L'année 1966, "mirifique", décortiquée par l'académicien Antoine Compagnon
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France Inter, Alibadou, le 6-9. Dans le grand entretien d'Inter ce matin, j'ai le bonheur de recevoir l'un de nos grands intellectuels, un érudit et un penseur d'une modernité aiguë, un esprit libre, professeur émérite au Collège de France, spécialiste de Proust, de Baudelaire notamment, et voix familière de France-Quinte-Saint-Air. Il nous a accompagnés pour passer un hiver avec Matisse, un podcast formidable, devenu un livre qui cartonne et publié aux Équateurs en coédition avec France Inter. Il publie aujourd'hui un essai absolument passionnant sur l'année 1966. 1966, année mirifique, c'est le titre de ce livre qui paraît aux éditions Gallimard. Bonjour Antoine Compagnon. Bonjour.
De l'Académie française, il faut toujours le préciser, nos auditeurs peuvent dialoguer avec vous au 01 45 24 7000 ou sur l'application Radio France. Il y a déjà des questions au standard, mais partons de cette année zéro, le roman de l'année 1966, cette histoire que vous publiez et qui est passionnante. C'est une année dont on a envie de vous demander pourquoi l'avoir choisi. C'est le titre d'un livre, c'est une année où se croisent des monstres sacrés de la littérature pour reprendre la formule de Barthes, Aragon, Sartre, Malraux. Mais pourquoi faire le roman de cette année-là en particulier, Antoine Compagnon ?
Parce que c'est une année cruciale, c'est une année tournant pour moi, personnellement dans ma vie, mais surtout pour la vie de tous les Français. Elle est vraiment au centre entre 1962, la fin de la guerre d'Algérie, la sortie de 60 ans de guerre, et puis 68 qui est une explosion. Mais j'ai l'impression que c'est en 1966 que toutes les courbes s'infléchissent. Et bon, je signale au début, la courbe de la natalité, la courbe de la productivité. Les Français font moins d'enfants, prennent plus de vacances. Soudain, ils se rendent compte qu'ils sont un peu plus riches qu'ils ne croyaient. Ils font des études, ils achètent des livres, ils vont au cinéma.
Et donc, c'est une année de consommation, et notamment de consommation culturelle.
Et on va en parler, c'est assez fascinant votre manière de vous emparer de cette année-là, parce que 1966, c'est justement une réflexion aussi sur ce qui fait événement, sur ce qui fait date. Vous avez cité 1962, vous avez cité 1968. Un peu d'étymologie pour monsieur le professeur de lettres que vous êtes. Mirifique, ça vient d'eux ?
Mirifique, ça veut dire que c'est admirable, que c'est miraculeux. Mais en même temps, Mirifique, c'est un petit mot. Je ne veux pas dire que cette année est miraculeuse. Il n'y a pas de miracle en 1966.
Mais vous vous en émerveillez.
Mais elle est merveilleuse, oui. Elle est merveilleuse, mais on s'en rend compte bien après. Parce que sur le moment, ça paraît une année assez banale. Mais quand on regarde tout ce qui s'enracine pour nous encore aujourd'hui dans cette année-là, elle devient capitale.
Année majeure dans l'histoire contemporaine de la France, je vous cite, année disparate, mais année de nombreux tournants, vous le disiez à l'instant. 1966, c'est la deuxième révolution française. Antoine Compagnon, rien de moins. C'est ce que vous écrivez. C'est une date importante. Vous dites que le sociologue André Mandra a pu parler de seconde révolution française pour qualifier les deux décennies qui commencent au milieu des années 60. Ce n'est pas rien. Ça devrait être comparé à 1789.
Oui, Henri Mandra se parlait de seconde révolution française. Évidemment, on ne s'en est pas rendu compte sur le moment que les choses étaient en train de changer. En 68, on s'en rendra compte. Mais au fond, tous les ingrédients étaient là dès 66. Alors, c'est le sommet de ce qu'on appellera plus tard les 30 glorieuses. Mais là aussi, on ne s'en rend pas compte. Bon, les 30 glorieuses, ça va commencer à se dégrader en 73, mais avec la première crise du pétrole. Mais là, on ne savait pas. On était un peu inconscient, mais les choses bougeaient beaucoup. Et il y avait notamment une production culturelle, intellectuelle considérable.
C'est le moins qu'on puisse dire 1966, année mérifique, on va y revenir. Aragon, Duras, Malraux, Godard. C'est un boom culturel que vous analysez et c'est passionnant. C'est une manière de raconter l'histoire qui, justement, plutôt que de s'en tenir aux grandes figures historiques, s'intéresse au mouvement de fond qui porte sur la jeunesse, par exemple. Et on a avec nous Jean-Louis, qui est au standard et qui a une question qui porte justement sur 1966. Bonjour Jean-Louis. Bonjour Ali, bonjour M. Compagnon. Et bienvenue. Alors, mettez votre casque Antoine Compagnon pour bien entendre Jean-Louis. Posez votre question, Jean-Louis. Merci. Donc, en 1966, la mini-jupe libérait le corps féminin.
Et en 2026, MeToo libère la parole. Selon vous, qu'est-ce que ces deux moments disent de la manière dont une société accueille ou peine à accueillir la liberté des femmes ? Merci pour votre question Jean-Louis. Vous nous appelez de Marseille.
1966 est une année très importante pour les femmes. Vous avez évoqué la mini-jute, mais je crois qu'il y a des choses plus fondamentales. C'est l'année, le mot de l'année, c'est le mot de contraception. Par exemple, dans le film de Godard, masculin-féminin. Masculin-féminin, c'est tout un programme ce titre. Eh bien, il n'est question que de contraception. Lors de la campagne présidentielle de décembre 1965, François Mitterrand, qui mettra de Gaulle en balottage, parle de contraception à une heure de grande écoute. Tous les Français découvrent le mot. Et puis, c'est l'année où les femmes peuvent signer un contrat de travail sans l'approbation de leur mari, sans la signature de leur mari.
Donc, c'est une année très importante pour les femmes.
Le députin Lucien Neuwirth dépose en mai 1966 une proposition de loi qui autorise la contraception orale.
Absolument. Et puis, on peut ajouter que c'est l'année où apparaît le slogan « à travail égal, salaire égal ». C'est un slogan de 1966. Alors oui, au milieu des années 60, il y a en effet de grandes conquêtes féministes ou féminines qui sont lancées. De ce point de vue-là, aussi, c'est une année tournant. Le général de Gaulle a un peu peur des femmes parce que pour lui, les femmes sont les agents de la modernité, plus que les hommes. Il dit dans un de ses discours de la campagne électorale, les femmes, elles veulent des machines à laver, des réfrigérateurs. Les hommes, eux, ils veulent que les enfants ne mettent pas les pieds sur la table.
Donc, il a l'idée que les hommes sont plus conservateurs, les femmes plus modernes. Les agents de la modernité, en 1966, ce sont les jeunes et les femmes.
Et c'est assez formidable de lire sous votre plume, vous l'érudit, vous le spécialiste de Proust, de Baudelaire, je le disais, de vous lire, écrire sur Sylvie Vartan, France Gall, Chantal Goyard. C'est l'année des cheveux longs 1966, de la minijupe, on vient de l'entendre, de Johnny Hallyday, du Transistor, mais aussi du livre de poche, ça c'est une révolution, ça c'est une révolution majeure dans l'accès à la culture.
C'est-à-dire que le livre de poche, bon, il y a beaucoup de jeunes, c'est les boomers qui arrivent à l'âge de 20 ans et ils passent le bac plus que leurs prédécesseurs, ils font des études, ils prolongent les études, alors qu'il n'y en a pas tellement besoin puisqu'il y a plein emploi, et ils achètent des livres. Et c'est la grande époque du livre de poche qui, il commence un peu plus tôt, en 1953 en France, mais c'est un livre, je dirais, bas de gamme dans les années 50. À partir du milieu des années 60, c'est un livre de poche beaucoup plus ambitieux. Bon, je prends l'exemple de Proust, La Recherche du Temps Perdue, passe en livre de poche en 65.
Et pour toute ma génération, eh bien, on a été élevés avec le livre de poche de ce milieu des années 60 qui était ambitieux culturellement.
Ça peut paraître anecdotique, mais ça ne l'est pas vraiment, Antoine Compagnon. Expliquez-nous, alors d'abord, définition, qu'est-ce que la copocléphilie ?
Alors, c'est la manie du porte-clés, 1966, l'année 66 et l'année du porte-clés. Ça n'a pas duré très longtemps, mais les Français collectionnaient les porte-clés. Là aussi, je dirais, c'est une sorte de manie de société de consommation. Bon, il y a toujours eu des porte-clés réclames, ça a continué après cela, mais on a dit, mini-jupes, vous avez évoqué ce qu'on appelle le baby-pop, toute cette mode des chanteuses Sylvie Vartan, Chantal Goya, France Gall, qui sont un peu manipulées par Serge Gainsbourg, qui est là derrière.
Les sucettes de France Gall, notamment, évidemment. Mais ça permet quelque chose qu'on n'avait jamais entendu avant. Voilà. Ça aurait été inconcevable, d'ailleurs, cette chanson, sans un nouveau public, sans cette jeunesse, 1966, c'est l'année d'une des très grandes réformes de l'éducation nationale. Elle est mise en œuvre, pourquoi ? Parce qu'elle répond à la massification, comme on dit aujourd'hui, la massification dans les universités. On assiste au gonflement de la population étudiante.
Alors, massification, toutes proportions gardées, parce que rappelons qu'à ce moment-là, il y a seulement entre 12 et 15% d'une génération qui obtient le baccalauréat. Mais ils vont à l'université et elle explose. La population étudiante augmente de 15% par an. Donc, il faut construire toutes ces universités, toutes ces facultés dans les banlieues de Paris et toutes les villes universitaires de province. Et, en effet, il y a cette raison qui est d'abord démographique de ce choc culturel du pays. Donc, le livre de poche, tous les magazines et toutes les revues qui sont fondées cette année-là, le magazine littéraire, la quinzaine littéraire, on consomme de la culture.
Ce qui inquiète un peu Malraux, qui fait ses maisons de la culture, dans les maisons de la culture. Il voudrait que ce soit une très haute culture.
Oui, il tient l'institution et c'est la culture avec un C majuscule. Il y a quatre monstres sacrés qu'on croise en 1966. Il y a Malraux, qui est au ministère de la culture, Moriac, qui a 80 ans, mais tient d'une main de fer le Figaro. Il y a Louis Aragon, qui tient à la fois l'humanité, les lettres françaises et le Parti communiste, et Sartre, les temps modernes.
Voilà, c'est les quatre grands, disons, en 1965. Et ils vont perdre leur autorité au cours de ce moment-là, en 1966, et on le verra, on le vérifiera en 1968. Ils sont remplacés par une autre génération, mais ce sont des nouveaux maîtres qui ne sont pas tellement plus jeunes qu'eux. C'est Lévi-Strauss, qui a au fond le même âge que Sartre, c'est Lacan, c'est Barthes, c'est Foucault, c'est Althusserre. Ils ne sont pas beaucoup plus jeunes, mais soudain, ceux-là, les anciens, prennent un coup de vieux. Bon, ils sont les défenseurs de l'humanisme, et on dit que l'homme est mort, avec Foucault ou avec Lévi-Strauss. Et c'est la montée en puissance du structuralisme.
Et vous avez raison, vous avez lié ça à la réforme de l'université, la grande réforme de 1966, qu'on appelle la réforme Fouché, du nom de Christian Fouché, ministre de l'Éducation nationale. De l'époque ? Cette réforme, elle supprime l'année de propédutique, qui au fond était l'année de sélection à l'université, donc tout le monde peut poursuivre des études universitaires. Et bon, c'est ça qui sera l'une des causes de 1968.
Il y a quelque chose d'assez frappant quand on regarde les années qui suivent, c'est que ceux que vous appelez les grands mainteneurs de littérature s'éloignent. Aragon et Malraux disparus. Il n'y aura plus de grands écrivains, écrira Roland Barthes dans les années 70. Et pourtant, il y en a une femme qui s'impose. Mais c'est Marguerite Duras. C'est Marguerite Duras. C'est une année Duras. Voilà, c'est ce que vous écrivez. Elle est présente sur tous les fronts, en librairie, sur la scène, dans la presse, à la télé, même au cinéma. C'est l'année où elle explose.
C'est-à-dire, je crois que c'est celle qui a le mieux compris l'année. Elle participe à cette émission de télévision très avant-gardiste qui s'appelle Dim Dam Dom, avant-gardiste et féministe, qui est créée au début de 1966. C'est un magazine mensuel. Et tous les mois, elle a une séquence, qui est un entretien. Et c'est en travaillant avec la télévision qu'elle apprend le cinéma. Et c'est avec ses équipes de télévision qu'elle fera des films dès l'année suivante. Alors, vous avez dit, Malraux, Aragon, bon, ils passent la main. Mais tout de même, ils sont tous les deux en train d'écrire de grands romans. Aragon, c'est Blanche ou l'oubli.
Pardon, c'est pas un roman pour Malraux, c'est les anti-mémoires. Donc, ils sont au travail et ils vont produire des chefs-d'oeuvre en 1966, qui sont publiés en 1967.
Et d'ailleurs, vous faites découvrir une facette que l'on connaît assez peu, de la relation entre Louis Aragon et Elsa Triolet, dont on a l'impression que c'est un couple mirifique ou mythique, en tout cas. L'envers obscur de l'amour mythique, monté en épingle dans Elsa, La Rose, Le Gentil, le court-métrage d'Agnès Varda, je vous cite. Finalement, ça se retourne.
C'est-à-dire qu'au milieu de Blanche ou l'oubli, il y a un trou. Pendant trois mois, Aragon abandonne son roman. Bon, c'est l'actualité politique, c'est le comité central du Parti communiste dont il a la charge, qui s'occupe de la culture. Et puis ensuite, c'est vrai qu'il y a une lettre d'Elsa qui est terrible, qui a été retrouvée bien après, que Caragon, qui est vraiment une sorte de... Enfin, il thésaurise tout. On trouve cette lettre dans le roman, et Elsa lui reproche, au fond, de ne s'occuper que de politique, de sa carrière. C'est une lettre d'accusation, d'une femme qui se sent dépossédée. Très sévère. Et d'une femme qui se sent abandonnée.
Elle est un peu plus âgée que lui, elle se sent plus âgée. Elle dit qu'ils n'ont plus beaucoup de temps à vivre. C'est le dernier moment, et elle pense qu'il est en train de... Enfin, de... Comment dire ?
De sacrifier ce temps à d'autres qu'à elle. Vous parliez de Malraux, et il est important de s'arrêter sur la conception de la culture qu'il portait, et qui est aujourd'hui regrettée par beaucoup, qui aimeraient qu'ils disent « C'était mieux avant ». Il y a Patrick sur l'application Radio France qui dit « En 66, j'ai 8 ans, et je vais voir la grande vadrouille comme plus de 17 millions de Français. » Ça aussi, alors il y a Godard d'un côté, mais il y a la grande vadrouille de l'autre.
Alors la grande vadrouille, c'est le plus grand succès du cinéma français pendant très très longtemps. Alors là aussi, c'est important, parce qu'on a, avec la grande vadrouille, cette image que je qualifie de « bon enfant » de l'occupation, c'était... Bon, ben, c'était pas si grave que ça. Et en même temps, je considère que cette année 66, c'est celle d'un renversement profond. J'ai l'impression qu'au début de l'année, on fait pas encore très bien en France la différence entre les camps de déportation et les camps d'extermination.
Et à la fin de l'année, il y a eu de telles polémiques autour de livres, Anna Arendt et Treblinka de Saint-François Steiner, que les Français ne peuvent plus ignorer ce qui s'est produit, c'est-à-dire ce qu'on appellera un peu plus tard la Shoah. Et puis bientôt, on aura « Le chagrin et la pitié », les livres sur « Le Veldiv » et « La responsabilité française ». Donc là aussi, c'est un moment qui est tournant.
C'est un moment tournant, c'est un moment de prise de conscience, justement, alors non pas de la banalité du mal, pour reprendre le titre d'Anna Arendt, mais de l'atrocité de ce qu'ont commis les nazis et les collaborateurs en France et ailleurs en Europe. C'est une sorte de prise de conscience et c'est finalement, est-ce que c'est le début de la fin de la mythologie de la France résistante portée par le général de Gaulle et André Malraux ?
C'est le début de la fin de ce consensus, je dirais, gaulliste et communiste sur la résistance française. Et, bon, j'emploie le mot de Shoah qu'on n'employait pas à ce moment-là, puisque c'est le film de Lanzmann, mais c'est la prise de conscience de ce qu'a été la Shoah, c'est-à-dire le génocide spécifique des Juifs pendant la guerre, à la faveur de tous ces livres d'actualité. Et puis, dès l'année suivante, il sera question de la responsabilité française.
La responsabilité française, il y a donc tous ces changements absolument majeurs, et il y a Malraux qui défend l'amour de l'art contre la pédagogie. Ça peut paraître très surprenant, on a beaucoup parlé du Louvre ces derniers mois, on a beaucoup parlé de la surfréquentation, le surtourisme est un mot qui s'est imposé dans le dictionnaire. Et Malraux, lui, il tient encore à l'idée d'une sorte de contact magique quasiment mystique avec l'art, qu'il défend par exemple dans son musée imaginaire. Mais à l'époque, il s'agit d'ouvrir l'art à plus de monde, certainement pas au plus grand nombre.
C'est le sommet des maisons de la culture. Malraux prononce un discours très important en mars 1966 pour l'inauguration de la maison de la culture d'Amiens. Et après cela, l'élan est perdu. Justement parce que cette idée de contact immédiat est quasi magique avec la culture, la haute culture. Eh bien, à partir de 1966, on commence à ne plus y croire. On pense que, un, c'est l'éducation, sans éducation, ce que Bourdieu appellera le capital culturel, le capital scolaire. Donc si on n'est pas un héritier, et si on n'a pas eu de bonnes études, la culture, des maisons de la culture, on n'y va pas vraiment. On ne va pas vraiment au musée.
Et puis, il y a aussi l'idée que cette haute culture n'est pas la culture de tous. Il y a un livre très célèbre que Bourdieu fait traduire qui s'appelle « La culture du pauvre ». Et, bon, c'est un peu ce qu'on aura à partir de 1981 avec Jacques Lang, qui fait encore l'actualité, l'introduction d'une autre culture qui est celle de tous les Français. Mais moi, je refuse cette distinction entre culture populaire et haute culture. Vous l'avez vu, je parle de toutes les cultures. Ça, ça me vient du côté rablaisien. À la Renaissance, il n'y a pas de différence entre culture dite populaire et culture dite savante. Nous vivons tous dans la culture populaire et dans la culture savante.
Et je pense qu'il est bon de refuser cette distinction.
Et de retrouver l'esprit de rablais. Alors, on ne va pas revenir sur les événements à l'affaire Ben Barca, à l'opposition Sartre-Foucault. Mais il y a l'un des artistes que vous avez aimés, auxquels vous avez consacré un podcast qui est devenu un livre absolument passionnant. C'est Matisse. Un hiver avec Matisse. C'est l'un des peintres auquel Aragon a consacré un roman. Vous en parlez dans ce livre. C'est un peintre que vous avez fait vivre, revivre sur notre antenne. On voulait vous entendre sur Matisse, alors qu'une immense exposition ouvrira ses portes le mois prochain au Grand Palais. Qu'est-ce qui faisait de lui un monstre sacré de la culture ? Lui, il est mort en 1954.
Il n'aura pas connu l'année mirifique de 1966. Alors, qu'est-ce qui fait de lui un monstre ?
Aragon dit Matisse, c'est la France. Là aussi, il exagère un peu. C'est après la résistance. Matisse est resté en France, n'est pas parti aux Etats-Unis. Qu'est-ce qui fait de Matisse, ce grand peintre ? D'abord, il a vécu très longtemps. Et il y a de grandes époques dans l'œuvre de Matisse. Moi, celle que je préfère, c'est l'époque où il est vraiment en train d'inventer des choses à chaque saison. C'est le début du siècle. Les années 1904-1917. Et puis, la dernière période, 1941-1954, il a été très malade. Il vient d'être sauvé miraculeusement. Et là, il y a une éclosion nouvelle. Moi, ce qui me fascine chez Matisse, c'est cette faculté de, au fond, tout casser ce qu'il a fait jusque-là.
Il a défini les normes de l'art, les règles. Et bien, ces règles, il les détruit pendant la dernière douzaine d'années de sa vie.
Vous disiez dans ce podcast Devenu un livre qu'on a tous un Matisse en tête quand on pense à lui. Le vôtre, c'est la leçon de piano, un tableau devant lequel vous avez eu un choc. Alors, je ne sais pas si c'est le syndrome de Stendhal ou pas, mais j'invite chaleureusement à lire cet hiver avec Matisse. Antoine Compagnon, c'est publié aux Équateurs en coédition avec France Inter. Et puis, 1966, c'est le roman de cette année fondamentale qui est une année mirifique. C'est publié chez Gallimard. Merci infiniment d'avoir été l'invité d'Inter ce matin. Très bonne journée. Merci beaucoup.