un hebdomadaire condamné pour provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence contre les Roms, et pour injure raciste contre la députée Danièle Obono, qui a à son tour évoqué sur la même chaîne ce qu'il appelle antisémite, une grande partie de la population française, notamment d'origine maghrébine et musulmane. De nouveau donc, c'est toute une communauté musulmane fantasmée qui est implicitement dénoncée comme antisémite. Mais là non plus, personne au sein de l'appareil étatique n'a condamné ces proférations.

Ces silences sont des consentements. Ils nous indiquent que pour l'État macroniste, qui prétend pourtant se mobiliser contre le racisme, certaines stigmatisations sont tout à fait tolérables et de fait parfaitement tolérées, puisqu'elles ne font l'objet d'aucune réprobation officielle. De sorte que fort logiquement, le commentariat autorisé, constatant qu'il est aujourd'hui permis de profiter de l'horreur en cours à Gaza pour tenir des propos infectes, sans être le moins du monde inquiété, s'enfonce toujours plus profondément dans l'indignité, et soutient même désormais qu'il conviendrait de distinguer les bons meurtres des mauvais assassinats.

C'est ce que l'éditocrate Caroline Fourest a très sérieusement suggéré lorsqu'elle a fait le 29 octobre dernier cette déclaration qui doit être citée un peu longuement. On ne peut pas comparer le fait d'avoir tué des enfants délibérément en attaquant, comme le fait le Hamas, et le fait de tuer des enfants involontairement en se défendant, comme le fait Israël. Refuser ces distinctions intellectuelles et morales entre l'intention de tuer pour attaquer quelqu'un en raison de qui il est, ce qui est un acte raciste, qui est un pogrom, et encore une fois, bombarder pour se défendre au risque de tuer des civils, ça n'est pas la même démarche, ça n'est pas la même intention, Et c'est normal que ça n'entraîne pas exactement les mêmes réactions.

Dans la réalité, ça fait un mois que l'armée israélienne bombarde des immeubles d'habitation, des écoles, des hôpitaux, ou des camps de réfugiés dont elle sait pertinemment qu'ils abritent des civils. Le Hamas va payer un lourd tribut pour ses actions et Gaza s'en souviendra encore dans 50 ans. Ses chefs assument d'ailleurs parfaitement cette stratégie et doivent être un peu étonnés et tout à fait ravis de découvrir qu'il se trouve en France quelques fines intelligences pour soutenir qu'elle n'est pas volontaire.

Avez-vous déjà vu un pays frapper de la sorte, prendre à ce point-là le temps et le soin d'informer les civils pour qu'ils puissent évacuer. Je pense que c'est à mettre à l'honneur de la morale d'Israël. On l'aura compris, il y a dans tout cela un dénominateur commun.

Quand les représentants de l'État français inventent un double standard en fonction duquel les bombardements, qui sont fort justement présentés comme des crimes, lorsqu'ils sont commis par l'armée russe, deviennent soudain et comme par magie moins répréhensibles lorsqu'ils sont perpétrés par l'armée israélienne, Quand des ministres suggèrent, en s'abstenant de les condamner hautement et fortement pour ce qu'elles sont, que l'islamophobie ou la stigmatisation des maghrébins seraient des haines moins odieuses que l'antisémitisme, quand des éditocrates décrètent qu'une armée qui massacre jour après jour des milliers de Palestiniens le fait involontairement et sans vouloir vraiment les tuer, ce sont à chaque fois des Arabes et des musulmans qui apparaissent de fait comme des victimes négligeables. Je vais ici être très clair. La France ne pratique pas le double standard.