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interviewLe Média· 22 juin 2020 15 min

UN AN APRÈS, TOUJOURS PAS DE JUSTICE POUR STEVE

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Salut à toutes et à tous. Nous sommes le lundi 22 juin 2020. Vous êtes sur la web TV Le Média, financée à 100% par nos socios et nos donateurs, qui garantissent notre indépendance.

Vous regardez le quinzième épisode de notre tour de l’actualité bi-hebdomadaire, diffusé aussi les vendredis. Aujourd’hui, nous allons parler...

De l’an I de la mort de Steve Maïa Caniço, mort un 21 juin, ou plutôt dans la nuit du 21 au 22 juin 2019, décédé pour être sorti de chez lui à l’occasion de la fête de la musique. De la police, donc forcément, des problèmes politiques de fond qu’elle pose. De François Ruffin, qui essaie, dans une interview à Mediapart, de politiser justement le malaise démocratique que posent désormais nombre de comportements policiers en France.

Mais aussi de la convention citoyenne pour le climat, de ses préconisations et des réactions très révélatrices de certains milieux, notamment au regard de leur rapport à la citoyenneté et à la démocratie. C’est parti. Merci.

Merci à David Perrotin, du média en ligne Loopsider. Merci d’avoir donné, dans le cadre d’un reportage émouvant, la parole à Johanna et Karl, les frères et soeurs de Steve Maïa Caniço. Qui ont mis des mots sur leur colère, sur leur peine, sur l’absence.

Et qui ont dit à la face du monde qui était celui dont la mémoire a plané, hier, sur la fête de la musique. Quel souvenir vous voulez que les gens gardent de lui ? La banane.

Le grand sourire et surtout la main sur le coeur. C’est vraiment lui la main sur le coeur. C’est vraiment un exemple d’humanité.

C’est ce que tout le monde devrait être à l’intérieur de soi. La gentillesse. Il y avait tout en fait.

Il était vraiment innocent. Comment un innocent meurt, en 2019, suite à une rencontre avec la police ? La question est éminemment politique.

Et cette histoire est emblématique. Ces images témoignent d’une soirée qui a très mal tourné. Et pourtant c’était le 21 juin, le jour de la fête de la musique à Nantes.

Sur un quai abandonné en bord de Loire, environ 300 personnes se sont rassemblées autour des murs d’enceintes qui diffusent de la musique techno. Il est un peu plus de 4 heures du matin lorsqu’une vingtaine de policiers débarquent pour couper le son, l’heure légale de fermeture. Leur présence vire à l’affrontement.

Jets de projectiles contre matraques et lacrymos. Dans la fumée et dans la panique, plusieurs personnes tombent à l’eau avant d’être secourues. Mais l’un d’entre eux, qui ne sait pas nager, se noie et meurt.

C’est Steve Maïa Caniço dont le corps est retrouvé plusieurs semaines plus tard. Et la seule question naturelle, de bon sens, que l’on se pose est : pourquoi être allé charger avec du gaz lacrymogène, au bord d’un fleuve dangereux et en pleine nuit, des gens qui ne dérangeaient en réalité personne parce qu’ils s’amusaient loin de toute habitation ? Pourquoi l’avoir fait alors que ni la mairie ni la préfecture n’avaient fixé la limite horaire de la fête à 4 heures du matin ?

Comment expliquer qu’un an après les faits, il n’y ait eu aucune mise en examen, et que la vérité définitive sur la dernière fois que le téléphone de Steve a borné ne soit pas encore établie et connue ? Tout cela nous amène à une question : comment les représentants de la force publique traitent-ils les personnes considérées comme marginales dans notre République ? Aliyah, une amie de Steve, a prononcé des paroles fortes devant un journaliste du Monde.

Les policiers n’auraient pas levé le petit doigt si, sur le quai Wilson, ils avaient trouvé un ballet de danse, un concert de musique classique ou un rassemblement de gens buvant du champagne, assène Aliyah Masy. Cette forme de répression s’orchestre toujours contre les musiques alternatives. On se sent tout le temps exclus, cela soulève une espèce de rage de tous les côtés.

Une République dont un très grand nombre de bras armés a un problème avec les marges, les originaux qui suivent une autre route que celle des “braves gens”, mais aussi avec les minorités, se porte-t-elle bien ? Non. Comment en sortir, autrement que par des slogans rageurs, dans le style ?

Et tout le monde déteste la police ! Et tout le monde déteste la police ! Le député François Ruffin a réfléchi sur le sujet, et a fait le point dans une interview très intéressante accordée à Mediapart.

François Ruffin qui a souvent eu des accrocs avec le comité Adama, et qui est accusé d’être en retrait, voire fuyant, en ce qui concerne les problématiques qui touchent les quartiers populaires, notamment dans les rapports avec la police. François Ruffin qui, si on le lit entre les lignes, considère les policiers comme des prolos comme les autres. Ecoutons ce qu’il a dit à Mediapart.

Mon hypothèse, c’est que la corporation policière affiche d’autant plus une puissance, une intolérance vers l’extérieur qu’elle est minée de l’intérieur par une grande fragilité. La police ne va pas bien. Les policiers ne vont pas bien.

Les équipes sont démembrées, la hiérarchie intermédiaire écrasée, le temps compté, la solidarité émiettée… Du temps de Jospin, un cap était fixé : la police de proximité. Avec Sarkozy, changement de cap, mais un cap toujours : faire du chiffre. Ce qui donne la “bâtonnite”, m’a expliqué un agent, c’est-à-dire qu’il vaut mieux interpeller deux “shiteux” plutôt qu’un gros trafiquant.

C’est la tarification à l’activité (T2A) hospitalière appliquée aux commissariats. Policiers, aide-soignants, même combat ? Pourquoi pas, au fond ?

Sauf qu’il n’est pas sûr que la majorité des policiers “de base” se positionne ainsi. Il est clair qu’un citoyen appartenant aux classes populaires et aux classes moyennes a toujours le choix de s’assimiler à ceux de sa condition ou à ceux vers lesquels il voudrait tendre. On choisit toujours à quel wagon se raccrocher.

C’est là qu’intervient le biais de socialisation politique, et qu’on entrevoit le bénéfice que peut tirer un pouvoir néolibéral d’une police gangrenée certes par endroits par l’idéologie fasciste. Car au fond, les deux écoles de pensée, si elles divergent en de nombreux points, ont un ennemi commun : l’idéal égalitaire. Et un autre, quand on y réfléchit bien : la démocratie.

En parlant justement de démocratie, une expérimentation assez innovante vient de s’achever en France : la convention citoyenne pour le climat. D’un côté Lionel, 29 ans, venu d’Aix-en-Provence, de l’autre Amandine, parisienne de 26 ans. La semaine, l’un est mécanicien l’autre travaille dans la culture.

Mais un week-end par mois, depuis octobre, ils se retrouvent à Paris pour se glisser dans la peau d’homme et femme politique. Ils ont été sélectionnés par le gouvernement pour participer à la convention citoyenne pour le climat. Et le challenge est de taille.

Tous les participants ont comme mission de créer les lois environnementales de demain. Un travail de politique mais dans cet hémicycle aux allures d’Assemblée nationale, pas de costard cravate mais bien 150 citoyens tirés au sort selon un certain nombre de critères. En résumé, des Français ordinaires ont été choisis comme l’on choisit des jurés lors des procès d’assises pour faire des propositions dont certaines ont vocation à être tranchées par référendum.

Derrière cette initiative, Emmanuel Macron, qui voulait redorer son blason suite au mouvement des gilets jaunes et montrer qu’il pouvait s’accommoder de la démocratie directe, notamment le tirage au sort des représentants et le référendum. Je dois avouer que nous, au Média, n’avons pas pris au départ cette Convention citoyenne très au sérieux. Mais au final, elle nous donne de quoi nous poser des questions assez intéressantes.

Première question : le choix de départ, qui a consisté à sélectionner un sujet, l’écologie, qui peut être compris comme une mise en cause du productivisme et de la mondialisation néolibérale ou envisagé d’un point de vue bourgeois et coercitif pour le peuple, n’est-il pas déjà un problème ? Pourquoi ne pas parler aussi de justice sociale, de justice fiscale, de démocratie… de tous ces thèmes qui ont été au coeur de la révolte des gilets jaunes ? Deuxième question : dans un tel exercice, le cadre général, qui aboutit à une rencontre entre des citoyens dont certains sont peu politisés et des institutions très organisées, crée-t-il un biais ?

Ouvre-t-il une fenêtre d’opportunité pour les lobbies divers et variés ? Troisième question : le fait que l’exécutif puisse faire son marché dans les propositions de la Convention, choisir de les transformer en décret, en loi ou de les passer au feu du référendum, n’est-il pas un problème ? Le diable se trouve dans les détails.

Et un gouvernement peut tout à fait se servir d’une recommandation citoyenne à caractère général pour rédiger une loi ou un décret spécifique, bien orienté idéologiquement, et le recouvrir d’une forme d’onction populaire… Bref. La Convention citoyenne pour le climat a adopté 149 propositions. Certaines d’entre elles relevaient de la régulation de notre mode de vie.

Elles étaient déjà dans l’air du temps : baisse de la présence de la publicité, diminution de la consommation de viande, lutte contre l’artificialisation des sols, éducation à l’environnement, baisse de la vitesse maximale sur les autoroutes. Mais il y a eu aussi quelques audaces qui peuvent être gênantes parce qu’elles touchent à la structure du capitalisme : par exemple, d’ici 2023, on ne devrait plus pouvoir vendre de produits non réparables en France. On peut aussi citer l’interdiction de vols intérieurs quand il y a, dans certaines conditions, des alternatives bas carbone comme le train.

Ou la création d’une taxe sur les dividendes distribuées aux actionnaires pour financer la transition écologique. On peut aussi citer la renégociation du CETA, traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. Ou l’idée de référendum pour introduire dans le droit français la notion d’écocide.

Le crime d’écocide sanctionnera les entreprises ou les politiques publiques qui nuisent gravement à l’environnement et accroissent le dérèglement climatique. La juriste, Valérie Cabanes est à la tête de l’association Notre affaire à tous, elle demande l’instauration de ce crime depuis 2013. Là si l’on parle d’entreprises il est clair qu’aujourd’hui la plupart des entreprises pétrolières sont au courant des conséquences du changement climatique depuis très longtemps.

Là on est face à des personnes, qui ont en connaissance de cause, continué à promouvoir des activités industrielles qui sont dangereuses pour la planète et pour l’avenir de l’humanité. Les entreprises françaises pourront être poursuivies pour des actions sur le territoire national mais aussi à l’étranger. Mon petit doigt me dit que ce sont ces mesures-là qui ont entraîné une levée de boucliers médiatique.

Écoutons François Lenglet, de Bouygues TV, pardon, de TF1. C’est un voyage vers la décroissance qui nous est proposé. Moins de consommation avec l’interdiction de nouvelles zones commerciales.

Moins de transport avec la limitation des achats de voitures. Et puis moins de publicité qui serait interdite dans les lieux publics. Et remplacée par des messages comme : “en avez vous vraiment besoin ?” Ecoutons l’économiste libéral Nicolas Bouzou, qui parlait sur Télé Drahi, oups, sur BFM Business.

Pour faire de l’écologie et de la transition énergétique on a absolument besoin de croissance parce que ça coûte cher. Donc on a des ressources. Donc la vérité c’est que si on n’a pas beaucoup de croissance, si on ne produit pas beaucoup plus, il n’y aura pas de transition énergétique, il n’y aura pas de développement durable.

Ecoutons au final la réaction de l’économiste Patrick Artus, de la banque Natixis Il y a ce qui sort de la convention pour le climat, il y a les enquête du Cevipof que je vous conseille de regarder qui sont sorties. Si on gouverne par référendum en France, on va, un, fermer les frontières puisque plus de 60% des français sont favorables au protectionnisme et à la fermeture des frontières et à l’isolation depuis le reste du monde. Deux, on va sortir du capitalisme, puisqu’une majorité de français qui pense que le capitalisme n’est pas le bon système.

Trois, on va monter de 20% le salaire horaire au niveau du Smic et donc on va voilà… Ça fait des chômeurs à la clé. Si on gouverne en démocratie directe, on va faire tout ça quoi, il n’y a absolument aucun doute, l’opinion est comme ça. Ça nous pose à nous, économistes, un problème.

Ça veut quand même dire qu’on n’a pas bien expliqué. C’est magique. Reconnaissons à Patrick Artus son honnêteté.

Si on le comprend bien, notre système politique représentatif n’a pas pour objectif de parvenir à des décisions politiques qui vont dans le sens de la volonté populaire, qu’il caricature au passage, mais précisément de barrer la route à l’expression de cette volonté populaire dès qu’elle contrevient aux intérêts des possédants. Du coup, la transition écologique, c’est bien sympa tant qu’il s’agit “d’éduquer” le petit peuple, de le pousser à consommer en changeant sa voiture, sa machine à laver ou son système d’isolation thermique. Mais dès qu’il est question de rationaliser les hyperprofits qui entraînent l’hyperconsommation de certains, et condamnent les classes populaires, mal payées, à la malbouffe entre autres, ça devient du bolchévisme, le retour à l’âge de pierre, la fin de la civilisation, etc etc.

Voilà, c’est presque fini pour aujourd’hui. Je ne voulais pas vous laisser avant de partager avec vous ce petit extrait vidéo qui témoigne de l’indécence de notre époque. Condamné à de la prison ferme pour corruption, ce qui était assez rare pour être signalé dans notre douce France, Patrick Balkany avait été libéré le 12 février dernier pour raisons de santé.

Son épouse Isabelle nous expliquait qu’il était à l’article de la mort. A-t-il un très bon médecin ou est-il un très bon comédien ? Vous pouvez donner votre réponse dans les commentaires.

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