L'Afrique : d'un putsch à l'autre
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France Culture, Affaires étrangères, Christine O'Krent. Bonjour à tous, ravie de vous retrouver ce matin, fidèle au poste, pour cette nouvelle saison d'Affaires étrangères. Partons ensemble pour l'Afrique subsaharienne. Voilà plus de deux ans maintenant que le ventre du continent, cette très longue et large succession de pays qui vont de la Guinée-Conakry à l'ouest jusqu'au Soudan à l'est sont l'un après l'autre ébranlés par des putschs militaires. Une épidémie, regrettait le président Macron, s'adressant lundi dernier à la conférence des ambassadeurs, avant même que deux jours plus tard au Gabon, ancienne icône de la France-Afrique, la dynastie Bongo ne soit chassée du pouvoir.
Pourquoi un tel effet domino va-t-il s'arrêter là ? Bien sûr, d'un pays à l'autre, les enjeux ne sont pas les mêmes, qu'ils soient sécuritaires, économiques ou géopolitiques, mais les facteurs de base et les principaux acteurs sont identiques. Une population très pauvre, jeune, en pleine explosion démographique, une société civile épuisée par la corruption des élites et la faillite des institutions, et des militaires, souvent issus du premier cercle du pouvoir, qui posent et s'imposent en libérateurs, fussent pour mettre à leur tour la main sur le pactole. La France perd pied, c'est une évidence, dans ce qui est trop longtemps apparu comme son précaré. Pourquoi un tel affaiblissement ?
Qui donc en tire avantage ? La Russie de Poutine et de Wagner joue la déstabilisation et se sert au passage. La Chine, au contraire, premier bailleur de fonds, craint pour ses intérêts économiques. Pour contrer la junte au Niger, Paris s'argoute par principe et par est bien seul. Pourquoi un tel décalage par rapport à Washington et aux Européens ? Où en est la progression des mouvements djihadistes, dix ans après la première intervention militaire française au Sahel ? Au-delà du fracas des coups d'État, l'islam politique est-il en train de gagner l'Afrique de l'Ouest ?
C'est ce que nous allons comprendre ce matin, grâce à vous, Niagale Bagayoko, vous présidez le centre de recherche qui s'intitule Réseau africain pour la sécurité. Avec nous, en studio, Thierry Vircoulon, ravi de vous accueillir. Vous coordonnez l'Observatoire de l'Afrique centrale et orientale à l'IFRI et vous collaborez à l'initiative globale contre le crime organisée transnationale qui est, si je comprends bien, une organisation sud-africaine. Elie Tenenbaum, vous dirigez le centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales.
Et depuis Montpellier, j'accueille avec plaisir Alain Carsinti, qui est chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement. Thierry Vircoulon, pourquoi cette épidémie de putsch militaire ?
Bonjour. Cette épidémie qui a commencé en 2020 avec le Mali, qui a continué avec la Guinée, le Burkina Faso, qui maintenant est arrivé au Gabon, a évidemment plusieurs causes, mais elle s'inscrit quand même dans une tendance très générale d'une reconfiguration de la politique en Afrique, où on voit, comme vous le disiez tout à l'heure, la montée du mécontentement de la jeunesse, un mécontentement socio-économique très fort.
On voit également l'effondrement des partis d'opposition traditionnelle, le discrédit, évidemment, des classes politiques dirigeantes, et puis, évidemment aussi, l'extension, et malheureusement l'extension du domaine de la rente, puisque ce sont des régimes qui sont essentiellement des régimes rentiers sur les ressources naturelles.
Et on a vu cette extension, qui étaient habituellement ces régimes vifs de ces ressources naturelles, mais petit à petit, cette logique rentière s'est déplacée aussi sur l'économie criminelle, l'économie des trafics, qui est très importante au Sahel, et puis même jusqu'au secteur de la sécurité, puisque avec la guerre contre le djihadisme au Sahel, on a vu les budgets militaires de tous ces pays être multipliés par 3, 4 ou 5, etc. Et donc, ça représente évidemment une rente sécuritaire maintenant extrêmement rémunératrice.
Et puis, le dernier élément, et là je brosse un tableau assez général, outre le désenchantement ou le discrédit de la démocratie dans une grande partie de l'Afrique, c'est évidemment l'intensification de la compétition géostratégique avec des acteurs très agressifs comme la Russie, avec la Chine, mais aussi un certain nombre de pays arabes qui maintenant veulent affirmer leur influence sur le continent.
Mais précisément, par rapport aux pays arabes, on se souvient, même si les résultats évidemment n'étaient pas ceux des instigateurs, mais le printemps arabe venait de la rue. Là, ce sont les militaires qui incarnent le mécontentement populaire et qui sont applaudis. Alors, on sait qu'en Afrique, il y a toujours cette figure du jeune officier intègre, enfin le mythe de Sankara en particulier, qui perdure. Mais pourquoi toujours cette irruption du militaire ?
En fait, il faut replacer ça dans son contexte historique. Depuis l'indépendance en 1960, un certain nombre de pays africains ont en fait une histoire de junte militaire qui est beaucoup plus longue que la démocratie. Au Mali, le lieutenant Traoré avait pris le pouvoir en 1968 et l'a quitté en 1991. La Guinée, ça a été la même chose de 1984 à 2010. Donc, les militaires ont été au pouvoir très longtemps. Au Niger, le président Tanja, qui était un militaire au départ, a pris le pouvoir en 1999 jusqu'à 2010. Donc, il y a cette longue histoire militaire et la grève démocratique n'a pas pris.
Et l'armée reste en effet une sorte de mythologie car ça reste la dernière institution qui fonctionne à peu près correctement alors que les administrations dysfonctionnent structurellement et que l'économie se porte très mal. Et donc, on attend toujours le salut de l'armée.
Et en même temps, la raison pour laquelle, parce que vous faisiez référence au printemps arabe, la raison pour laquelle il n'y a pas eu, hormis le Soudan et le Burkina Faso, de révolte de la rue pour chasser les présidents au pouvoir, c'est aussi parce que des révoltes précédentes de la rue avaient été défaites et qu'il y avait une histoire, si je puis dire, d'échecs historiques de révoltes populaires aussi dans un certain nombre de ces pays. Et donc, c'est l'armée qui...
Et quand je dis l'armée, une partie de l'armée en fait, c'est-à-dire la partie la plus puissante de l'armée, très souvent, c'est la garde présidentielle, c'était le gars au Gabon, c'était le gars au Niger, et c'était le cas en Guinée également, ou alors les forces spéciales au Mali et au Burkina Faso, qui étaient aussi la partie la plus équipée de l'armée. Et donc, il y a aussi des questions de reconfiguration de pouvoir dans l'institution militaire.
Précisément, Niagale Bagayoko, cette différence de grade, si j'ose dire, on voit tantôt des généraux qui sont au sein même, enfin, au sein du premier cercle du pouvoir qui dirige la garde présidentielle. C'est le cas au Niger, c'est le cas au Gabon, dans d'autres pays, Mali, Burkina, Guinée-Conakry, là, ce sont des colonels. Est-ce que ça a une signification ?
Moi, je pense, en effet, qu'il faut vraiment établir des distinctions entre les protagonistes, bien qu'ils tous soient militaires, que l'on voit aujourd'hui à la tête des différents États qui ont été soumis à des putschs. Quand on regarde le cas du Burkina Faso, le cas de la Guinée, le cas du Mali, on voit que l'enjeu générationnel est extrêmement important. Ce ne sont pas les élites de l'armée qui ont pris le pouvoir. même si, on prend le cas du Mali, on n'est pas dans la configuration du coup d'État qui avait eu lieu en 2012.
Il faut rappeler quand même que le début de la crise sahélienne, débute en 2012 par un coup d'État qui est perpétré par des officiers subalternes, là, on a affaire à des officiers de niveau colonel ou lieutenant-colonel, mais qui n'appartiennent pas à la hiérarchie de l'armée, donc qui ont été beaucoup moins associées à la gestion par les civils. Ce n'est pas du tout le cas, comme vous venez de l'indiquer, dans le cas du Gabon ou dans le cas du Niger où, aujourd'hui, les titulaires du pouvoir ont fait partie prenante des systèmes de gouvernance dans le cas du Niger, donc du parti du PNDS et dans le cas du Gabon, donc du PDG, du parti démocratique gabonais.
Et souvent, pardon, je vous interromps, et souvent des militaires qui ont été formés ou entraînés ou cultivés, si j'ose dire, par les puissances occidentales.
Oui, alors, on fait très souvent ce parallèle en disant, regardez, tous ces officiers ont tous été entraînés. en fait, la majorité de toutes ces armées a été entraînée d'une façon ou d'une autre dans le cadre des programmes de renforcement et de restructuration des armées qui ont lieu au cours de la dernière décennie, particulièrement au Sahel pour lutter contre le terrorisme, mais plus largement aussi. Si on prend le cas du Mali, ce n'est pas que l'Occident qui les a formés. On parle souvent du rôle de la Russie. Il est historique au Mali. Alors, bien sûr, il y avait eu une pause dans la coopération dans le cours des années 1990, mais elle s'est poursuivie.
Mais d'une manière générale, on voit surtout que tous ces programmes internationaux, quelles que soient leurs provenances, ne jouent que sur ce qu'on appelle les logiques de train and equip, c'est-à-dire d'entraînement et d'équipement, sans se préoccuper de la gouvernance de ces institutions. Or, ce sont précisément des institutions qui sont parcourues par des dynamiques très politiques, souvent liées à la sphère décisionnelle civile. L'opposition civile et militaire est assez factice en réalité dans l'ensemble de ces pays. Et donc, c'est une illusion de croire qu'entraîner l'armée, c'est simplement une question technique qui permet de renforcer des capacités de combat.
Non, en réalité, en renforçant ces capacités, on donne des moyens d'intervenir dans la sphère politique.
Elie Tenenbaum, on comprend évidemment que ces putsch concernent d'abord le continent africain et les Africains eux-mêmes. Mais là, la France se trouve en première ligne et on voit en fait la façon, la géométrie des réactions officielles à Paris, très différente quand il s'agit du Tchad où en fait on a conforté le fils après la mort au combat du père et le Niger, bien évidemment, et le Gabon où là, Ali Bongo est probablement toujours dans sa résidence après ce très étrange message en anglais et on a vu que les avocats de son épouse ont porté plainte pour séquestration. Mais comment expliquez-vous cette différence de positionnement ?
Bon, d'abord, je pense que c'est important de rappeler qu'aucun de ces coups d'État ne se positionne initialement dans des logiques internationales. C'est-à-dire que ce ne sont pas des coups d'État contre la France, contre le soutien occidental, de réalignement dans un sens ou dans un autre. Je ne pense pas non plus d'ailleurs qu'il faille voir la main dans le choix, la décision du coup d'État d'autres puissances d'ingérence que ce soit Russes ou autres. Ce sont des coups d'État, ça l'a été dit, qui sont initialement des choix politiques dans des contextes politiques nationaux.
Ensuite, effectivement, le positionnement de pays tiers, de pays partenaires de longue date comme la France en l'occurrence. Surtout la France. Surtout la France. Mais il y a d'autres pays, les États-Unis. Le positionnement de ces grandes puissances, de ces grands acteurs internationaux qui sont présents sur le continent africain va varier en fonction évidemment des intérêts qui sont en jeu, de la nature de la relation qui existait précédemment avec le régime, de la perception de légitimité ou non du régime précédent, etc. Dans le cas du président Basoum au Niger, la relation était je pense très solide et même amicale sur le plan personnel entre le président Macron et le président Basoum.
Le président Basoum était au milieu de son mandat. Sa légitimité politique on va dire a été internationalement non contestée et donc on était quand même sur...
et le Niger était devenu un partenaire essentiel de la France et de la communauté internationale et donc il y a une relation qui a été très vive d'emblée de la part de la France condamnant le push et en même temps n'allant pas jusqu'à agir directement pour contrer le coup d'État il n'y a pas eu de contre-coup d'État et la France n'a pas agi unilatéralement de ce point de vue-là Non mais on sait que la France soutient enfin c'est ce qu'on entend c'est ce qu'on murmure soutiendrait une initiative militaire de la CDAO qui est donc a priori une communauté à vocation économique Oui alors elle est restée quand même prudente sur le fait qu'elle soutenait l'initiative militaire elle a dit qu'elle soutenait la CDAO et si la CDAO devait choisir l'option militaire la France étudierait une éventuelle demande en sachant que pour tout un tas de raisons on y reviendra peut-être la perspective à mon avis de cette intervention reste peu probable mais donc c'est le choix français de condamner très vivement les autorités putschistes au Niger qui transforment le coup d'état en un coup d'état qui apparaît comme anti-français c'est-à-dire que en fait les putschistes vont effectivement appeler à ce qui peut exister comme un sentiment un irritant vis-à-vis de la présence militaire française au Niger pour en fait légitimer leur propre présence au Gabon on voit une attitude qui a été assez différente parce que bon les élections ça a été reconnu unanimement au niveau européen mais au niveau français aussi que les élections qui venaient d'avoir lieu et dont les résultats étaient proclamés avaient été entachés par un certain nombre de malversations que la légitimité et ce n'était pas la première fois évidemment que la légitimité du président Bongo à se maintenir n'était pas présente donc sur le principe on condamne le principe d'un coup d'état et d'ailleurs il y a une suspension de la coopération militaire avec le Gabon qui vient d'être annoncé mais pour autant la condamnation est moins vive et inversement on voit bien que le Gabon n'est pas allé dans une surenchère immédiatement anti-française ou anti-impérialiste on voit aussi que donc le général Oligui qui doit prêter serment après-demain donc lundi qui promet plus de démocratie aux Gabonais bon il était lui véritablement au sein du clan Bongo et de multiples manières il aurait des propriétés aux Etats-Unis bien sûr mais là on revient sur ce qu'on disait la discussion initiale sur le lien de cet appareil militaire avec les régimes en place on ne peut absolument pas distinguer la haute hiérarchie militaire et même voilà si j'entends ce que dit Niagale Bagaoko avec la strate un petit peu inférieure des systèmes de pouvoir en revanche il y a des rivalités de pouvoir et on a une forme d'autonomisation de ces appareils militaires et effectivement ce n'est pas toujours exactement la même strata qui agit qui vise d'une certaine manière à se protéger eux-mêmes dans un réflexe un peu corporatiste couper l'herbe sous le pied d'une opposition politique qui existe elle existait au Mali en 2020 il y avait un mouvement de contestation des élections en 2020 finalement le coup d'état est venu un petit peu couper l'herbe sous le pied on le voit au Niger de manière très différente où là aussi on a un réflexe corporatiste puis c'est quand même un général qui venait d'être limogé qui a décidé de prendre le pouvoir parce qu'il était hostile à cette évolution et au Gabon là aussi où finalement il y avait un opposant quand même sur les élections mais on a une autorité militaire qui se saisit du pouvoir oui opposant qui dit d'ailleurs et ma victoire qu'est-ce que ça devient exactement sans qu'on l'appelle de ce point de vue là donc on a une autonomisation d'élites militaires qui font partie du système qui ont profité des prévarications de la corruption etc et qui vont chercher finalement à se dissocier du pouvoir précédent usé décrédibilisé délégitimé en surfant sur effectivement le mythe de l'homme fort le mythe sans kara etc c'est pas encore le cas au Gabon mais on verra ce qu'il en adviendra pour finalement se préserver quand même aussi des intérêts sur le Niger là les indices autour d'un certain nombre de liens avec les questions pétrolières etc montrent que tous ces coups d'état ne sont quand même pas sans lien avec la nature même des régimes qui précédaient alors restons un moment au Gabon avec vous Alain Kersinti vous êtes spécialiste de l'économie gabonaise et en particulier de la forêt du Gabon qui est son principal atout on sait que le paradoxe du Gabon c'est un petit pays un peu moins de 2 millions et demi d'habitants avec un revenu moyen relativement élevé pour cette partie de l'Afrique subsaharienne néanmoins 30% de la population sous le seuil de pauvreté il y a du manganèse ça ça concerne encore une entreprise française il y a du pétrole même si c'est moins important aujourd'hui pour Total quels sont les atouts du Gabon qui pourraient intéresser au delà des intérêts français en place d'autres puissances étrangères
le Gabon a effectivement énormément d'atouts du point de vue de ses ressources naturelles de ses mines vous en avez parlé le pétrole est en déclin Total est parti mais c'est une société perenco-britannique qui a repris les actifs depuis qu'ils sont en train de s'épuiser mais sur lesquels on peut encore sortir du pétrole qui sont moins rentables il y a la forêt donc la forêt c'est effectivement quelque chose sur lequel le Gabon compte d'ailleurs de manière assez intéressante en 2009 Ali Bongo a mené sa campagne avec un argument qui était de dire nous avions avant la rente pétrolière demain nous aurons la rente carbone alors le carbone c'est à la fois ce qu'on peut vendre comme disons autour des forêts c'est une nouvelle économie écologique que le Gabon tente avec un certain succès d'ailleurs de faire émerger il y a également le bois qui est aussi quelque chose d'important mais la forêt ne remplacera absolument jamais le pétrole en termes d'importance économique et ni même les mines puisque on a effectivement des réserves très importantes de manganèse de fer de diamant et encore tout le potentiel minier du Gabon n'a pas encore complètement été utilisé il y a encore beaucoup d'exploration et encore des réserves d'or et autres et d'uranium aussi également est-ce que les intérêts
français restent prédominants parce qu'on a toujours fait du Gabon la caricature pratiquement de la France-Afrique
oui alors les intérêts français restent effectivement très importants le manganèse c'est la Comilogue qui est une filelle des ramettes en fait c'est une co-entreprise c'est une jeune venture à peu près 30% de la Comilogue appartient à l'état gabonais donc très souvent de toute façon dans tous ces cas il y a effectivement des partenariats les chinois sont je dirais en embuscade ils ont effectivement ils exploitent une partie du manganèse ils se positionnent aussi sur l'uranium éventuellement sur l'or mais pour l'instant historiquement comme c'était plutôt des entreprises soit françaises soit anglo-saxonnes dans tous ces pays c'est un peu la même chose au Mali au Niger on en parlera effectivement avec l'uranium les chinois poussent mais disons pour l'instant ils n'ont pas encore investi par contre la Chine est le premier partenaire commercial en termes de fournisseurs de produits à tous ces pays on peut parler Gabon Mali Burkina Faso au Niger
et là Elie Tannenbaum on revient aux enjeux du Niger qui sont très spécifiques pourquoi est-ce que le Niger est devenu pour la France en particulier un pays clé dans cette énorme bande sahélienne d'abord sur le plan économique je pense que quand même c'est important de regarder les chiffres le volume d'échanges commerciaux entre la France et le Niger c'est 180 millions d'euros en 2021 je n'ai pas les chiffres 2022 mais on est quand même sur des choses qui sont extrêmement petites faibles si on regarde évidemment par rapport aux échanges commerciaux de la France en général mais même par rapport aux autres partenaires commerciaux d'un pays comme le Niger et donc sur le plan économique il y a un héritage effectivement qui est celui d'Orano avec l'uranium mais qui s'est réduit avec une diversification des approvisionnements en uranium aujourd'hui pour la France qui fait que de fait le Niger est tout à fait substituable en termes d'importation non c'est un enjeu sécuritaire et c'est lié à l'investissement français dans la bande sahélienne sur la lutte contre le terrorisme depuis effectivement vous avez cité l'opération Serval en 2013 mais en fait dès avant le tournant le milieu des années 2000 sur lequel le développement des groupes djihadistes depuis la frontière algérienne vers le Mali la Mauritanie et puis l'ensemble de cette bande là vers le sud de plus en plus a suscité voilà une réaction de la France à la demande il faut bien le dire il faut toujours le rappeler des états en place qui a donné lieu à des investissements politiques militaires forts dans la zone évidemment le Mali restait quand même depuis 2013 le point nodal de cette présence la situation à l'issue du push de 2020 et surtout la dégradation des relations franco-maliennes 2021-2022 ont placé progressivement le Niger au centre du jeu puisque les relations politiques on l'a dit étaient bonnes avec le Niger et au fur et à mesure que les choses se dégradaient avec le Mali puis avec le Burkina Faso le Niger était devenu finalement la plateforme essentielle de projection de sécurité pour le dispositif militaire français pour autant le président Macron l'a annoncé à plusieurs reprises une volonté de démilitariser l'action française au Sahel malgré les progrès des groupes djihadistes finalement il y a quand même une forme de constat d'essoufflement pour dire le moins de l'approche qui avait été suivie après Serval et donc on est aujourd'hui à peut-être 1500 militaires français au Niger par rapport où il y a deux ans on était à 5000 militaires français sur la bande sahélo-saharienne donc de toute façon il y avait une réduction de la présence militaire française avec une logique franco-nigérienne qui est quand même un petit peu différente les Nigériens étaient beaucoup plus dans la sélectivité dans le choix de la nature du partenariat avec les français mais effectivement le Niger était devenu quand même la pièce centrale de ce qui restait du dispositif dispositif qui était quand même sur le déclin donc dispositif militaire mais le Niger enfin le régime qui a été donc destitué par les militaires jouait un rôle aussi très important sur le contrôle des flux migratoires venant du sud du continent vers l'Europe oui alors là c'était moins un sujet pour la France mais en revanche c'était effectivement un sujet pour l'Union Européenne pour l'agence Frontex qui avait installé un certain nombre de hotspots donc en amont pour veiller au contrôle des flux légaux effectivement le Niger est l'une des voies pas la seule l'une des voies pour le trafic d'êtres humains mais aussi pour le trafic de drogue et un certain nombre de chemins de contrebande vers le monde du Maghreb et notamment vers la Libye et donc il y a un certain nombre de trafics qui intéressent les pays occidentaux dans l'ensemble on n'a pas encore parlé des Etats-Unis qui ont une présence également ancienne au Niger dans le cadre de la lutte contre le terrorisme mais aussi dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue la DIA donc l'agence de lutte contre la drogue aux Etats-Unis a également une présence au Niger et donc le Niger était aussi un partenaire essentiel pour cette lutte contre les différents systèmes criminels Thierry Verculon dans le Figaro de ce matin le ministre des armées Sébastien Lecornu Martial dit la France ne se laissera pas intimider au Niger mais on a l'impression néanmoins que Paris est dans une impasse comment en est-on arrivé là pourquoi n'a-t-on pas mieux perçu l'évolution de la société dans ces pays l'évolution justement de ce personnel militaire au gradé qui ont côtoyé les militaires français et occidentaux depuis très longtemps
oui en effet c'est vraiment le constat un peu tragique pour la politique française ce qui se passe au Sahel et ça concerne cet aveuglement en ce qui concerne les intentions de la hiérarchie militaire nigérienne ou sa prédisposition à l'égard de Paris a été déjà le cas au Mali et au Burkina Faso où en fait ce sont nos partenaires sécuritaires qui nous éjectent du champ de bataille alors il faut quand même rappeler que les américains ont décidé de quitter l'Afghanistan eux-mêmes nous on est éjectés du champ de bataille de la lutte contre le djihadisme par nos partenaires sécuritaires et donc en effet aveuglement sur leurs intentions aveuglement sur leur comment dire bien qu'ils aient été formés en France leur relation avec leurs anciens partenaires militaires français pourquoi probablement et le président de la république en a parlé dans son discours en disant que nous manquons de capteurs alors quand on manque de capteurs alors qu'on fait de la coopération militaire avec des pays depuis 1960 on se demande ce qui se passe au ministère de la défense d'autant plus qu'on a augmenté la présence militaire comme le disait Élie sur place etc donc on se demande comment on fait pour manquer de capteurs donc en effet il y a des questions importantes qui se posent dans l'appareil sécuritaire français sur sa capacité d'analyse et d'anticipation sur ce qui se passe dans les armées africaines partenaires je ne parle pas d'armées lointaines avec lesquelles on n'a pas de relation mais c'est des partenaires depuis longtemps et je crois qu'il y a une manque il y a à la fois probablement une perte d'expertise au niveau français il y a probablement aussi la volonté de ne pas voir certaines évolutions qui sont défavorables il y a plus généralement et là je ne parle pas simplement du ministère de la défense mais aussi du quai d'Orsay le fait qu'on n'ait plus on a été dépassé on est dépassé par des évolutions actuelles qui sont extrêmement rapides et qui s'accélèrent malheureusement et c'est vrai pour l'évolution de la politique africaine dont je parlais tout à l'heure avec la montée d'un populisme qui est aussi beaucoup un populisme numérique comme en Europe il ne faut pas croire qu'on est aussi différent des deux côtés de la Méditerranée donc aveuglement sur des évolutions politiques depuis 10-15 ans aveuglement aussi sur volonté de ne pas voir les critiques contre la politique étrangère française et notamment sur Barkhane parce que Barkhane c'est peut-être des succès tactiques mais ça a été politiquement une catastrophe c'est-à-dire que quand on fait la guerre il faut aussi faire la politique de la guerre et Paris n'a rien fait sur le plan politique en ce qui concernait Barkhane on a l'impression que sur le plan de la gestion politique de cette guerre parce que quand ça dure 8 ans ça ne s'appelle pas une OPEX ça s'appelle une guerre il n'y avait rien qui était fait et que les militaires continuaient leur truc mais qu'en gestion politique c'était zéro et je parle aussi bien des gouvernements Hollande que Macron
Niagale Bagayoko justement la gestion politique cette espèce de myopie en fait à ne pas voir ou à ne pas comprendre les sociétés africaines elles-mêmes est-ce que cela fait aussi partie du ressentiment bien évidemment du ressentiment anti-français que l'on voit dans la rue dans la rue africaine on comprend la part de manipulation mais on sent ce mélange en fait oui d'hostilité et en même temps d'envie oui
absolument je pense qu'au-delà de la myopie ou du refus en effet de faire certains constats qui pour chaque personne qui se rend dans ces pays est absolument manifeste indéniable cela renvoie aussi à des questions de méthode je pense qu'il y a un appareil militaro diplomatique français qui utilise des cadres d'analyse assez classiques finalement qui restent focalisés sur des acteurs perçus de manière assez standardisée et qui refusent notamment de recourir à des instruments d'analyse beaucoup plus sociologiques beaucoup plus anthropologiques ce sont des mots considérés comme presque grossiers ou qui suscitent l'ennui mais c'est de cela qu'on a besoin aujourd'hui lorsque l'on se situe dans le contexte africain actuel on voit très bien par exemple en ce qui concerne ce rejet de la France que la société civile par exemple qui continue d'être présentée comme cet acteur absolument idéal avec lequel on peut traiter on ne doit pas traiter c'est fondamentalement modifié au cours des cinq dernières années on a aujourd'hui majoritairement une société civile en Afrique qui est nationaliste patriote qui se qualifie souvent de néo panafricaniste qui développe un discours non seulement de rejet mais de fierté vis-à-vis de l'occident et cela n'est pas manipulé par d'autres puissances contrairement aux propos que l'on lit encore ce matin de la part du ministre des armées il y a en réalité une convergence de ces mouvements qu'on peut qualifier de réactionnaires à l'image de ce qu'on voit dans le reste du monde c'est ça qui est très intéressant l'Afrique n'est pas marginale de ce point de vue-là et ces discours rencontrent en effet les rhétoriques de puissance internationale qui rejettent non seulement la puissance de l'Occident la contexte mais aussi ses valeurs il ne faut pas oublier qu'au-delà de l'hostilité que suscite aujourd'hui parce qu'elle a été trop trahie trop manipulée la démocratie est utilisée avec des doubles standards qu'on voit encore aujourd'hui le discours du président de la République est très intéressant de ce point de vue-là lorsqu'on quand il parle des faiblesses face au coup d'État on se demande s'il ne parle pas des faiblesses de la France justement face au coup d'État passé vous mentionnez le Tchad cette question est absolument insupportable aux yeux des opinions publiques africaines pourquoi légitimer cette junte au nom de la stabilité donc oui je pense qu'il y a des difficultés à comprendre les tendances profondes mais aussi parce qu'on refuse de changer les instruments d'analyse
Elie Tenenbaum en France on refuse dit Niagalé de changer les outils on a vu une participation européenne aux opérations militaires françaises toujours jugée insuffisante par Paris mais sur le principe et symboliquement néanmoins réelle on a vu à la réunion des ministres des affaires étrangères à Tolède il y a quelques jours à quel point la France est isolée et singulièrement dans le cas du Niger oui non on peut apparaître comme isolé sur la question de l'intervention du soutien à un appui militaire d'une éventuelle intervention de la CDAO mais encore une fois j'ai l'impression que ce sujet là est un peu monté en épingle parce que d'abord Paris n'est pas si proactif que ça dans cette perspective d'intervention et en fait sur le fond du constat politique si vous entendez les chefs d'état européens à Tolède ils condamnent le putsch ils considèrent les autorités comme illégitimes les autorités putschistes comme illégitimes et ils appellent à la restauration de Mohamed Bazoum en revanche là où il va y avoir une divergence c'est que du côté d'un certain nombre de deux européens ils disent surtout surtout privilégions la voie diplomatique etc mais le soutien à la CDAO est très clair dans les discours de Joseph Borrell etc donc bon l'image d'une France totalement isolée à mon avis est à nuancer même si ce qui est clair c'est qu'un certain nombre d'acteurs et surtout les américains ont été un peu plus tempérés dans la condamnation du putsch dans l'idée de pouvoir maintenir finalement des relations avec les nouvelles autorités même si c'était pas tout à fait leur choix ou leur tasse de thé si je puis dire parce qu'ils voulaient avant tout éviter de voir un nouveau pays basculer dans une orbite russe comme on l'a vu en Centrafrique comme on l'a vu au Mali comme on est en train de le voir potentiellement au Burkina Faso et finalement essayer de préserver un peu ce choix ce qui est un peu le choix que la France avait fait à l'époque en 2020 au Mali avec les résultats que l'on sait oui mais quand même Washington a été très clair il y a eu une visite de la secrétaire d'état adjointe la madame Noulan qui n'a même pas été reçue d'ailleurs par le le général enfin le chef de la junte néanmoins les Etats-Unis veulent maintenir cette une base de renseignements qui est tout à fait importante dont la France d'ailleurs sur laquelle la France est beaucoup appuyée vous le disiez tout à l'heure il y a le trafic de drogue il y a le trafic d'êtres humains et il y a le djihad donc pour Washington il n'est pas question de rompre avec le régime au Niger quel qu'il soit disons que enfin je pense pas qu'il y ait aucune conditionnalité de la part des américains il y a effectivement le fait de pouvoir maintenir la lutte contre les réseaux contre le crime et contre le terrorisme et puis il y a l'idée voilà d'éviter quand même encore une fois de voir des compétiteurs stratégiques notamment la Russie arriver pour autant les Etats-Unis effectivement ont tendu la main aux nouvelles autorités en leur laissant une option je pense qu'il y aura aussi quand même des conditionnalités politiques en matière de gouvernance pour l'instant cette main tendue n'a pas été saisie par le général Chiani c'est le moins qu'on puisse dire donc les américains laissent la porte ouverte là où du côté français peut-être aussi fort de l'expérience du Mali et du Burkina Faso il y a eu une condamnation très ferme tout de suite mais en même temps dans une situation ça a été dit par Thierry Vercoulon où finalement il n'y a pas non plus d'options alternatives du côté français donc là on voit quand même un essoufflement des options et des solutions qui s'ouvrent à nous Thierry Vercoulon on a vu que la Russie au Conseil de sécurité des Nations Unies a mis son veto à la prolongation de sanctions contre le régime malien la Chine s'est abstenue ce qui prouve sa modération relative sur l'échiquier africain où ses intérêts sont d'abord économiques et commerciaux néanmoins dans le cas de la Russie on n'a rien vu venir
non on n'a rien vu venir à partir du moment où son outil secret qui était le groupe Wagner est arrivé en Afrique en 2017 on a eu deux ou trois ans là aussi d'aveuglement dont je faisais référence tout à l'heure on n'a pas en effet perçu le risque on voulait aussi maintenir un espace de dialogue avec Moscou donc on laissait ces questions africaines de côté et on les a sacrifiées à tort à mon sens puisque Poutine n'était pas intéressé à un dialogue avec Paris donc là aussi c'était une erreur d'appréciation majeure mais là une erreur d'appréciation de la politique russe
il y a un autre pays dont on parle trop peu me semble-t-il qui est l'Algérie l'Algérie a une frontière de quoi de mille kilomètres avec le Niger quelle position prend Alger
l'Algérie joue évidemment un rôle majeur sur ce qui se passe au Sahel et donc on se rappelle des accords d'Alger qui avaient été signés en 2015 justement pour essayer de résoudre le problème malien là on a vu qu'en effet la diplomatie algérienne s'est agitée ces derniers jours sur le Niger en faisant un tour des capitales ouest-africaines et en essayant évidemment de pousser un agenda de négociation avec l'agent puisque dès le départ elle s'est opposée à une intervention militaire de la CDAO évidemment dans la CDAO la réaction ça a été de dire de quoi se mêle-t-il puisque l'Algérie ne fait pas partie de la CDAO mais elle veut maintenir son influence sur le Sahel et donc elle est très active sur ce dossier nigérien où elle pousse une option de négociation médiation peut-être va-t-elle se retrouver comme médiateur comme ça avait été le cas en 2015 avec l'accord d'Alger dont je parlais sur la crise nigérienne on ne sait pas on va voir en tout cas entre la CDAO et Alger il y a quand même un certain nombre de frictions
et la CDAO le pays évidemment leader c'est le Nigeria
oui c'est le Nigeria d'ailleurs c'était le président du Nigeria qui a pris tout de suite la parole lors du putsch et qui a été très ferme et qui a entraîné si je puis dire ses collègues bon le Niger est en quelque sorte quand on regarde la géographie le petit frère du Nigeria de l'immense Nigeria qui est une très grande population et une très longue frontière avec le Niger
Alain Carcenti pour tous ceux ils sont nombreux en France et en Europe qui s'intéressent à l'Afrique qui sont attachés à l'Afrique on voit d'un côté des programmes de coopération tout à fait importants des programmes d'aide au développement je crois qu'il y a pratiquement 2 milliards d'euros par an qui ont été investis au Niger comment t'expliquer ce décalage entre la situation économique sociale et politique de ces pays et la manière dont on a tenté de les aider au fil de ces dernières décennies
la question de l'aide au développement c'est une question l'efficacité de l'aide au développement est un gros problème parce que il y a énormément de gens au fond qui se servent au passage soit par des détournements soit par des systèmes administratifs très compliqués donc on a vraiment un problème sur les modèles d'aide au développement après il ne faut pas oublier aussi une chose pour la partie de la bande sahélienne le Gabon est un cas complètement différent de ce point de vue c'est qu'une bonne partie du potentiel de croissance économique est bouffée d'une certaine manière et mangée par l'accroissement démographique extrêmement important au Niger on est à 3,7% c'est le taux d'accroissement démographique le plus élevé du monde donc on a de la croissance la croissance peut être tirée par différentes choses y compris d'ailleurs j'ajoute par l'agriculture parce que la situation agricole on a une vision du Sahel qui est un peu faussée par aujourd'hui le Sahel est à reverdy et on a des agricultures qui sont effectivement dont la production augmente on n'a pas de problème de sécurité alimentaire sauf dans les zones où il y a de l'insécurité mais malgré tout on a ce couple politique-public disons avec des problèmes de gouvernance économique très clairement des problèmes des problèmes de corruption des problèmes de détournement de fonds et aussi la croissance démographique très importante qui pose un problème qui pèse sur les institutions publiques qui pèse sur le développement
Miagali Bagayoko que sait-on à ce stade des avancées des mouvements djihadistes on se souvient que cela a été et ça a été rappelé tout au long de cette émission ça a été le motif premier de l'intervention militaire française dans les pays du Sahel que sait-on des avancées donc disons d'Al Qaïda d'un côté et de l'organisation d'État islamique de l'autre ou en tout cas des mouvements qui s'en réclament
alors tout d'abord vous mentionnez très justement la nécessité de différencier les groupes djihadistes les uns des autres parce que là aussi et pas seulement du côté des partenaires internationaux mais aussi du côté des États sahéliens la tendance à aborder cette question de la lutte anti-djihadiste sous le prisme englobant de groupes armés terroristes a aussi empêché de lutter efficacement contre le phénomène puisque aujourd'hui de manière très évidente dans le Sahel central il y a une guerre absolument acharnée entre les groupes affiliés à Al-Qaïda et ceux affiliés à l'État islamique il en est particulièrement le cas dans la région de Menaka du côté du Mali mais aussi dans toute cette zone des trois frontières y compris l'ouest du Niger et le nord et l'est du Burkina Faso mais ce qui est très important et on s'aperçoit pardon également d'une progression de ces groupes qui utilisent comme zone de transit de manière croissante les zones septentrionales des pays côtiers particulièrement le Bénin le Togo le Ghana et la Côte d'Ivoire mais il est aussi important de se rendre compte des autres logiques conflictuels qui peuvent être d'ailleurs liés à ces groupes djihadistes et c'est à mon avis la problématique vers laquelle on s'achemine au Mali c'est celle de la reprise des hostilités avec les groupes indépendantistes Touareg Thierry Vircoulon mentionnait l'accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d'Alger négocié en 2015 ce sont ces groupes armés indépendantistes qui sont concernés par cet accord et Bamako est dans une logique aujourd'hui d'affrontement avec ces groupes qui est très préoccupante certains de ces groupes étant qualifiés par Bamako de terroristes qu'il y a eu des frappes contre eux il y a quelques jours et certains de ces groupes envisageant des rapprochements notamment avec Al-Qaïda donc attention à ne pas se focaliser sur la seule logique des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique mais à regarder plus largement la scène conflictuelle y compris du côté de la communauté Touareg
Thierry Vircoulon ce qui est évident c'est que ni les français européens ni les russes ne sont parvenus à contenir semble-t-il les avancées de ces mouvements islamistes quel que soit leur combat interne si j'ose dire
oui tout à fait parce que en fait depuis le début du conflit il y a 10 ans au nord Mali les choses ont métastasé le conflit a métastasé et maintenant il ne faut pas parler d'un conflit mais il faut parler des conflits puisqu'il y a eu beaucoup de créations de milices communautaires etc.
et que maintenant on a un paysage conflictuel qui s'est démultiplié c'est plus simplement le problème en effet des affiliés de Al-Qaïda et de Daesh c'est maintenant un problème plus général qui est un problème quasiment de guerre civile et avec des enjeux de lutte foncière très important qui ont été réactivés qui s'instruisent dans le temps long au Burkina Faso et au Mali et donc on a une situation qui est inextricable sur le plan conflictuel et qui ne se réglera pas ni avec des mercenaires russes ni avec des drones qui survole le Sahel
Niagane Bagayoko ça veut dire aussi que ces mouvements islamistes apportent en quelque sorte des réponses à des sociétés qui sont encore une fois misérables en surnombre et ces réponses-là expliquent jusqu'à un certain point ce phénomène d'islamisation que l'on voit à l'œuvre finalement dans toute cette partie-là de l'Afrique
Oui bien sûr il y a cet aspect socio-économique mais je pense qu'il ne faut pas mésestimer l'importance de l'aspect idéologique dans la progression de l'islam dans cette zone comme ailleurs d'ailleurs l'islamisme ne progresse pas uniquement dans les zones pauvres sur la scène internationale c'est très important de le rappeler et aujourd'hui tout comme je parlais tout à l'heure de cette société civile de plus en plus conservatrice on voit que là aussi l'alternative qui est considérée par certains comme crédible au modèle libéral démocratique promu par des états en lien avec la communauté internationale multilatérale ou occidentale apparaît aussi comme une alternative on se focalise à mon avis beaucoup trop sur la seule dimension armée de l'islamisme à travers le djihad violent alors que le rôle de l'islam politique est extrêmement important dans la zone les acteurs comme les hauts conseils islamiques que ce soit au Mali que ce soit au Niger où on n'a pas parlé de la Mauritanie mais le rôle de l'islam d'un point de vue politique comme proposant une alternative en termes d'éducation en termes d'administration de la justice est extrêmement importante et il n'est pas à exclure que dans des pays comme le Mali et comme le Niger on se dirige finalement vers une alliance à terme entre des régimes militaires et des acteurs religieux conservateurs très influents au niveau sociétal notamment
Elie Tenenbaum évidemment on parle essentiellement ce matin des pays sahéliens mais on pense évidemment aussi à d'autres pays de l'Afrique de l'Ouest le Sénégal avec des élections qui auront lieu en janvier prochain la Côte d'Ivoire il y a d'autres pays et ces deux-là en particulier qui sont touchés aussi par les mêmes phénomènes oui absolument on a cette extension vers les pays côtiers qui à bien des égards pour un certain nombre de parties au moins de leur territoire retrouvent un petit peu les mêmes situations les mêmes facteurs de risque qu'on avait trouvé au Sahel même si le fonds politique économique est quand même moins alarmant sur les pays du littoral mais voilà je rejoins je pense ce qui vient d'être dit sur les deux précédentes interventions pendant que les coups d'état se succèdent dans les capitales la sécurité dans les zones rurales se dégrade on a le phénomène classique d'encerclement des villes par les campagnes qu'on connait bien dans un certain nombre d'insurrections effectivement avec une offre de gouvernance qui existe de la part des mouvements djihadistes mais aussi avec un effacement de toutes les instances institutions de maintien de la paix de médiation on oublie on l'a pas cité que le Mali a demandé le retrait de la MINUSMA la force de l'ONU qui était garante quand même de ces fameux accords d'Alger ce qui effectivement a débouché directement sur une reprise de la lutte armée de la guerre entre les mouvements indépendantistes du nord on a le bombardement de la ville de Berre d'Annefis près de Kidal il y a quelques jours qui est une dynamique extrêmement inquiétante au Niger aussi on a la haute autorité pour la consolidation de la paix qui avait fait quand même un travail considérable depuis le milieu des années 2000 sur la pacification du nord qui aujourd'hui est complètement sur la sellette avec des signaux extrêmement alarmants sur les toits règlés du Niger qui étaient jusqu'alors quand même restés extrêmement extrêmement voilà pacifiques dans cette zone avec des dynamiques qui pourraient s'enclencher et évidemment des groupes djihadistes qui sont en attente sur les pays du littoral là aussi on a des groupes djihadistes les mêmes en l'occurrence qui ont ces extensions qui sont dans des logiques opportunistes prêtes à saisir la moindre déstabilisation politique la moindre tension est-ce que c'est à l'occasion d'une élection est-ce que c'est du fait d'une répressure qui va être menée ici ou là et pour pouvoir s'implanter bon Sénégal et Côte d'Ivoire aujourd'hui ne sont pas en fait sur le plan du djihadisme les zones les plus alarmantes on regarde quand même beaucoup du côté du Bénin et du Togo mais évidemment ils sont présents sur toute la sous-région Thierry Verculon au terme de cette discussion évidemment je ne peux manquer de vous poser la question le prochain on a quand même l'impression que toutes les explications que vous quatre nous avez livrées ce matin conduisent forcément à nous interroger sur ce qui peut se passer ailleurs c'est-à-dire dans ces pays où je pense au Cameroun où le président Biya est au pouvoir depuis 41 ans il y a évidemment le Congo Brazzaville il y a l'Ouganda enfin bon on peut imaginer que comment dire les mesures de sécurité à Brazzaville et à Yaoundé sont un peu plus resserrées ce matin
oui l'épidémie de Poudj va continuer on en est au quatrième et il va y en avoir d'autres tout simplement parce que comme je le disais il y a un contexte on a un tournant historique en Afrique que Paris n'a pas vu avec une nouvelle politique africaine qui se met en place avec des régimes qui sont très fragilisés par le mécontentement socio-économique de la jeunesse et ce qui est intéressant de voir c'est que bon il y a eu des putschs au Mali et au Burkina Faso qui étaient des pays en guerre qui étaient dans la situation qu'on vient de décrire etc mais on voit que les putschs concernent aussi les pays en paix donc la Guinée et puis maintenant le Gabon et donc il faut s'attendre à ce que d'autres régimes qui sont fragiles vieillissants et qui n'ont plus d'assises dans leur population voient aussi des militaires africains qui maintenant après le quatrième putsch ont réalisé qu'ils peuvent prendre le pouvoir dans une relative impunité peu de choses risquent de leur arriver et donc il va y avoir d'autres pays et je pense qu'il faut regarder les pays qui cette année ont des élections ont des régimes qui sont vieillissants où les gens sont fatigués de leurs dirigeants et par exemple il y a des élections à la fin de cette année à Madagascar auxquelles on ne pense pas et qui sont aussi là où un président très contesté et citoyen français d'ailleurs veut être de nouveaux candidats donc il faut il n'y a pas et on a vu avec le Gabon que l'épidémie s'étend de l'Afrique de l'Ouest maintenant à l'Afrique centrale et l'Afrique centrale comme vous le rappeliez c'est l'Afrique des régimes gérontocratiques avec des gens qui sont là depuis le plus longtemps avec celui qui a la palme c'est évidemment Obiang en Guinée équatoriale qui est au pouvoir depuis 1979 donc il faut s'attendre en effet à ce que des militaires maintenant arrivent au pouvoir et qu'on ait une Afrique en treillis petit à petit comme on a eu une Afrique en treillis qui s'est mise progressivement en place à partir de la fin des années 60 jusqu'à la décennie 70 et 80 et donc c'est un nouveau prétorianisme africain qui est évidemment une mauvaise nouvelle puisque ça signe le deuxième échec de la démocratisation du continent la première c'était après l'indépendance de nouveau régime militaire à la fin des années 60 et puis maintenant après la décennie enfin la deuxième démocratisation avait commencé dans les années 90 et on voit qu'elle est en pleine régression et donc la démocratie en Afrique reste une question avec un point d'interrogation
Et l'Étienne d'un mot cette Afrique en treillis c'est évidemment ce sont Moscou et jusqu'à un certain point Pékin qui en sont les bénéficiaires Oui dans la mesure où les occidentaux aujourd'hui sont pris en défaut de l'offre stratégique qu'ils peuvent faire puisqu'ils se refusent en même temps à offrir des garanties de sécurisation de régime comme ils avaient pu le faire par le passé comme la France l'a fait dans les années 60 au nom d'un certain respect de la souveraineté et en même temps ils imposent une des conditionnalités en matière de gouvernance et donc aujourd'hui cette offre force est de constater moins attractive pour les régimes africains en général et a fortiori ceux issus de coups d'état qui préfèrent se tourner finalement vers des acteurs qui leur demandent moins de compte en matière de gouvernance et qui sont prêts à leur offrir de la sécurisation de régime c'est finalement ce que fait Wagner aujourd'hui dans un certain nombre d'état donc les pays occidentaux la France évidemment mais aussi ses partenaires européens et même américains doivent repenser ce qu'elles ont à offrir à leurs partenaires africains et bien merci à vous quatre Elie Tenenbaum vous avez publié cet été une note de l'IFRI très intéressante sur les défis pour les armées françaises face aux crises de haute intensité et bien évidemment il y a le fameux Ramsès annuel qui va sortir qui sera publié je crois dans une quinzaine de jours je remercie bien sûr Alain Carsinti de la CIRAD Thierry Vircoulon vous publiez dans la revue de culture contemporaine qui s'appelle études qui est la revue jésuite un papier sur le discours anti-français en Afrique francophone et vous avez aussi écrit pour l'IFRI la russe-Afrique à l'épreuve de la guerre Niagale Bagayoko merci à vous vous avez publié en 2019 un papier sur le multilatéralisme sécuritaire africain à l'épreuve de la crise sahélienne voilà ce matin à la réalisation Margot Page à la technique d'Ali Yaha merci à Desich m'a aidé à préparer cette émission et je remercie bien sûr la documentation de Radio France dont l'aide est toujours précieuse dans un instant sous les radars avec Nora Amadi et je m'a aidé
à la réalisation et je m'a aidé à la réalisation