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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins· 11 avril 2025 15 min

Les Visages de l'actu 4/4 · Jordan Bardella : vers les élections présidentielles ?

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Les visages de l'actu, Jordan Bardella, épisode 4, en course vers la présidentielle. Un parcours éclair. Jordan Bardella entre au Front National à 17 ans, devient secrétaire départemental en Seine-Saint-Denis en 2014, puis porte-parole du parti en 2017, aux côtés de Julien Sanchez et de Sébastien Chenu. Deux ans plus tard, il est propulsé tête de liste aux élections européennes qu'il remporte. Aujourd'hui, à 29 ans, il est président du Rassemblement National. Mais est-il pour autant le candidat naturel du parti pour 2027 ? Devra-t-il encore patienter tant que Marine Le Pen, trois fois candidate, n'aura pas officiellement renoncé ?

Le 5 novembre 2022, lors de la 18e Convention Nationale du Rassemblement National, Jordan Bardella est élu président du parti avec plus de 85% des voix. Il l'emporte face à Louis Alliot, maire RN de Perpignan et figure historique du mouvement. Dans son discours de victoire, deux femmes sont remerciées, sa mère et Marine Le Pen.

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Jordan Bardella

Mesdames, Messieurs, mes chers amis, au terme d'une campagne électorale interne riche et vivante, les adhérents du Rassemblement National se sont exprimés et m'ont fait l'immense honneur de me désigner à la présidence de notre mouvement. En cet instant dont vous conviendrez de l'importance dans la vie d'un homme, je pense à deux femmes sans lesquelles je ne serai pas celui que je suis devenu aujourd'hui. Deux femmes auxquelles je dois tout et qui me sont particulièrement chères.

Tout d'abord, ma mère, qui m'a élevé dans la difficulté financière de Drancy à Saint-Denis, qui ne possédait pour seul patrimoine que la dignité d'une femme de devoir et le courage des gens qui se lèvent tôt pour un salaire de misère. La deuxième personne à qui je dois ce que je suis, c'est Marine Le Pen.

2:10
Présentateur

Depuis 2017, Jordan Bardella était porte-parole du RN, au même titre que Sébastien Chenu ou Julien Sanchez. Alors pourquoi lui et pas les deux autres ? Qu'a-t-il de plus pour s'imposer comme dauphin désigné ? Je suis en compagnie du journaliste Pierre-Stéphane Faure qui a publié Le Grand Remplaçant, paru aux éditions Studio Fact.

2:33
Jordan Bardella

C'est vrai que Sébastien Chenu, M. Sanchez, d'autres auraient pu peut-être prétendre à la direction du parti et en premier lieu Louis Alliot, qui était quand même candidat contre Jordan Bardella pour cette élection. Mais en vérité, vous savez, l'investigation que j'ai menée m'a clairement fait comprendre que le Rassemblement National en interne, ce n'est pas une démocratie, loin de là. C'est-à-dire que ce n'est pas au libre choix des militants, etc. Non, non, non. Le Rassemblement National en interne, c'est une autocratie. En haut de la pyramide, il y a Marine Le Pen. Et Marine Le Pen, elle avait choisi son futur président. OK, c'est vrai qu'elle n'a pas exprimé son avis publiquement.

Mais lorsque, dans mon investigation, je vais rencontrer Louis Alliot, lui-même me dit, bon, ma candidature, c'était une candidature de témoignage face à Jordan Bardella. Pourquoi ? Pourquoi voulait-il déposer une candidature ? Je n'ai pas compris pourquoi. Parce que Jordan Bardella, il a besoin de l'onction, de la légitimité du vote des militants. Oui, mais pourquoi Alliot sait-il ? Parce que ce n'est jamais plaisant de se dévouer pour perdre. Sans doute parce que Marine Le Pen lui a demandé. Et donc, il l'a fait en sachant... Quand j'interviews Louis Alliot, il me le dit de manière très claire. Il me dit, tout mon entourage me disait, mais n'y va pas, tu ne pourras pas gagner.

Marine soutient Jordan, tu le sais très bien, tu vas t'abîmer, tu vas abîmer ton image. Et Louis Alliot dit, oui, mais bon, qu'est-ce que les gens auraient dit s'il avait été le seul candidat ?

3:52
Invité

Et avec 22 130 voix, soit 84,84%, Jordan Bardella est élu président du raccordement national.

4:02
Jordan Bardella

Pierre Stéphane Faure, le bardellisme existe-t-il ? Je vais vous raconter une anecdote, je suis en septembre 2023, je suis en interview avec Marine Le Pen dans son bureau à l'Assemblée nationale, et je lui pose la question de manière assez franche, je lui dis, Madame Le Pen, est-ce que le bardellisme, ça existe ? Je me souviens encore de son petit sourire en coin, et du ton sarcastique avec lequel elle me répond, tiens, je n'y avais jamais pensé, ça existera sans doute un jour, vous verrez. Donc aujourd'hui, en tout cas, dans l'esprit de Marine Le Pen, le bardellisme n'existe pas.

Jordan Bardella, c'est son dauphin, c'est son porte-parole un petit peu en or massif, mais non, aujourd'hui, je dirais que le bardellisme n'existe pas, il n'a pas rompu avec le logiciel lepéniste, loin de là. Il s'est autorisé une fois une incartade sur la politique étrangère, c'était en février 2023. Je vais vous raconter les contextes de cette histoire. Plusieurs sources au sein de l'appareil, au sein du RN, m'expliquent qu'à l'automne 2022, après que Jordan Bardella soit devenu président du parti, il demande une réunion avec Marine Le Pen, avec M. Chenu et M. Tanguy. Ça se passe chez Françoise, c'est un restaurant gastronomique qui est proche de l'Assemblée nationale.

Et en fait, le but de cette réunion, c'est d'essayer de pousser Marine Le Pen à bouger sur la ligne internationale et à s'aligner sur Georgia Meloni, c'est-à-dire sur une politique pro-Zelensky, pro-OTAN, fermement opposée à Vladimir Poutine. En substance, Marine Le Pen lui répond « Niet, on ne bouge pas, mes alliés en Italie, c'est Salvini, c'est pas Méloni, et on ne va pas fâcher Vladimir Poutine. » Jordan Bardella, sans doute pour tester les limites de son pouvoir en tant que nouveau président, il va en faire qu'à sa tête et je pense que c'est la seule fois où il défie un petit peu Marine Le Pen.

Février 2023, dans l'Opinion, le journal L'Opinion, il publie une tribune, une interview, dans laquelle il dénonce la naïveté collective des politiques français à l'égard de Vladimir Poutine. Bon, c'est une énorme pierre qu'il envoie dans le jardin de Marine Le Pen, parce que la première des naïfs, c'était évidemment Marine Le Pen qui a toujours été un soutien quasi inconditionnel de Vladimir Poutine. Et là, déflagration dans le parti, tous les cadres n'en reviennent pas. D'ailleurs, je me souviens sur les réseaux sociaux, Twitter, etc. Aucun cadre quasiment du parti n'ose liker ou partager cette interview, parce qu'en fait, c'est un crime de lèse-majesté.

Deux jours plus tard, Marine Le Pen publie un communiqué dans lequel elle rappelle sa vision du conflit russo-ukrainien. La ligne du parti, en fait, c'était une manière de dire à Jordan Bardella « Reste à ta place, la politique internationale, c'est moi, puisque la candidate à la présidentielle, c'est moi.

6:42
Invité

Ne pas avoir de condamnation à son casier judiciaire est pour moi une règle numéro une lorsqu'on souhaite être parlementaire de la République. » Deuxième point qui a pêché dans cette campagne, le gendarme Bardella. Attends, attends, attends, attends, attends. Maxime ? Si Marine Le Pen est condamnée ? Si, avec des si, un appel. Oui, bien, on fait le... Ça veut dire que si Marine Le Pen est condamnée, même s'il n'y a pas d'inéligibilité, même s'il n'y a pas d'exécution provisoire, il n'y a pas de candidature possible pour Marine Le Pen. Si au début de l'année, un juge décide de condamner, peu importe la condamnation, il y aura un appel. L'appel vous rend plus blanc que blanc. Très bien.

Et si l'appel confirme la première sanction et qu'il y a des législatives en 2027, ou une présidentielle en 2027, Marine Le Pen, ne peut pas être candidate parce qu'elle aura été condamnée. C'est ce que vous venez de dire. Mais l'appel ne confirmera pas puisque Marine Le Pen est totalement innocente. Ça, c'est ce que vous dites. C'est ce que je crois, c'est ma conviction. Mais vous venez d'édicter une position de principe qui est de dire que s'il y a condamnation, il n'y a pas de candidature. Et ça vaut pour tout le monde, on est d'accord.

7:42
Jordan Bardella

Aujourd'hui, clairement, Marine Le Pen, on a compris qu'elle n'allait pas passer la main. Elle ne va pas renoncer. Elle ne va pas s'effacer au profit de son parti, au profit de Jordan Bardella. Elle ira jusqu'au bout des recours judiciaires qu'elle peut formuler. Donc, je ne vois pas Jordan Bardella défier Marine Le Pen. Il a seulement 29 ans aujourd'hui. Et en 2027, il aura 31 ans. Il a le temps, Jordan Bardella. Et puis, surtout, je pense qu'il a l'intelligence stratégique de ne rien faire pour attaquer frontalement Marine Le Pen. Il ne sera pas brutus, Jordan Bardella, parce qu'il a tout à perdre. Il attendra qu'elle lui transmette le flambeau.

Et à mon avis, s'il faut attendre 2032, il attendra 2032. Il a le temps. En 2032, il aura 36 ans. Rendez-vous compte, il y a 10 ans, il était inconnu. Aujourd'hui, il est président du Rassemblement National. Il est extrêmement populaire, en tout cas au sein de l'électorat du Rassemblement National. Oui, il est impatient, mais il est aussi stratège. Et il a toujours un coup d'avance, Jordan Bardella. Il pense à l'avenir. Vraiment, il anticipe, etc. Jordan Bardella, ce n'est pas une intelligence académique. Ce n'est pas une grosse tête. Ce n'est pas quelqu'un qui a une grande culture politique avec des idées. Vous voyez, un corpus idéologique extrêmement structuré.

Jordan Bardella, ce n'est pas ça. C'est une intelligence un petit peu plus instinctive. Voilà, c'est ça, Jordan Bardella. Et c'est aussi un stratège. Donc, non, il ne défiera pas, à mon sens, Marine Le Pen, parce qu'il aurait tout à perdre.

9:10
Présentateur

Dans quelques heures, plus rien ne sera jamais comme avant. Je le sais, qu'importe le verdict des urnes. Nous sommes le dimanche 7 juillet 2024. Il est midi lorsque je m'apprête à quitter le tarmac de l'aéroport de Nice et à rejoindre Paris. Il fait beau temps et le calme des vagues de la mer Méditerranée détonne avec l'atmosphère qui règne en France depuis plusieurs jours. Ce dimanche ne ressemble à aucun de ceux que j'ai connus. Il est loin le temps où, adolescent, je guettais depuis la fenêtre de ma chambre le grabuge au pied de la cité HLM. Dans quelques heures, à 28 ans, je deviendrai peut-être Premier ministre de mon pays.

C'est dans cet état d'esprit et avec cette ambition que je me suis présenté aux Français durant ces quatre intenses semaines de campagne. Et maintenant, que va-t-il se passer ? Je songe aux derniers jours. J'ai eu l'humilité de m'y préparer, avec toute la force et l'énergie nécessaires, sans jamais oublier d'où je venais. Ma nature est ainsi faite. Chaque soir, avant de m'endormir, je me suis demandé s'il existait un âge où l'on pouvait se dire prêt à exercer le pouvoir. Je l'ignore. Je sais, en revanche, que la cause dont je suis le porte-voix dépasse les seuls destins individuels. Ce soir, ou après-demain, mes idées l'emporteront. J'en ai l'intime conviction.

10:25
Jordan Bardella

Jordan Bardella, c'est vrai qu'il a un côté gendre idéal. Et en fait, c'est voulu parce que c'est le champion de la dédiabolisation. C'est le chevalier servant de la dédiabolisation, de la normalisation. Appelez ça comme vous voulez, la stratégie de la cravate. C'est-à-dire, en gros, rendre le Rassemblement National fréquentable et pour que, notamment, les élites économiques puissent envisager qu'un jour, ils aient les reines du pays. Donc, c'est son rôle. Jordan Bardella, il a un rôle qui lui est assigné par Marine Le Pen. C'est pas un trublion qui fait ce qu'il veut au sein du parti. Non, il a un rôle. Son rôle, c'est porte-parole.

Son rôle, c'est bretteur dans les débats parce qu'il est bon. Il a de la répartie. Et parfois, il est assez piquant dans sa répartie, d'ailleurs. Je me souviens de certains extraits avec Gérald Darmanin, notamment. Donc, Jordan Bardella, il est extrêmement bon en débat. Mais c'est vrai qu'il a ce côté lisse, gendre idéal. C'est ce qu'on lui demande. C'est ce que Marine Le Pen lui demande. C'est rassure les électeurs. Il a les dents très blanches, les cheveux très bien gominés. Le costume est toujours cintré parfaitement. Et il est aussi dans la séduction de l'électorat Jordan Bardella. Je regardais les résultats aux dernières européennes.

Les femmes ont assez massivement voté pour leur Rassemblement National. C'est nouveau. Ça n'existait pas avant ça. Et je pense que ça, c'est aussi l'effet Jordan Bardella, notamment chez les maires célibataires, dans les milieux socio-économiques assez modestes.

11:40
Invité

C'est vrai que sous ses airs de gendrée idéale,

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Jordan Bardella

sous son élocution toujours bien cadrée, ses prises de parole, il dérape jamais, quasiment. N'oublions pas que Jordan Bardella, selon moi, est profondément d'extrême droite. Tout son parcours le prouve. Les gens qui l'ont soutenu tout au long de sa carrière politique jusqu'à aujourd'hui le prouvent. Et puis, j'ai certains exemples en tête. Par exemple, il y a quelques années, il a publié une tribune dans Marianne, Jordan Bardella, où il donnait sa vision de la République. Laissez-moi vous dire que la vision de la République de Jordan Bardella, elle fait un petit peu froid dans le dos.

C'est-à-dire que lui estime que la volonté du peuple est au-dessus de la République, et plus forte que l'esprit démocratique qui anime notre République. C'est pour ça qu'il pousse sans arrêt au référendum, en fait, pour tenter de changer la Constitution. S'il prenait le pouvoir un jour, la première chose que ferait le Rassemblement National, ce serait sans doute demander un référendum sur l'immigration, et en fait, obtenir la possibilité de changer la Constitution pour imposer la préférence nationale. Parce que ça, on l'oublie un petit peu, mais quand même, le Conseil d'État lui-même a jugé, il y a encore quelques mois, que oui, le Rassemblement National était d'extrême droite. Pourquoi ?

Parce que leur programme contient des mesures xénophobes et discriminatoires, notamment la préférence nationale, qui en fait reviendrait à instituer une discrimination étatique dans notre pays, selon où vous êtes né, selon qui sont vos grands-parents et arrière-grands-parents, vous n'auriez pas les mêmes droits, on créerait des citoyens de seconde zone. Ça, pardon, mais c'est le vieux logiciel frontiste, cette xénophobie-là.

Et puis, il y a un exemple encore très récent, durant les législatives de cet été 2024, l'une des propositions de campagne portées par Jordan Bardella et par les cadres du Rassemblement National, c'était d'interdire la commercialisation et la vente et l'importation de viande cachère et halal en France. Donc, encore une fois, finalement, de stigmatiser les communautés juives et musulmanes de France. Ça, c'est le vieux logiciel frontiste. À mon sens, ça n'a pas changé.

13:52
Présentateur

Voilà bientôt dix ans que Jordan Bardella s'emploie à lisser l'image de son parti. Depuis qu'il a pris la tête du RN, l'ambition est claire, faire de ce parti un parti comme les autres, plus républicain, plus fréquentable, presque plus démocrate que démocrate, en façade du moins. Car derrière le vernis, quelques constantes demeures, l'adhésion aux théories du grand remplacement, la proximité avec les milieux identitaires, la fidélité à la ligne mariniste, dont il reste l'un des héritiers les plus disciplinés. Alors, Jordan Bardella changera-t-il l'essence du RN ou n'en changera-t-il que l'apparence ? Suffira-t-il de gommer les outrances pour effacer l'histoire ?

Et surtout, parviendra-t-il à faire ce que ni Jean-Marie Le Pen, ni Marine Le Pen n'ont réussi ? Faire accéder le Rassemblement national au sommet de l'État. Les visages de l'actu ont été produits par Victoria Géraud-Vellemont, réalisés par Anne de Pelchin, à la technique Noé Chaban-Grégory Wallon. Les lectures étaient de Simon Denis à la coordination Camille Renard.