Jours fériés : les Français sont-ils prêts à se sacrifier ?
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
france.tv access ... - S.Brakhlia: Bonsoir et bienvenue dans "C dans l'air l'invité".
Bonsoir, N.Bouzou. Vous êtes économiste et directeur du cabinet d'analyse Asterès. "Les Français doivent travailler plus", c'est ce que dit F.Bayrou, qui propose donc de supprimer 2 jours fériés. - S.Brakhlia: Avec cette mesure, le gouvernement espère un rendement de 4,2 milliards d'euros.
Mais déjà, sur le principe, travailler plus pour produire plus, est-ce que ça veut dire que les Français ne travaillent pas assez? - N.Bouzou: Ils ne travaillent pas assez par rapport à la taille de notre système social, qui est en déficit.
Pour garder l'assurance-chômage et les retraites, vous avez un léger déficit. Et je ne parle pas de l'Etat, où vous avez un déficit gigantesque. On a un Etat providence très développé en France, nos concitoyens y sont très attachés.
Mais en face, on n'a pas les recettes suffisantes ni la quantité de travail suffisante. - S.Brakhlia: Donc on ne travaille pas assez par rapport aux besoins avec notre système, mais au niveau européen, on travaille autant que nos voisins? - N.Bouzou: Oui, et parfois même un peu plus.
Cette idée des Français paresseux, le pays des 35 heures...
Ca n'existe pas vraiment. Si vous prenez les gens en France qui travaillent à temps plein, ils travaillent pas loin de 40 heures, en réalité. Les étrangers ne comprennent pas ça très bien, mais 35 heures, ce n'est pas la durée du travail en France.
C'est la durée du travail à partir de laquelle on a des dispositifs dérogatoires où on paie des heures supplémentaires. Les gens qui travaillent à temps complet travaillent pas loin de 40 heures. Même si vous ajoutez ceux qui travaillent à temps partiel, on arrive à quelque chose comme 36 heures.
C'est plus que l'Allemagne, plus que les Pays-Bas. - S.Brakhlia: Quand on se compare, on n'a pas à avoir honte. - N.Bouzou: En revanche, les gens qui bossent en France travaillent mais il y a pas mal de gens qui ne travaillent pas.
Et là, il y en a plus qu'ailleurs. - S.Brakhlia: On va rentrer dans le détail.
Quand on parle de 2 jours fériés, ça veut dire que les Français vont travailler 2 jours de plus sans être payés? - N.Bouzou: Oui.
Si vous avez un salaire mensuel de 1000 euros brut, ce salaire ne va pas changer après la suppression des 2 jours fériés. En réalité, c'est un gain pour les entreprises. Si les salariés travaillent plus, elles ne sont pas payées plus, dans un premier temps, c'est un gain pour les entreprises.
Mais dans ce cas, l'Etat met en place un prélèvement exceptionnel sur les entreprises. Là, ça ira à l'Etat, à la Sécurité sociale, où le veulent les pouvoirs publics. Je sais que c'est un peu compliqué, ce n'est pas de ma faute...
C'est un peu le dispositif mis en place il y a très longtemps par J.-P.Raffarin pour le lundi de Pentecôte.
L'idée à l'époque était de financer la dépendance. - S.Brakhlia: On contribue pour financer davantage le système.
Je reviens sur les entreprises...
Effectivement, elles vont avoir des gens qui vont travailler pour pas un euro de plus. Mais cette ponction faite par l'Etat, on sait à combien elle va s'élever? - N.Bouzou: Non, justement.
On laisse un peu de marge de négociation aux partenaires sociaux. D'autant que du point de vue légal, il faut laisser les partenaires sociaux définir les modalités concrètes de ce type de mesure. - S.Brakhlia: Alors, comment F.Bayrou arrive à 4,2 milliards de rendement? - N.Bouzou: Honnêtement, c'est beaucoup. - S.Brakhlia: Il est trop optimiste? - N.Bouzou: Globalement, le plan est plutôt bien fait et je le soutiens, mais c'est un peu optimiste, oui.
Il y a ce prélèvement dont je viens de parler, peut-être 2 milliards, ce n'est pas encore clair... - S.Brakhlia: Le lundi de Pentecôte, c'était 0,3 % de la masse salariale.
Ce n'est pas énorme. Les entreprises y gagnent malgré tout? - N.Bouzou: Il y a 2 idées.
Il y a les recettes issues de ce prélèvement dont je parle, mais aussi le fait que si on travaille 2 jours de plus, on va produire plus. Grosso modo, ça doit être quelque chose comme 3 milliards d'euros de production supplémentaire. Et sur cette production, vous avez tout un tas de prélèvements classiques qui s'appliquent.
Les prélèvements obligatoires en France, c'est 42 % du PIB. C'est beaucoup. On arrive donc à peu près à 4 milliards. - S.Brakhlia: Sauf que l'une des conséquences de la transformation de 2 jours fériés en jours travaillés, c'est de la consommation en moins.
C'est ce que disaient les professionnels du tourisme ces derniers jours. Ils ont raison? - N.Bouzou: De leur point de vue, oui.
S'il y a 2 jours travaillés en moins, il y a moins de ponts. Ce sera sans doute au mois de mai, même si ça reste à définir. Les gens partiront moins en week-end.
Pour le tourisme, ce n'est pas une bonne affaire. Mais j'ai envie de dire aux acteurs du tourisme que la situation financière de la France est catastrophique. On se connaît depuis longtemps, je ne verse pas spontanément dans le catastrophisme, mais elle est catastrophique.
Il faut mettre un garrot! Il faut faire quelque chose tout de suite. Sinon, on va vers une crise très grave et là, ce sera de toute façon cataclysmique pour le secteur du tourisme. - S.Brakhlia: Pourquoi le Premier ministre choisit cette option?
Ce n'est pas un peu étrange de proposer cette mesure des jours fériés aujourd'hui, en s'attaquant directement aux gens qui travaillent, alors qu'E.Macron, il y a quelques semaines, regrettait que le modèle social français reposait trop sur les actifs. - N.Bouzou: Le plan Bayrou tape absolument sur tout le monde.
Là, c'est sur le salarié, mais c'est aussi sur les demandeurs d'emploi, les retraités, les entreprises, les hauts revenus. En réalité, sur la fonction publique aussi...
L'efficacité du plan Bayrou, c'est de taper très large et sur tout le monde. - S.Brakhlia: Sauf qu'il y en a qui disent, notamment à gauche, qu'il ne tape pas assez sur les plus riches.
Un exemple, la taxe Zucman, qui propose de taxer à hauteur de 2 % les 1800 foyers fiscaux les plus riches. En fait, ce sont ceux qui ont plus de 100 millions de patrimoine. Ca rapporterait 20 milliards d'euros, alors qu'on en cherche plus de 40. - N.Bouzou: Je suis en désaccord complet avec ces calculs.
Si vous mettez la taxe Zucman, tous les gens qui sont propriétaires de leur entreprise aujourd'hui, et c'est notre grande force en France car elles valent des dizaines ou des centaines de milliards d'euros...
Vous les mettez dans l'impossibilité de payer cette taxe. C'est 2 % qui portent sur des milliards d'actions d'entreprise. Ce serait très supérieur aux revenus de ces personnes.
Je serais ravi de rentrer dans les détails, mais je pense...
Si l'idée était de dire qu'on va prendre 2 % aux plus riches, que ça va être indolore et que ça va résoudre les problèmes financiers de la France, je dirais 1000 fois oui! D'autant plus que je ne suis pas dedans...
Mais ce n'est pas une bonne idée. - S.Brakhlia: F.Bayrou a d'autres pistes pour renflouer les caisses de l'Etat.
Les syndicats ont jusqu'au 15 novembre pour discuter avec le patronat d'une nouvelle réforme de l'assurance-chômage. Il faudrait atteindre 2,5 milliards d'euros d'économies par an en moyenne jusqu'en 2029 et, au-delà, a minima 4 milliards d'euros d'économies. Comment expliquer aux Français qui nous regardent et qui cotisent en travaillant pour le régime de l'assurance-chômage que s'ils ont un coup dur, ils vont voir leurs droits diminuer? - N.Bouzou: S'ils ont beaucoup cotisé, ils ne verront pas leurs droits diminuer.
L'idée de la réforme est justement de durcir les conditions d'accès à l'assurance-chômage. Au fond, il faut avoir cotisé relativement longtemps. - S.Brakhlia: La durée minimale, là, c'est 6 mois. - N.Bouzou: Donc, c'est d'aller sans doute...
Certains pays autour de nous vont jusqu'à 10 ou 12 mois. De ce que j'en comprends, il ne s'agit pas de diminuer l'indemnisation chômage mais simplement de dire qu'il faut avoir cotisé un peu plus longtemps que par le passé pour accéder à l'assurance-chômage. Honnêtement, c'est assez classique.
C'est ce qu'avait fait l'Allemagne au début des années 2000. - S.Brakhlia: Mais le dernier tour de vis concernant l'assurance-chômage, c'était l'année dernière.
C'est entré en vigueur il y a moins de 6 mois. C'était censé être un accord pour 4 ans. Ce n'est déjà pas suffisant? - N.Bouzou: Non.
L'assurance-chômage est à nouveau en léger déficit. Grosso modo, ce que veut faire le Premier ministre, c'est ce que G.Attal avait prévu de faire.
De mémoire, ça doit être la 4e réforme de l'assurance-chômage depuis le premier quinquennat. Mais c'est ce que voulait faire G.Attal avant la dissolution.
C'est très difficile de comparer les systèmes d'assurance-chômage, car les critères sont nombreux, mais ça ne fait pas de nous...
La France reste un Etat social, même après cette réforme. Ca nous met dans la moyenne, quoi. - S.Brakhlia: Mais si on compare avec l'Allemagne, l'Etat français débourse moins pour un chômeur que l'Etat allemand. - N.Bouzou: Mais l'Etat allemand n'est pas un déficit.
La situation financière n'est pas la même. - S.Brakhlia: Pour les jours fériés ou pour l'assurance-chômage, les organisations syndicales sont contre.
Elles ont décidé de se regrouper le 1er septembre pour organiser une mobilisation. Il faut s'attendre à une rentrée très agitée socialement? - N.Bouzou: Mes 20 ans d'expérience sur ce sujet, c'est que tout ça est très prévisible.
Le jeu médiatique, c'est aussi de dire que la rentrée va être chaude... - S.Brakhlia: On suit les annonces des syndicats. - N.Bouzou: C'est assez classique.
Les "gilets jaunes", à l'inverse, c'est plutôt sur le prix du carburant et de la baisse de la limitation de vitesse sur la départementale. Là, ça a été une vraie crise sociale pour le pays. Tout ça était imprévisible.
Mais les syndicats sont grosso modo contre toutes les propositions du plan Bayrou, c'est vrai. - S.Brakhlia: Même les formations politiques de gauche et le RN...
Donc un risque de censure? - N.Bouzou: Absolument. - S.Brakhlia: Et il se passera quoi, économiquement, alors? - N.Bouzou: Soit pas de budget, donc le budget de cette année, divisé par 12...
A la fin de chaque mois, on voit si on peut voter à nouveau le budget. Mais je déconseille de faire ça cette année. Sinon, on cherche à nouveau un Premier ministre qui va pouvoir faire un budget.
Pardon, mais la situation financière n'est pas drôle.
François Bayrou