Tata et Patrick Bruel
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
6h55 sur France Culture et c'est l'heure de votre humeur du jour, Guillaume, et ce matin, Tata et Patrick Bruel. Oui, Patrick Bruel, je ne sais pas si vous connaissez, mais Tata, c'est marrante depuis 58 ans, merveilleuse vieille dame à qui je parle tous les jours. Elle suit l'actualité avec sérieux, avec curiosité, parfois avec inquiétude, et justement, depuis quelques semaines, elle est entièrement mobilisée par l'affaire Patrick Bruel. Chaque jour, ou presque, ma tante m'appelle, je l'appelle. Alors au début, elle voulait comprendre, est-ce vrai, Patrick a-t-il pu faire cela, me demandait-elle.
Elle insistait sur le prénom Patrick, comme si elle parlait d'un voisin, d'un cousin éloigné ou d'un ancien camarade de vacances. Je précise à toute fin utile que ni ma tante ni moi, d'ailleurs, n'avons croisé une seule fois Patrick Bruel. Et puis, elle me rappelait quelques heures plus tard, elle avait lu quelque chose de nouveau, regardez, c'est à vous, elle aime bien, c'est à vous ma tante. Ou entendu un témoignage. Alors, elle n'était plus aussi sûre d'elle. Elle était ébranlée. Il y avait, disait-elle, des éléments troublants, des choses qui plaidaient en faveur de telle ou telle pise.
Je lui répondais que je n'avais aucune information particulière sur Patrick Bruel, mais ça ne changeait rien. Elle continuait son enquête. Et aujourd'hui, ma tante a, je crois, des certitudes. Bien sûr, elle respecte scrupuleusement la présomption d'innocence, mais elle me dit en substance qu'un témoignage peut être une erreur. Deux témoignages peuvent être une coïncidence, mais qu'un grand nombre de témoignages commencent à faire beaucoup de témoignages. Trop peut-être pour qu'il ne se soit rien passé. Et pourtant, cette évolution de son jugement n'a rien apaisé en elle. Au contraire, elle est toujours aussi mobilisée par l'affaire Patrick Bruel, ce qui la trouve désormais.
Ce n'est plus seulement la question de savoir ce qui s'est passé. C'est la difficulté à accepter que quelqu'un qu'elle croyait connaître puisse être différent de l'image qu'elle s'était construite. Comme si une partie de son univers affectif se trouvait soudain fragilisée. Il y avait eu, bien sûr, l'affaire Depardieu. Mais j'imagine que pour elle, ce n'était pas tout à fait la même chose. Depardieu appartenait à une catégorie particulière de célébrité. Il ne sait pas, peut-être qu'il portait avec lui quelque chose d'excessif, de démesuré, d'inquiétant.
Patrick Bruel, dans son imaginaire, ça relevait d'une forme de célébrité bien peignée, d'un compagnon familier, de visage rassurant, de présence installée depuis des décennies dans le paysage sentimental français. Le grand paradoxe de notre époque est que nous sommes informés sur des personnes que nous ne rencontrerons jamais, mais auxquelles nous sommes attachés. Edgar Morin, d'ailleurs, a été l'un des premiers à s'intéresser aux voeux d'Ettaria avec une finesse remarquable. Il avait compris que les célébrités occupaient une place étrange dans nos vies. Autrefois, l'information nous parlait du monde. Aujourd'hui, elle nous parle aussi de cet entourage qui est un entourage imaginaire.
Et ma tante ne suit pas cette affaire comme on suit un débat budgétaire ou une crise diplomatique. Elle la suit comme une histoire de famille, comme si elle découvrait que sa famille abritait un criminel. Pas encore condamné, mais présumé innocent, bien sûr, mais difficile à imaginer pour elle, innocent. Le système des vedettes décrit par Morin est devenu un système de parenté fictive à grande échelle. Les stars, les influenceurs, les hommes politiques, les journalistes entrent dans nos vies quotidiennes avec une familiarité qui aurait semblé absolument impensable il y a un siècle.
L'information n'est plus seulement ce qui nous relie au monde, elle est devenue ce qui relie le monde à notre intimité. Et c'est pourquoi certaines nouvelles nous atteignent aujourd'hui avec la force d'un drame personnel, comme si les protagonistes de l'actualité étaient devenus, sans que nous nous en apercevions vraiment, des membres de la famille éloignée. Les Matins de France Culture Sous-titrage Société Radio