#Découvrefeu | Dormir pour mieux veiller 1/3 | François-Xavier Bellamy
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 100 %
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:45Invité politiqueFait
« Le sommeil est d'abord - et c'est une évidence par laquelle nous pouvons commencer - un besoin naturel. »
- 2:26Invité politiqueFait
« Aristote avait consacré un traité philosophique au sommeil : le Traité du Sommeil et de la Veille. »
- 3:11Invité politiqueFait
« C'est toujours chez le même être, dit Aristote en commençant son travail sur le sommeil, que l'on rencontre deux contraires : la santé ou la maladie, la force ou la faiblesse, sont toujours le propre d'un même être. »
- 3:55Invité politiqueFait
« Si deux contraires affectent la même faculté, alors la faculté qui est touchée par le sommeil est évidemment celle de la sensibilité. »
- 7:33Invité politiqueFait
« Il n'est point d'animal qui dorme toujours, ni qui veille toujours. Ces deux facultés appartiennent toutes deux à la fois aux mêmes animaux, et tout animal qui est doué de sensations doit nécessairement et sans exception ou dormir ou veiller. »
- 8:15Invité politiqueFait
« Le sommeil est nécessaire, et le sommeil est une alternance indispensable. Il provient d'une impuissance causée par la fatigue, nous décrit Aristote. »
- 10:20Invité politiqueFait
« Le sommeil ne peut être le résultat de la veille ; c'est l'inverse qui est vrai. Nous dormons pour reconstituer nos forces en vue de pouvoir percevoir de nouveau, en vue de pouvoir agir de nouveau. »
- 11:45Invité politiqueFait
« Si nous sommes des êtres sensibles, ça n'est pas fait pour dormir, c'est fait pour sentir. Si nous sommes des êtres intelligents, ce n'est pas fait pour dormir mais c'est fait pour penser. »
- 20:17Invité politiqueFait
« L'enfant n'est pas immédiatement un être pleinement pensant. Le petit bébé que nous avons tous été un jour n'était pas encore conscient de sa propre pensée. »
- 21:43Invité politiqueFait
« L'enfant est un peu comme un somnambule qu'il faut sortir petit à petit de son rêve, de peur qu'en l'éveillant trop brutalement on lui fasse faire des erreurs. »
- 24:35Invité politiqueFait
« Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue, dit encore Rousseau dans L'Emile. Que diriez-vous d’un homme qui, pour mettre toute la vie à profit, ne voudrait jamais dormir ? Vous diriez : cet homme est insensé ; il ne jouit pas du temps, il se l’ôte ; pour fuir le sommeil, il court à la mort. »
- 25:59Invité politiqueFait
« L'enfant qui dort est peut-être celui à l'école duquel il faudrait nous remettre parfois. »
- 27:46Invité politiqueFait
« Celui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie. (Aussi celui qui travaille, prie. Mais il y a temps pour tout. Et le sommeil et le travail, et le travail et le sommeil sont les deux frères.) »
- 29:52Invité politiqueFait
« Je n'aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu. Le sommeil est peut-être ma plus belle création, et moi-même je me suis reposé le septième jour. »
Temps de parole
- François-Xavier Bellamy100 %
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Bonjour à tous ! Très heureux de vous retrouver pour ce nouveau Découvre-feu, ce nouvel épisode de notre réflexion philosophique en distanciel, dans cette période où le nouveau confinement (qui n'en est pas un) nous impose de poursuivre malheureusement cette expérience alors que nous aurions tant aimé vous retrouver au Théâtre Saint-Georges, mais ceci sera pour bientôt. Nous avons travaillé ensemble à tout ce qui nous manque aujourd'hui : la question de la liberté, puis la joie de la table partagée. Nous sommes posés la question de retrouver le temps ensemble dans cette période si particulière.
Et aujourd'hui je voudrais vous entraîner dans une réflexion philosophique tout à fait inhabituelle : nous allons essayer de nous plonger dans le sommeil. Le sommeil est en effet une vraie question philosophique, et pas de meilleur endroit bien sûr pour en parler qu'une chambre à coucher. C'est la raison pour laquelle nous sommes ici au Château d'Ermenonville où nous sommes accueillis par Elias et Nada Darwiche, ce Château d'Ermenonville qui a une signification philosophique très particulière puisque c'est ici que Jean-Jacques Rousseau a passé les dernières semaines de sa vie et c'est ici qu'il est mort.
Avec Rousseau nous allons parler ensemble du sommeil, mais aussi avec tous les autres auteurs qui, dans l'histoire de la philosophie et de la littérature, se sont penchés sur cette expérience si singulière, cette expérience si familière, cette expérience quotidienne que nous faisons tous : être fatigués, avoir sommeil, et petit à petit s'endormir. Expérience que nous faisons tous les jours, je le disais, parce que le sommeil est d'abord - et c'est une évidence par laquelle nous pouvons commencer - un besoin naturel. Nous avons besoin de dormir et chaque jour apporte avec lui le retour de cette nécessité impérative si nous voulons simplement survivre.
En cela, le sommeil a quelque chose à voir avec l'alimentation dont nous avons parlé ensemble. Nous avons besoin de dormir et cette expérience est peut-être une expérience que la pensée a trop souvent négligée, que la philosophie aura trop souvent oubliée, mais à laquelle certains auteurs se sont consacrés avec une précision méticuleuse. C'est le cas notamment de cet auteur - incroyable, il aura décidément abordé toutes les questions ! - je confesse avoir découvert en préparant ce Découvre-feu que le grand Aristote avait consacré un traité philosophique au sommeil : le Traité du Sommeil et de la Veille.
Je ne le savais pas, je dois dire, ce n'est pas une oeuvre que l'on croise très fréquemment pendant des études de philosophie. Et pourtant elle mérite le détour ! De quoi le sommeil, se demande Aristote, est-il l'expression ? Le sommeil est-il d'abord un besoin de l'esprit ou un besoin du corps ? Question toute simple et très incarnée mais qui mérite d'être posée. "C'est toujours chez le même être, dit Aristote en commençant son travail sur le sommeil, que l'on rencontre deux contraires : la santé ou la maladie, la force ou la faiblesse, sont toujours le propre d'un même être." Ici, c'est de la même faculté que le sommeil doit être d'une certaine façon l'expression.
La faculté dont il s'agit, c'est la sensibilité. "Quand un homme, écrit Aristote, conserve sa sensibilité, nous pensons qu'il est éveillé. Nous pensons que tout être qui est éveillé a la sensation soit de l'une des choses qui se passent au-dehors, soit de l'un des mouvements qui s'accomplissent en lui. Si donc être éveillé ne consiste absolument qu'à sentir, on peut conclure évidemment que le principe qui fait que l'on sent est aussi celui par lequel les animaux veillent quand ils veillent et dorment quand ils dorment." Si deux contraires affectent la même faculté, alors la faculté qui est touchée par le sommeil est évidemment celle de la sensibilité.
Le propre de celui qui dort, c'est qu'il ne perçoit plus ce qui se passe autour de lui, qu'il ne perçoit plus non plus ce qui se passe en lui, dans son propre corps. Le propre de celui qui dort c'est qu'il ne perçoit même pas qu'il dort quand il est en train de dormir. Le propre du sommeil c'est d'affecter notre sensibilité. "Or sentir, continue Aristote, n'appartient en propre ni à l'âme ni au corps. C'est une espèce de mouvement que l'âme reçoit par le moyen du corps." Il est donc très clair que si le sommeil affecte notre sensibilité, il n'affecte pas seulement notre corps ni seulement notre esprit, dit Aristote.
De fait, le sommeil n'est pas seulement le fait de ne plus être en train de penser ou de ne plus être en train d'agir. Il y a beaucoup de moments dans l'existence où nous ne sommes pas en pleine action, beaucoup de moments où notre esprit n'est pas concentré sur une idée précise, et qui ne sont pas pour autant des moments de sommeil. Non, le propre du sommeil c'est que nous ne percevons plus ce que nous sommes en train de penser ce qui apparaît à notre esprit ou ce que nous sommes en train de faire, ce qui affecte notre corps.
De fait, le sommeil est donc comme la sensibilité l'expérience qui mêle l'esprit et le corps, l'expérience d'un être incarné, précisément, d'un être qui est à la fois esprit et corps. On pourrait dire par spéculation qu'un être qui ne serait qu'esprit ne dormirait pas. Peut-être les anges ne dorment-ils pas, s'il y en a. Un être qui ne serait que corps, lui non plus, ne dormirait pas. Cela, nous le voyons bien : les êtres qui ne sont faits que de matière, les objets inertes, inanimés, les matériaux purs, ne dorment pas. Une pierre, une table, ne dorment jamais.
Même les végétaux qui ne semblent pas avoir de perception du monde qui les entoure, ne nous apparaissent pas comme susceptibles de dormir, d'avoir sommeil, et de s'endormir. Non : il n'y a que ceux qui sont à la fois un corps percevant et un esprit qui reçoit la perception - un esprit qui pour Aristote ne veut pas dire qu'ils ont une âme au sens où nous entendons souvent ce terme, mais ce que Aristote appelle une "âme sensitive" c'est-à-dire une capacité de prendre en compte la perception extérieure - seuls ces êtres animés peuvent dormir. Les animaux seuls dorment. Et de ce point de vue, le sommeil est effectivement un besoin qui nous relie à tous les autres animaux.
Nous voyons bien les animaux dormir, de manière différente, de manière variée. Nous n'avons pas une perception très précise de leur sommeil, et Aristote, de manière assez drôle d'ailleurs, s'étonne qu'il soit encore compliqué d'observer le sommeil des coquillages par exemple. Mais c'est un fait que les animaux qui nous ressemblent le plus, les mammifères comme les oiseaux par exemple, apparaissent comme capables de dormir exactement comme nous le sommes. Donc il faut bien en revenir à cette affirmation toute simple : le sommeil est le fait que nous perdons la perception. Lorsqu'un être incarné se prend à dormir, nous perdons la perception de ce qui nous entoure et de ce que nous faisons.
"Pour la même raison, continue Aristote, il n'est point d'animal qui dorme toujours, ni qui veille toujours. Ces deux facultés appartiennent toutes deux à la fois aux mêmes animaux, et tout animal qui est doué de sensations doit nécessairement et sans exception ou dormir ou veiller puisque ces deux affections sont, relativement à la sensation, les deux seules que puisse avoir le principe sensible. Mais il n'est pas possible que l'une des deux s'exerce constamment dans un même animal - c'est à dire que telle espèce d'animal dorme toujours ou que telle autre veille sans cesse." Il faut soit dormir, soit être éveillé, il n'y a pas de troisième option : c'est le principe du tiers exclu.
Et soit dormir soit être éveillé, mais il est impossible d'être constamment en train de dormir, impossible d'être constamment en train de veiller. En effet le sommeil est nécessaire, et le sommeil est une alternance indispensable. Il provient d'une impuissance causée par la fatigue, nous décrit Aristote. L'œil qui percevrait sans cesse finirait par ne plus rien percevoir ; on dit qu'un œil littéralement "tombe" de fatigue, que nous tombons de sommeil, que les paupières se ferment toutes seules. Exactement de la même façon, un bras qui serait sans cesse en action s'épuiserait, il lui faut des moments de repos, des moments de pause pour reconstituer ses forces.
Il nous faut, en tant qu'êtres animés, des moments où nous seront temporairement inertes pour pouvoir retrouver notre énergie. Aristote concentre sa théorie du sommeil sur une "théorie de la chaleur" qui pourrait nous paraître un peu datée aujourd'hui mais qui dit pourtant une intuition assez avancée de ce que la chaleur a quelque chose à voir avec l'énergie. Théorie de la dissipation de la chaleur par le fait que lorsque nous sommes debout, nous perdons de la chaleur et qu'il nous faut par conséquent nous allonger régulièrement pour retrouver la chaleur et l'énergie qui l'accompagne.
Aristote accompagne cette théorie de réflexions très pratiques, assez amusantes avec le recul, sur l'usage des narcotiques ou bien sur l'abus de boissons. Il explique qu'il est très important de ne pas donner trop de vin aux enfants parce que cela ne leur convient pas, ni non plus à leur nourrice, ou alors de leur donner du vin qui soit coupé avec de l'eau. En tous les cas, nous retiendrons de cette réflexion d'Aristote cette affirmation fondamentale : le sommeil c'est le fait de ne plus percevoir temporairement, et cette alternance, cette éclipse de notre perception, est rendue nécessaire par l'expérience de la fatigue.
"C'est une loi nécessaire, écrit Aristote que tout être qui veille puisse aussi dormir, car il est impossible d'être toujours en activité." Impossible de veiller toujours, mais impossible aussi de dormir toujours. Parce que le sommeil ne peut être le résultat de la veille ; c'est l'inverse qui est vrai. Nous dormons pour reconstituer nos forces en vue de pouvoir percevoir de nouveau, en vue de pouvoir agir de nouveau. Il est impossible de dormir sans cesse parce que ce serait une contradiction. Le sommeil est une privation temporaire pour pouvoir retrouver nos forces.
"Nous disons bien, écrit encore Aristote, que la nature agit toujours en vertu de quelque fin" : perspective finaliste d'Aristote, perspective téléologique du grec "telos" qui veut dire "le but". "La nature agit toujours en vue de quelque fin" : Aristote est persuadé que la nature est organisée parce qu'elle a un certain but. Si elle a voulu que nous dormions, ça n'était pas pour dormir. C'était au contraire pour pouvoir nous réveiller frais et disponible de nouveau. "La nature agit toujours en quelque fin et cette fin est toujours un bien.
Par conséquent, le sommeil est donné aux êtres en vue de leur conservation mais la finalité en vue de laquelle le sommeil a lieu, c'est la veille, car sentir et penser est la finalité véritable de tous les êtres qui ont l'une ou l'autre de ses facultés, parce qu'elles sont leur plus grand bien et que la finalité de chaque être est toujours son bien le plus grand." Ce que nous dit Aristote, c'est qu'il est impossible de penser sans cesse, d'être sans cesse en train d'agir et de percevoir, mais il serait absurde de dormir sans cesse, parce que si nous sommes des êtres sensibles, ça n'est pas fait pour dormir, c'est fait pour sentir.
Si nous sommes des êtres intelligents, ce n'est pas fait pour dormir mais c'est fait pour penser. C'est en vue de cela que nous avons été faits, que l'intelligence nous a été donnée, que la perception nous a été conférée. Et c'est la raison pour laquelle il faut que nous puissions reposer nos forces un moment, mais ce n'est que pour pouvoir retrouver de plus belle la perception et l'intelligence. C'est là sans doute la raison pour laquelle la philosophie s'est finalement peu intéressée au sommeil, parce que ce qui intéresse la philosophie c'est la pensée, c'est l'éveil, c'est la vigilance. On retrouve de cela la trace dans un texte magnifique de Marc Aurèle dans les "Pensées pour moi-même".
Marc Aurèle, grand philosophe stoïcien mais aussi empereur de Rome, écrit au début du Livre Cinq de ses "Pensées pour moi-même" - un texte qui j'en suis sûr pourra vous servir au réveil lorsque vous trouverez qu'il est trop difficile de sortir de votre lit. "Au petit jour, écrit Marc Aurèle, lorsqu'il t'en coûte de t'éveiller, aie cette pensée à ta disposition : c'est pour faire oeuvre d'homme que je m'éveille. Serai-je donc encore de méchante humeur si je vais faire ce pour quoi je suis né et ce en vue de quoi j'ai été mis dans le monde ?
Ou bien ai-je été formé pour rester couché et me tenir au chaud sous mes couvertures ?" Nous retrouvons ici cet argument finaliste d'Aristote : est-ce que tu es né pour dormir ? Et toutes les facultés qui sont en toi, extraordinaires facultés de pensée et d'action, est-ce qu'elles t'ont été données pour que tu restes sous tes couvertures ? S'engage ici une sorte de négociation de Marc Aurèle qui veut rester dormir, comme parfois nous aussi, avec Marc Aurèle philosophe qui sait pourquoi il est né. "C'est pour faire oeuvre d'homme que je m'éveille. Mais ai-je été formé pour rester couché, me tenir au chaud sous des couvertures ? Mais c'est plus agréable.
Es-tu donc né pour te donner de l'agrément ? Et somme toute est-tu fais pour la passivité ou pour l'activité ? Ne vois-tu pas que les arbustes, les moineaux, les fourmis, les araignées, les abeilles remplissent leurs tâches respectives et contribuent pour leur part à l'ordre du monde ? Et toi, après cela, tu ne veux pas faire ce qui convient à l'homme ? Tu ne cours point à la tâche qui est conforme à ta nature ? Mais il faut aussi se reposer. J'en conviens, il le faut. La nature, cependant, a mis des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au manger et au boire. Et toi, pourtant, ne dépasses-tu pas ces bornes ? Ne vas-tu pas au-delà du nécessaire ?
Dans tes actions, il n'en est pas ainsi, mais tu restes en-deçà du possible. C'est qu'en effet tu ne t'aimes pas toi-même, puisque tu aimerais alors et ta nature et ta volonté. Les autres, qui aiment leur métier, s'épuisent aux travaux qu'il exige, oubliant bain et repos. Toi, estimes-tu moins ta nature que le ciseleur la ciselure, le danseur la danse, l'avare l'argent, et le vaniteux la gloriole ? Ceux-ci, lorsqu'ils ont un goût pour ce qui les intéressent, ne veulent plus ni manger ni dormir avant d'avoir avancé l'ouvrage auquel ils s'adonnent.
Pour toi, les actions utiles au bien commun te paraissent-elles d'un moindre prix et digne d'un moindre zèle ?" Ici s'achève ce petit texte qui forme le début du Livre 5 des "Pensées pour moi-même". On y trouve ce dialogue magnifique de l'âme avec elle-même, qui s'exhorte à se réveiller. Sors de ton lit, tu es fait pour agir et non pas pour dormir ! Le sommeil est un besoin, bien sûr, mais la nature a mis des bornes à ce besoin. A un certain moment, il est temps de s'éveiller. L'alternance du jour et de la nuit devient la marque de ce rythme qui caractérise nos vies. Il faut bien sûr se reposer, mais se reposer pour pouvoir se réveiller.
Et celui qui voudrait toujours dormir mépriserait sa propre nature et le rôle qu'il doit jouer dans le monde. Tu as un rôle à jouer, tu as quelque chose à faire ici-bas. Ceux qui savent qu'ils ont un rôle à jouer, ceux qui ont un goût pour quelque chose, n'épargnent pas leur peine et multiplient les efforts pour atteindre leur objectif. Toi, tu dois être aussi mobilisé vers ton but que chacun d'entre eux ne l'est. Tu dois être aussi engagé dans ton action que chacun des animaux ne l'est lorsqu'il fait dans la nature ce qui est propre à son instinct.
Magnifique expérience que le sommeil qui nous relie aux animaux, qui nous relie en même temps aux autres hommes, cette expérience du sommeil qui est un besoin nécessaire mais qui nous conduit à l'éveil. "Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers !" Ce reproche que l'on trouve dans une pièce de Voltaire sur La mort de César - "Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers" - nous pourrions nous l'appliquer à nous-mêmes chaque matin à notre réveil. Tu es en train de dormir et il y a tant à faire : tant d'injustices contre lesquelles lutter, tant de problèmes à résoudre, tant de dangers à combattre. Il est temps de se réveiller.
La philosophie est toute entière une lutte contre le sommeil, elle veut l'éveil, elle veut nous réveiller ! Et elle s'est bien souvent décrite elle-même, d'ailleurs, comme un éveil. On pourrait décrire comme un simple exemple l'allégorie de la caverne bien connue de Platon, qui décrit le philosophe comme celui qui sort petit à petit des ténèbres de la caverne profonde dans lequel ses contemporains se trouvent isolés, prisonniers, enfermés.
Nous sommes au fond de la caverne, nous sommes dans l'obscurité, et le philosophe est celui qui cherche à nous faire sortir de toutes les confusions, de toutes les ténèbres qui obscurcissent notre regard, pour nous conduire à percevoir la réalité elle-même, à voir la vérité et à agir ensuite conformément à elle.
L'allégorie de la caverne est une description d'un réveil progressif, lorsque nous sortons de la nuit, de ce tombeau qu'est l'opinion, de ce tombeau qu'est la superficialité, les sensations de nos corps, nous dit Platon, lorsque nous devons aller chercher la connaissance de la vérité elle-même et qu'il nous faut pour cela apprendre à ouvrir les yeux, à rouvrir les yeux de notre esprit pour voir la vérité telle qu'en elle-même.
Cette allégorie de la caverne que nous avons longuement décrite dans d'autres conférences, notamment dans celles que nous avions consacrées à l'oeuvre de Platon, pourrait être décrite comme l'histoire d'un réveil, comme l'est toute l'histoire de la philosophie dans bien des étapes. On pourrait citer évidemment celle qui lui correspond le mieux, le moment des Lumières. Car les Lumières ne sont pas autre chose que cet éveil de la pensée qui, justement, allume la lumière après que la nuit des illusions et des superstitions se soit peu à peu dissipée.
Emmanuel Kant, qui est un grand penseurs des Lumières, l'un de ceux qui a théorisé dans "Qu'est-ce que les Lumières" ce mouvement philosophique, écrivait dans les "Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudrait se présenter comme science" - le titre est un peu long - cette image : "J'avoue de grand coeur que c'est à l'avertissement donné par David Hume que je dois d'être sorti depuis bien des années déjà du sommeil dogmatique et d'avoir donné à mes recherches philosophiques une direction toute nouvelle." Cette expression du "sommeil dogmatique" est restée célèbre.
Kant décrit à travers cette métaphore le travail que doit faire la pensée pour s'affranchir de ses propres illusions, de ses propres certitudes, pour sortir de sa torpeur et se secouer à la lumière du jour. Échapper à ce sommeil dogmatique, c'est peut-être le chemin que nous devons faire en philosophie, c'est la meilleure métaphore de la philosophie, c'est peut-être la meilleure métaphore de l'éducation. C'est ce que nous dit, et nous en venons ici à cet auteur que j'évoquais tout à l'heure, cet auteur qui a marqué Ermenonville et le Château d'Ermenonville de son empreinte.
C'est ce que nous dit Jean-Jacques Rousseau dans ce Traité de l'éducation, l'Émile, qui a eu un rôle si important tout au long du XVIIIe siècle. Nous sommes ici dans ce Château d'Ermenonville où le marquis de Girardin, un lecteur passionné de Rousseau, avait accueilli le grand homme, Jean-Jacques, dans sa compagnie. Il vivait alors à l'Émile, en suivant les coutumes inspirées par cette oeuvre, oeuvre majeure du vivant de Jean-Jacques Rousseau, peut-être un peu trop négligée depuis. Dans ce texte, Rousseau raconte l'éducation d'un élève qui s'appelle Émile, c'est un traité d'éducation sous la forme d'un roman.
Cet élève fictif qu'il invente est l'objet des soins du précepteur qui se met en scène à travers le narrateur. Que signifie éduquer un enfant ? Comment décrire l'éducation ? C'est le moment où l'esprit de l'enfant va s'éveiller progressivement à la connaissance de ce qui l'entoure. L'enfant n'est pas immédiatement un être pleinement pensant. Le petit bébé que nous avons tous été un jour n'était pas encore conscient de sa propre pensée. L'enfant n'est pas encore capable de distinguer dans toutes ses perceptions pour pouvoir réussir à s'orienter dans le monde et à agir dans le monde qui l'entoure.
Au fond, l'enfance est une forme de sommeil temporaire de l'esprit, c'est un sommeil de la raison dont il s'agit de sortir petit à petit l'enfant. L'éducation est un éveil, un lent, progressif, délicat, difficile éveil de l'intelligence chez celui qui est le bénéficiaire de cet effort pédagogique qui consiste à le rendre pleinement maître de ses propres facultés. Travail difficile et complexe parce qu'il s'agit de ne pas être trop brutal. Nous savons tous ce qu'un réveil trop violent peut laisser en nous de souffrances, et nous le savons en particulier lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui est déjà en train de se projeter dans le monde.
L'enfant est un peu comme un somnambule qu'il faut sortir petit à petit de son rêve, de peur qu'en l'éveillant trop brutalement on lui fasse faire des erreurs, de peur qu'il ne se blesse, qu'il ne se trouve heurté par le monde qu'il ne connaît pas encore faute d'avoir ouvert les yeux de façon assez progressive. "Comme un somnambule, errant durant son sommeil, marche en dormant sur les bords d'un précipice dans lequel il tomberait s'il était éveillé tout à coup, ainsi mon Emile, dans le sommeil de l'ignorance, échappe à des périls qu'il n'aperçoit point. Si je l'éveille en sursaut, il est perdu.
Tâchons premièrement de l'éloigner du précipice, et puis nous l'éveillerons pour le lui montrer de plus loin. Magnifique métaphore, maîtrise splendide de la langue française, celle que nous trouvons dans la langue de Rousseau ! Cette métaphore, cette image très belle du sommeil, une image de l'enfance dont il s'agit de tirer peu à peu l'enfant par le travail de l'éducation. La philosophie tend vers l'éveil, vers le réveil.
Elle ne veut pas nous maintenir dans la torpeur et le sommeil, elle regarde le sommeil comme un moment de notre existence dont la finalité est de trouver petit à petit cet état de vigilance consciente et lucide, cette lucidité achevée que la philosophie comme l'éducation veulent préparer en nous. Cependant, bien sûr, le sommeil est nécessaire. C'est une nécessité naturelle, et on pourrait dire avec Jean-Jacques Rousseau que c'est une nécessité qui nous relie à la nature tout entière.
On peut penser à cette magnifique page des Confessions dans laquelle Rousseau raconte sa nuit à la belle étoile, une nuit qui le relie à cet environnement immense qui est autour de lui, à cette nuit étoilée dans laquelle il contemple l'infini. Nous le savons bien : la nuit est un lieu pour pouvoir nous relier à la nature, un lieu qui nous relie aussi à notre propre corps, à sa nécessité corporelle, à sa pesanteur corporelle. Tout ce qui agit a toujours commencé par dormir, et ceci est vrai de toute la nature et même pas seulement des animaux.
Les cycles des saisons - nous entrons dans le printemps - traduisent que l'hiver est nécessaire, que le repos est indispensable, que le silence temporaire de la nature est la condition pour son éveil, pour son réveil, pour sa vitalité retrouvée. L'inactivité est indispensable à la vie et il en va de même de l'enfance. Rousseau est l'un de ceux qui s'est fait non pas seulement le préparateur de l'éveil de l'enfant, mais le pédagogue de l'enfance auprès du monde des adultes. Il est normal que l'enfant soit enfant : il faut accepter ce sommeil de l'ignorance ! Il faut accepter de le laisser dormir un peu.
Il faut lui laisser le temps de l'oisiveté, de l'inutilité, lui laisser le temps de l'inactivité. Tout cela, c'est l'enfant, c'est le sommeil nécessaire de la vie. "Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue, dit encore Rousseau dans L'Emile. Que diriez-vous d’un homme qui, pour mettre toute la vie à profit, ne voudrait jamais dormir ? Vous diriez : cet homme est insensé ; il ne jouit pas du temps, il se l’ôte ; pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que c’est ici la même chose, et que l’enfance est le sommeil de la raison." On retrouve la même métaphore : l'enfance est le sommeil de la raison.
Quelqu'un qui voudrait ne jamais dormir commettrait une immense injustice envers sa propre nature. Quelqu'un qui voudrait ne jamais dormir se condamnerait à la mort. Exactement de la même manière, vouloir que l'enfant ne soit pas un enfant, qu'il n'incarne pas le sommeil de la raison, ce sommeil de l'ignorance temporaire et nécessaire, ce serait d'une certaine manière blesser l'enfance, vouloir la mettre tout de suite en activité, vouloir l'éveiller instantanément et brutalement, ne pas lui laisser le temps de peu à peu ouvrir les yeux sur le monde qui l'entoure.
Voilà donc cette leçon de sagesse que Rousseau tire de l'enfance : nous avons bien besoin du sommeil de la raison, nous avons bien besoin du sommeil de l'action, nous avons bien besoin de dormir. Il faut accepter de dormir, et voilà peut-être ce qu'il faut apprendre de l'enfance : accepter de dormir. C'est peut-être la grâce particulière de l'enfance qu'elle dort tant et que souvent elle dort bien. L'enfant qui dort est peut-être celui à l'école duquel il faudrait nous remettre parfois. C'est ce que nous dit un texte magnifique de Péguy, un texte assez long mais je ne peux pas ne pas le partager avec vous.
Dans "Le porche du mystère de la deuxième vertu", ce texte poétique plus que philosophique, est un texte dont nous pouvons tirer beaucoup pour notre méditation d'aujourd'hui. "voilà le secret d’être infatigable. Infatigable comme les enfants. Infatigable comme l’enfant Espérance. Et de recommencer toujours le lendemain. Les enfants ne peuvent pas marcher, mais ils savent très bien courir. L’enfant ne pense pas même, ne sait pas qu’il dormira le soir. Que le soir il tombera de sommeil.
C’est pourtant ce sommeil toujours prêt, toujours disponible, toujours présent, toujours en-dessous, comme une bonne réserve, Celui d’hier et celui de demain, comme une bonne nourriture d’être, comme un renforcement d’être, comme une réserve d’être, inépuisable. Toujours présente. Celui de ce matin et celui de ce soir qui lui met cette force dans les jarrets. Ce sommeil d’avant, ce sommeil d’après c’est ce même sommeil sans fond, continu comme l’être-même qui passe d’une nuit à une nuit, d’une nuit à l’autre, qui continue d’une nuit à l’autre en passant par-dessus les jours, en ne laissant les jours que comme des jours, comme des ouvertures.
C’est ce même sommeil où les enfants ensevelissent leur être qui leur maintient, qui leur fait tous les jours ces jarrets nouveaux, ces jarrets neufs. Et ce qu’il y a dans des jarrets neufs : ces âmes neuves. Ces âmes nouvelles, ces âmes fraîches. Fraîches le matin, fraîches à midi, fraîches le soir. Fraîches comme les roses de France. Ces âmes au col non ployé. Voilà le secret d’être infatigables. C’est de dormir. Pourquoi les hommes n’en usent-ils pas ? J’ai donné ce secret à tout le monde, dit Dieu. Je ne l’ai pas vendu. Celui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie. (Aussi celui qui travaille, prie. Mais il y a temps pour tout.
Et le sommeil et le travail, et le travail et le sommeil sont les deux frères. Et ils s’entendent très bien ensemble. Et le sommeil conduit au travail, et le travail conduit au sommeil. Celui qui travaille bien dort bien, celui qui dort bien travaille bien." Méditation poétique de Péguy mais dont nous trouvons l'écho dans les textes de philosophie que nous avons partagés jusque-là. L'enfant sait dormir et c'est parce qu'il sait dormir qu'il court toute la journée. Il ne sait pas encore que le soir il tombera de sommeil, et pourtant c'est dans ce sommeil qu'il ira puiser cette force neuve qui le réveillera le lendemain. Voilà le secret d'être infatigable comme des enfants.
Il faudrait se mettre à l'école des enfants. Infatigable comme des enfants, c'est de dormir. Péguy fait ici du sommeil le coeur de l'être, la réserve d'être. Et comme si la nuit, finalement, était ce qui est le plus important, comme si le jour n'était qu'une fenêtre entre deux nuits, comme si notre vie allait d'une nuit à l'autre en passant par-dessus les jours. Il inverse la perspective de nos existences temporelles. Voilà le secret d'être infatigable, c'est de dormir ! Et pourtant nous ne sommes plus des enfants et nous savons plus dormir, et nous ne voulons plus dormir. "J'ai donné ce secret à tout le monde, je ne l'ai pas vendu. Le secret d'être infatigable c'est de dormir".
"Pourtant on me dit, continue Dieu dans cette méditation de Péguy, qu'il y a des hommes qui ne dorment pas. Je n'aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu. Le sommeil est peut-être ma plus belle création, et moi-même je me suis reposé le septième jour. Celui qui a le coeur pur dort, et celui qui dort a le coeur pur. C'est le grand secret d'être infatigable comme un enfant, et de recommencer tous les matins, toujours neuf, comme la jeune, comme la neuve Espérance. Or on me dit qu'il y a des hommes qui travaillent bien et qui dorment mal, qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en moi !
C'est presque plus grave que s'ils travaillaient mal mais dormaient bien, que s'ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la paresse n'est pas un plus grand péché que l'inquiétude. Et c'est même un moins grand péché que l'inquiétude et que le désespoir et le manque de confiance en Moi. Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas. Ce sont des pêcheurs, c'est entendu, c'est bien fait pour eux. De grands pêcheurs. Ils n'ont qu'à travailler. Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas. Je les plains, je leur en veux un peu. Ils ne me font pas confiance. Ils ont le courage de travailler ; ils n'ont pas le courage de ne rien faire.
Ils ont la vertu de travailler ; ils n'ont pas la vertu de ne rien faire, de se détendre, de se reposer, de dormir. Les malheureux, ils ne savent pas ce qui est bon ? Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour mais ils ne veulent pas m'en confier le gouvernement pendant la nuit. Comme si je n'étais pas capable d'en assurer le gouvernement pendant la nuit... Celui qui ne dort pas est infidèle à l'Espérance et c'est la plus grande infidélité.
Pauvres enfants, ils administrent dans la journée leurs affaires avec sagesse mais, le soir venu, ils ne se résolvent point, ils ne se résignent pas à en confier le gouvernement à ma sagesse, l'espace d'une nuit, à m'en confier le gouvernement. Comme si je n'étais pas capable, peut-être, de m'en occuper un peu, d'y veiller. Ne pas savoir dormir, ne pas pouvoir dormir, ne pas vouloir dormir, ne pas savoir s'abandonner, au fond, vouloir toujours tout maîtriser, tout dominer, tout gouverner, voilà ce qui fait ce grand péché, nous dit Péguy, qui est l'insomnie. "Péché", bien sûr, le mot est dur.
Il est surtout emprunté à un vocabulaire théologique qu'en philosophie nous ne prétendons pas maîtriser. Mais nous pourrions dire avec Péguy que derrière la figure de Dieu il y a au fond la forme de tout ce que nous ne maîtrisons pas. Nous voudrions faire comme si tout dans notre vie était gouverné, tout était maîtrisé, comme si nous étions maîtres de tout. Et c'est la raison pour laquelle nous ne voulons jamais dormir. Pourtant le secret pour être infatigable, le seul secret pour savoir agir, c'est de dormir. Il est évidemment mauvais de ne pas vouloir agir, de ne pas vouloir travailler, mais il est encore plus mauvais, dit Péguy, de ne pas vouloir dormir.
Parce que c'est le signe, le symptôme de notre incapacité à prendre de la distance, du repos, de notre incapacité à nous reposer. Cette méditation de Péguy n'est pas encore achevée, mais vient le moment de nous séparer pour aujourd'hui. Nous reviendrons sur ce texte de Péguy et, à travers lui, nous entrerons dans notre deuxième moment du Découvre-feu, ce sera l'occasion de revenir plus en détails sur cette expérience douloureuse et philosophiquement plus intéressante qu'il ne pourrait y paraître, cette expérience qu'est l'insomnie. Merci beaucoup, et à très bientôt !
François-Xavier Bellamy