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interviewBLAST (sur YouTube)· 27 septembre 2023 30 min

EVA JOLY : LA JUGE QUI A FAIT TREMBLER LES POLITIQUES ET LES GRANDS PATRONS

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Bonjour à toutes et à tous, c'est le retour des Portraits après la petite pause estivale. La formule reste la même, on va vous parler de personnalités politiques, et la première personne qu'on va voir cette saison, c'est Eva Joly et l'affaire Elf. Et on va aussi...

Je suis toujours accompagnée de Ostpolitik, qui cette saison m'a promis de ne plus faire de jeux de mots douteux. Ça va aller, ça va pas trop te détruire l'ego ? Mais peut-être que ça va détruire Legolas, Modiie.

Vu qu'il s'agit de l'affaire Elf. Générique. Mesdames, messieurs, bienvenue !

Dans cette émission, nous allons vous dresser le portrait d'une femme que vous connaissez peut-être, ou en tout cas que vous pensez connaître. On va vous parler d'Eva Joly, de son vrai nom, Gro Farseth. On va dire Eva Joly.

Mais il n'y a pas une seule Eva Joly. En fait, il y en a deux. Nous deux, on est nés dans les années 90, et la première fois qu'on a entendu parler d'Eva Joly, C'était à l'occasion de la campagne présidentielle de 2012 où elle s'était présentée pour Europe Écologie Les Verts.

Elle avait réalisé le score de 2,31% des voix au premier tour. C'est pas beaucoup, mais c'est quand même 0,74% de plus que la précédente candidature écologiste de Dominique Voynet en 2007. Et c'est même 0,03% de plus que Fabien Roussel en 2022.

Mais quel est le rapport avec Fabien Roussel ? Y en a pas. Je voulais juste rappeler le score de Fabien Roussel en 2022.

Il faut dire que ce score décevant pour Eva Joly peut s'expliquer assez facilement. La campagne n'a pas été une partie de plaisir pour cette femme née à Oslo en 1943, dans une famille modeste, et arrivée à Paris à 18 ans. Déjà, le fait qu'elle soit norvégienne et qu'elle ait gardé son accent, ça a été la source de nombreuses moqueries.

Madame Joly est une franco-norvégienne. Donc qu’elle retourne en Norvège. Celui qui dit "Moi je suis Française", ok.

Mais si on est Français, il y a des cours de français, on ne peut pas avoir cet accent-là quand on veut se présenter comme présidente. C'est une insulte à la langue française. Non mais t'imagines, il y a Karl Lagerfeld qui se moque de ton accent, alors que lui, contrairement à Eva Joly, il est mort.

Après, il faut dire qu'Eva Joly portait des propositions assez clivantes pendant sa campagne, notamment la suppression du défilé militaire du 14 juillet. Une proposition qui a provoqué cette réaction tout à fait mesurée du Premier ministre de l'époque, François Fillon. Cette dame n'a pas une culture très ancienne des traditions françaises, des valeurs françaises, de l'histoire française.

Non mais t'imagines, il y a François Fillon qui t'accuse de ne pas être assez française, alors que lui, contrairement à Eva Joly, il a un casier judiciaire. Quoi qu'il en soit, elle a pris énormément de critiques de la part de tous les bords politiques, y compris à gauche et même chez les Écologistes. Eva Joly a perdu sa voix, son porte-parole a annoncé sa démission.

L'eurodéputé Yannick Jadot affirme ne plus partager la ligne politique de prise de distance avec les socialistes. Alors, est-ce que Madame Joly est devenue une candidate indépendante qui vit sa vie toute seule ? Ou est-ce qu'elle est la candidate des Verts ?

Alors moi je pose la question à Cécile Duflot. Ça me choque parce qu'il faut éviter les anathèmes, surtout entre partenaires qui ont vocation à gouverner la France demain et à faire en sorte de redresser notre pays. Et puis la campagne d'Eva Joly, elle a été particulièrement riche en ce que les jeunes appellent le cringe ou le malaise.

Bon, vous avez déjà parlé de son clip de campagne bizarre dans l'épisode sur René Dumont avec Usul ? Épisode que vous pouvez revoir sur la chaîne YouTube de Blast, chaîne à laquelle il est fortement conseillé de s'abonner, activer la cloche, tout ça, tout ça. Et c'est loin d'être le seul moment malaisant de sa campagne.

Il faut dire qu'Eva Joly a été très maladroite dans sa communication. Le vert est la couleur de l'espoir, et en France, l'espoir résonne de tous les accents du monde. De tous les accents du monde.

Tous les accents du monde. Tous les accents du monde. Tous les accents du monde.

Tous les accents du monde. Les accents du monde. Alors ça, c'était le clip de campagne Rasta de la Creuse, Pierpoljak, qu'est-ce que tu fais là ?

Mais on a pire. On a aussi l'inverse de Pierpoljak avec cet extrait de meeting. Attention, il faut être bien accroché.

Nous sommes chez nous, nous, les y******, les n*****, les b*********… Alors, je fais mon malaise. Hop, ok, ça y est, j'ai fait mon malaise. Et donc j'attends les secours.

Bon, dans son discours, c'était un moyen de dire "on est tous Français malgré les insultes". Mais c'est très très maladroit et aujourd'hui ça ne passerait plus du tout. Et puis ajouter à ça que Eva Joly a dû interrompre sa campagne suite à une hospitalisation, en fait elle est tombée dans les escaliers d'un cinéma parisien.

La course à la présidence a dû être très compliquée. D'ailleurs ça se ressent dans son discours que c'était une épreuve pour elle. Donc votez pour les idées écologistes que je porte, même si vous ne m'aimez pas.

Merci madame Eva Joly. Oui l'ambiance est pas ouf, et puis son équipe est au bord de la crise de nerfs, notamment Cécile Duflot qui devenait le Joker. Attends les plus âgés du public auront peut-être pas la référence "je deviens le Joker", t'as pas un truc plus...

Cécile Duflot qui devient le Gaston Lagaffe ? Oui, voilà. Je suis Yannick Jadot, je suis un des conseillers d’Eva Joly.

Comment allez-vous ? Vous vous interrogez. Et pourtant, si vous regardez bien les images, c'est Yannick Jadot qui boit du rouge.

Cécile Duflot, elle, elle tourne au café. Et puis, comme très souvent avec les candidatures écologistes, Eva Joly a eu très peu de place pour imposer ses thématiques. D'ailleurs, elle s'agaçait régulièrement des questions qu'on lui posait.

Le sens de mes lunettes ? Est-ce qu'on a posé une question pareille à François Hollande ? Est-ce qu'on ne m'a pas beaucoup parlé des questions de société ?

Est-ce que la question du hijab n'a pas occupé l'essentiel de la place ? Je pense que nous devrions constater ensemble que lorsque vous savez en face de vous la candidate des Écologistes, vous ne lui faites pas parler d'écologie. Et je dois chaque fois imposer ce thème moi-même.

Pourtant, les propositions d'Eva Joly étaient loin d'être inintéressantes. C'était un programme bien de gauche, même si pour certains, ce n'était pas assez pour abattre la citadelle. La citadelle, les amis, il faut l'abattre.

Nous sommes pour un salaire ou un revenu d'existence. Nous sommes aussi pour un revenu maximal avec donc une imposition de 70% au-delà de 500 000 euros de revenu annuel par personne. Par contre, contrairement à Mélenchon, Eva Joly a été désignée par les militants écologistes à la suite d'une primaire.

Hein, LFI, vous savez ce que c'est une primaire, LFI ? Non, la primaire, c'est pas une classe à l'école. La primaire, c'est une élection, avec des petits bulletins qu'on met dans des urnes.

Eva Joly a déjoué les pronostics des journalistes en remportant le vote face à Nicolas Hulot, qui portait une vision plus libérale et capitaliste de l'écologie politique, comme un genre de Jadot mental. Donc Eva Joly, à ce moment-là, ça a aussi été un peu un espoir pour une partie de l'aile gauche des militants d'Europe Écologie Les Verts. Ça a été une candidature aussi assez originale, puisqu'elle mettait sur le devant de la scène une thématique très peu abordée, celle de la corruption.

Vous êtes la seule candidate à taper sur ce clou ? Je pense que je suis la seule candidate à parler de l'affaire Guérini à Marseille, de parler régulièrement aussi de Karachi. Il y a un certain nombre de questions que je voudrais poser à Nicolas Sarkozy.

Les journalistes ne les lui posent pas. Et moi je pense que je pourrais lui poser ces questions sur le financement de sa campagne de 2007 et sur son rôle dans la campagne de 1995. Oui, quand on parle de corruption, on est obligé de parler de Nicolas Sarkozy.

C'est comme quand on parle de gros porcs, on est obligé de parler de Darm… Quelle indignité. Eva Joly a été la seule candidate à une élection présidentielle à vouloir mettre au centre du débat les questions de transparence et de probité dans la vie politique française. Et c'est un thème qui l'accompagnera toute sa carrière politique.

En 2013, après la campagne, alors qu'elle est députée européenne, elle ira même jusqu'à demander la mise en place d'une opération main-propre à la française à François Hollande, c'était suite à l'affaire Cahuzac et à la mise en examen de Nicolas Sarkozy. Bref, le combat de la vie d'Eva Joly, c'est d'en finir avec les affaires. D'ailleurs, on vous a pas dit ce que devenait Eva Joly.

Eh ben, elle va bien, elle a quitté son mandat de députée européenne en 2019 et elle est devenue avocate en 2015. Et même en tant qu'avocate, elle continue à lutter contre la criminalité en col blanc et à défendre les victimes de l'évasion fiscale. Elle défend des militants écologistes qui ont fait des actions non-violentes, mais elle a aussi attaqué McDonald's pour blanchiment de fraude fiscale.

Elle a aussi attaqué General Electric en 2022 pour des manipulations sur leur chiffre d'affaires, manipulations qui leur auraient permis d'échapper à l'impôt en France. Comme elle l'a dit dans un article de Marianne en 2022, "Mon ennemi, c'est la finance, mais quant à moi, c'est pour de vrai". Pour ceux qui n'ont pas la ref, c'est un petit tacle à Hollande qui l'a battue en 2012.

Dans cette bataille qui s'engage, je vais vous dire qui est mon adversaire. Cet adversaire, c'est le monde de la finance. Mais l'histoire d'Eva Joly et de sa lutte contre la corruption, elle ne date pas de son activité d'avocate et elle ne date pas non plus de sa candidature en 2012.

On vous a dit en début de vidéo qu'il y avait deux Eva Joly. Et l'Eva Joly que vous connaissez surtout si vous avez plus de 35 ans, c'est la juge d'instruction. Après son arrivée en France, Eva Joly s'oriente vers des études de droit.

En 1981, elle parvient à entrer à l'École nationale de la magistrature et elle débute sa carrière en tant que substitue du procureur à Orléans. Elle deviendra juge d'instruction au pôle financier du palais de justice de Paris quelques années plus tard, en 1990. C'est là-bas qu'elle va se faire un nom en travaillant sur des dossiers d'argent que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître.

Un des plus médiatiques, c'était l'affaire Tapie. Bernard Tapie, qui n'a d'ailleurs pas trop apprécié d'être mis en examen par Eva Joly, puisqu'il va dire d'elle que c'est une abrutie complète, connue comme telle. Ça c'est poli encore pour Bernard Tapie.

Mais le dossier qui occupera une plus grande partie de la carrière de juge d'instruction d'Eva Joly, c'est l'affaire Elf. Legolas… Non ! De 1989 jusqu'à 1993, ce sont plus de 300 millions d'euros qui se sont évaporés des caisses de ce qui était alors la première entreprise de France, entreprise publique, donc argent public.

Ce sont des centaines et des centaines de valises remplies de billets qui ont suivi le même chemin pendant quatre ans, comme un rituel pour s'en aller presque tranquillement, se cacher sur des comptes en Suisse dont les titulaires n'étaient autres que les principaux dirigeants du groupe Elf. Cette affaire Elf, c'est le dossier typique de la corruption. Pourquoi ?

Parce que la définition de la corruption, c'est tout simplement le détournement de l'utilisation des pouvoirs publics afin d'en tirer un avantage personnel. Le dossier concernait des dirigeants d'entreprises, des politiciens français et même des chefs d'État africains qui récupéraient leur part du gâteau. Et c'est la partie la plus intéressante du dossier.

C'est documenté aujourd'hui. Le fait que le dirigeant du Gabon...

Monsieur Bongo à l'époque. Oui à l'époque c'était Monsieur Bongo, mais aussi d'Angola par exemple. Le fait qu'ils ont un abonnement, donc quelques centimes sur chaque baril vendu, ainsi qu'une prime lorsque le contrat est signé, tout ça c'est documenté.

C'est donc un dossier tentaculaire qui concerne la Françafrique, une compagnie pétrolière publique, et qui met en jeu des sommes considérables. On parle ici de plusieurs centaines de millions d'euros. Le dossier Elf, il est gigantesque au sens propre.

La justice a montré qu'elle pouvait porter ce dossier, qui était assez énorme en temps. Par exemple, pour lire le dossier Elf simplement, d'un bout à l'autre, il faut trois mois. Et ce dossier considérable va tout de même aboutir à la condamnation de 30 personnes.

Et ça, c'est très impressionnant quand on connaît les conditions matérielles dans lesquelles travaillaient les juges financiers à l'époque. Comme l'administration tarde à suivre, Eva Joly emprunte l'ordinateur de sa fille. Elle apporte son Minitel personnel, un fax qu'elle achète de sa poche, ainsi qu'un répondeur.

Je déteste quand je dois apporter mon Minitel personnel pour travailler. Si vous voulez, le contraste était tellement violent entre nous qui étions censés faire les enquêtes et qui n'avions que le code pénal et des crayons, et les hommes de la finance qui, eux, avaient des bureaux très spacieux, des conseillers et des ordinateurs, des jets. Et puis Eva Joly a dû faire face à des menaces, notamment quand elle travaillait sur les liens entre la France et l'Afrique.

Pendant une période, elle était sous protection policière. Et comme si ça ne suffisait pas, en parallèle, son travail était constamment critiqué et remis en cause. Je suis partie il y a cinq ans.

Je ne voulais laisser à personne les moyens et le temps de se venger. Je dérangeais. Mon combat n'était plus apprécié nulle part.

J'avais senti au fil des années d'instruction l'hostilité s'installer, contaminer les journaux, les cercles économiques et même les couloirs de la magistrature à laquelle j'appartenais. J'en faisais trop, disait-on. Oui, parce qu'une fois l'affaire terminée, elle est repartie en Norvège.

En fait, Eva Joly, elle a fait un burn-out sous la pression médiatique. On l'appelait la juge de fer à l'époque et elle avait très peur que cette image la poursuive. Sa peur était en partie justifiée puisque ses méthodes étaient toujours questionnées pendant la campagne électorale de 2012.

Ici, on voit Fabrice Arfi qui revient sur un épisode de l'affaire Elf. Le placement en détention provisoire du PDG de l'entreprise pétrolière, Loïk Le Floch-Prigent. Mettre en prison un PDG, ça se fait pas, et ça avait beaucoup choqué à l'époque.

Alors ma première question est toute simple, c'est est-ce que quand la cause est noble et juste, tous les moyens sont bons ? Je trouve que cette question a beaucoup de présupposés, n'est-ce pas ? Et il me semble que tant d'années après, j'ai envie de me lever pour être face à vous, pas être assise alors que… Attention, pardon.

C'est moi qui me lève, parce que je veux bien que vous vous leviez. D'accord. Mais alors tenez votre micro à la main.

Voilà. La rubrique de Mediapart, elle s'appelle "Les questions qui fâchent" et elle se fâche. C'est du journalisme total.

La question était de savoir est-ce que la détention provisoire, notamment pendant six mois de M. Le Floch-Prigent, a été utile ? Monsieur Le Floch-Prigent, c'est donc un délinquant devant l’éternel.

Il est condamné à cinq ans d'emprisonnement, à la restitution du château qu'il avait acquis avec l'argent d'Elf, etc. Ce qui a été insupportable à la société française, alors que même aujourd'hui nous savons que nous parlons de centaines de millions d'euros de détournements et d'enregistrements personnels, c'est quand même qu'un juge a osé employer les mêmes méthodes d'enquête à l'égard de l'élite qu'à l'égard des garçons de banlieue. Et ça, on ne me le pardonne pas.

Et votre question en est encore la preuve vivante. On lui reproche sa dureté, mais on lui reproche aussi de trop se mettre en scène. En gros, elle aurait instruit des dossiers médiatiques juste pour se faire mousser.

Il y a même des personnes qui ont dit qu'elle était mégalo et qu'elle aurait demandé une protection policière juste pour faire genre. Tout le monde a envie d'être accompagné par des policiers en permanence. Il faut supporter ce genre de critiques, c'est inévitable.

Lorsque vous êtes la première à faire quelque chose, c'est normal que ça déplaise. C'est normal. Et les arguments pour invalider l'enquête n'ont jamais manqué.

Et ça, c'en est un. Ça, c'en est un. Et c'est peut-être le plus dégueulasse.

Alors, est-ce que le problème, c'est une juge du parquet financier qui passe à la télé et qui travaille sans moyen ? Ou est-ce que le problème, c'est des hommes politiques et des PDG corrompus qui font de l'évasion fiscale ? Je ne sais pas.

Je pose la question innocemment. Mais en plus, Eva Joly, elle ne cherche pas tant la lumière des projecteurs que ça, et ce bouquin nous en parle. "Eva Joly et les affaires financières, analyse du discours télévisuel" est un livre du sémiologue Grégory Carteaux.

Il se penche sur le traitement médiatique des affaires Tapie et Elf et plus précisément sur la façon dont a été présentée Eva Joly dans les médias pendant toute sa carrière de magistrate. Et l'auteur qui a analysé un paquet d'archives télévisuelles explique qu'au départ, Eva Joly, elle ne se mettait pas du tout en avant dans les médias. D'ailleurs, pendant l'affaire Tapie, la seule chose qu'elle aurait déclarée, c'est "je n'ai rien à vous dire".

Et même au début de l'affaire Elf, elle était très peu mise en avant par les médias. En tout cas, elle ne cherchait pas à devenir un personnage public. Mais en 1997, un événement va changer la donne.

L'enquête que mène Eva Joly, épaulée désormais par Laurence Vichnievsky, va prendre une tournure plus spectaculaire encore. Car les deux juges vont mettre en cause Roland Dumas, l'un des personnages les plus influents de l'État. Ah oui, Roland Dumas, alors c'est pas n'importe qui Roland Dumas.

C'est un ancien résistant, il a été décoré de la croix de guerre, il a été député, il a été plusieurs fois ministre sous Mitterrand, et surtout… À 38 ans, il a épousé une fille de 16 ans et demi. Alors oui, mais c'est pas ça que je voulais dire. Et surtout, il était président du Conseil constitutionnel.

Mais malgré son pedigree, Eva Joly ne va pas hésiter à le mettre en cause dans un dossier lié à l'affaire Elf, l'affaire des frégates de Taïwan. Les juges ont en effet découvert que sa maîtresse, Christine de Viejoncour, engagée par Elf, menait grand train de vie, dont il profitait alors qu'il était ministre des Affaires étrangères. "On m'avait chargée, dira-t-elle, de faire pression sur lui afin qu'il avalise la vente à Taïwan de six frégates militaires", vente à laquelle il s'opposait pour ne pas froisser Pékin.

Ok, ce qu'il faut retenir, là, c'est pas la musique hors sujet, vous ne vous occupez pas de ça. Ce qu'il faut retenir, c'est que c'est aussi une affaire de corruption. Et pour faire la lumière sur cette affaire, Eva Joly, elle ne va pas y aller de main morte.

Elle va notamment faire perquisitionner le domicile de Roland Dumas, ce qui donnera des images restées célèbres. On peut même dire que c'est l'image symbole d'une perquisition spectaculaire. L'image symbole d'une perquisition spectaculaire.

Roland Dumas, encadré de Laurence Vichnievsky et Eva Joly, les deux juges d'instruction, qui enquêtent depuis plusieurs mois sur une affaire d’escroquerie où son nom est cité avec insistance. Et à ce moment-là, Eva Joly, elle va être mise sous le feu des projecteurs. Un discours médiatique va se construire sur elle.

Elle va devenir la juge qui va trop loin, la juge qui veut emprisonner tous les hommes politiques. Et beaucoup de médias vont l'accuser de vouloir se mettre en avant en ne choisissant que des affaires médiatiques. Pourtant, selon Grégory Carteaux, vous vous souvenez, le bouquin, les juges n'avaient pas prévu de médiatiser cette affaire.

Les images ne montrent pas une seule fois l'arrivée des juges d'instruction et de la brigade financière. Il n'existe donc aucune image de l'arrivée des juges lorsqu'elles surprennent Roland Dumas dans ses bureaux. Les journalistes n'ont donc été avertis que plus tard.

Les journalistes n'ont été avertis que plus tard, probablement pas par les juges. Et pourtant, beaucoup de médias vont continuer à prétendre le contraire, et ça, ça va installer l'idée que ce sont les juges qui manipulent l'agenda médiatique. Et cette affaire-là, ça a été le début de la construction d'un ensemble d'arguments qu'on retrouve encore aujourd'hui quand une personnalité publique est mise en examen.

Lorsqu'en France, un homme politique est mis en examen ou qu'il est renvoyé pour corruption, vous savez, il va dans son armoire, il ouvre "où sont mes éléments de langage", il tire le tiroir "suspicion", "corruption" et il trouve "procès politique", ils le disent tous. C'est à la limite comique. Dans le tiroir des éléments de langage, on trouve des expressions comme "les juges vont trop loin" ou encore la célèbre "République des juges", comme si les magistrats étaient au-dessus des lois.

Autre exemple, au moment de l'affaire Dumas, Jean-Louis Debré, président du groupe RPR à l'Assemblée, dénoncera notamment dans l'hémicycle la justice spectacle. Bon, on se doute aujourd'hui que c'est l'entourage de Roland Dumas qui avait probablement organisé les fuites autour de cette affaire. En tout cas, Eva Joly et sa collègue n'avaient aucun intérêt à cette surmédiatisation.

Oui, Eva Joly, elle l'a mal vécu. "Vivre sous le regard des médias. Agir en sachant que chaque geste sera repris, amplifié, déformé.

Et se taire." Tout ce que va tirer Eva Joly de cette médiatisation, c'est une image de personne stricte, froide, intransigeante, sans cœur, parce que vous savez, les protestants, ils sont comme ça. et ça va lui rester.

Eh oui, Eva Joly, c'est comme si sa vieille peau de juge qu'elle a porté si longtemps refusait de tomber et de laisser la place à celle de candidate à la présidentielle. Comme si son ancienne vie de magistrate ne voulait pas s'effacer devant sa nouvelle vie de politique. Mais on comprend qu'elle n'ait pas voulu effacer cette ancienne vie.

Eva Joly, c'est une pionnière de la justice financière moderne en France. Et elle a pris pour tous ceux qui sont venus après. Dans ceux qui sont venus après, il y a le PNF, le parquet national financier, qui a été créé suite à l'affaire Cahuzac.

Alors, leurs moyens ne sont pas incroyables non plus, les critiques sont toujours les mêmes, mais il y a du mieux. Il y a un peu plus de budget et une plus grande légitimité médiatique de l'action des juges. Il faut se rendre compte d'où on revient.

Souvenez-vous du Minitel. Au début de la carrière d'Eva Joly, quand elle instruisait des affaires financières, tout le monde lui répondait que la situation était normale. Les pots de vin, c'est pas un problème, on a toujours fait comme ça.

Les rétrocommissions, ça fait partie du business, etc. Au moment où Eva Joly travaillait au pôle financier à Paris, on sortait tout juste des années 80, une décennie que l'on a surnommée les années fric. Décennie pendant laquelle s'est développé partout à l'Ouest le libéralisme le plus débridé.

On commençait à voir les effets de la globalisation financière, on commençait à voir vraiment des grands détournements et des grands mouvements de fond. Ce qui avait commencé probablement avec la crise du pétrole au début des années 70. C'est la découverte d'une nouvelle forme de délinquance dont nous commençons à prendre la mesure et c'est l'idée que tout le monde était égal devant la loi.

Cette nouvelle forme de délinquance, elle est rendue possible par la mondialisation, mais aussi par le pillage des revenus venant des ressources naturelles. Dans l'affaire Elf, il s'agit du pétrole. Pour que ce système perdure, les compagnies impliquées dans les affaires de corruption ont besoin de la coopération des dirigeants des pays qu'ils exploitent, en général des pays pauvres.

Et Eva Joly avait totalement conscience de cet aspect du dossier. Et j'ai compris que c'était une nouvelle forme de colonialisme. Et ça, j'ai décidé que j'allais employer toutes mes forces pour mettre fin à ce système-là.

Elle y a effectivement mis toutes ses forces. Elle a risqué sa santé, elle a même risqué sa vie, et pourtant ça n'aura pas été suffisant. En fait, les protagonistes de ce qu'on a appelé le volet Afrique de l'affaire Elf s'en sont tirés à bon compte.

On notera tout de même dans l'affaire Elf la présence parmi les condamnés de André Tarallo, considéré comme le monsieur Afrique de l'entreprise pétrolière, et qui traitait notamment avec Omar Bongo au Gabon et avec Denis Sassou-Nguesso en République du Congo. Mais en fait, il sortira très vite de prison pour raison de santé et il n'aura même pas à rembourser l'argent qu'il a détourné. Et évidemment, aucun chef d'État africain ne sera inquiété.

En fait, le problème reste le même. Et la carrière d'Eva Joly et sa campagne présidentielle le montrent. Malgré les condamnations, malgré tout ce que l'on sait sur ce système de corruption en France et en Afrique, la couverture médiatique est quasiment inexistante par rapport à la gravité de ces affaires.

Et en 2023, ce débat n'a toujours pas eu lieu, il suffit de voir la faible médiatisation de l'affaire Sarkozy-Kadhafi. C'est pas exactement la même chose, mais c'est quand même une affaire de corruption entre un dirigeant d'un pays occidental et un dirigeant d'un pays africain. Et pourtant, médiatiquement, c'est toujours un non-événement, alors que pour cette affaire, on est au courant depuis plus de dix ans.

Eva Joly a fait beaucoup en tant que juge. Par contre, en tant que candidate à la présidentielle, puis députée européenne, est-ce qu'elle a effectivement réussi à mettre sur la table les questions de corruption ? Pas vraiment.

Ça n'a pas été un thème majeur pendant la campagne de 2012, et encore moins pendant les suivantes. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé. C'est pas Eva Joly qui s'est mal débrouillée.

De façon plus générale, toutes les personnes qui travaillent sur ces affaires déplorent le faible écho qu'elles ont dans la population. Demandez à Fabrice Arfi par rapport à l'affaire Kadhafi-Sarkozy. Et c'est dommage qu'on n'en parle pas plus, parce que ça nous concerne toutes et tous.

Les premiers à souffrir de la corruption, ce sont les peuples. La corruption, elle détruit la confiance qu'ont les gens dans les institutions et dans la démocratie. Et dans des pays comme le Gabon ou la République du Congo, la corruption prive en plus les populations locales de leurs ressources financières et empêche le développement.

Eva Joly a réalisé l'ampleur de ce système grâce à l'affaire Elf. Elle a fait le lien entre la rapacité néolibérale et les dynamiques de domination coloniale. Il me semble que l'absence de débat sur ce que la corruption fait de notre société, qu'est-ce que cela veut dire qu'une société nationale exerce une forme de diplomatie parallèle, assez ouvertement enrichi des chefs d'État étrangers, finance des guerres civiles.

Bon, ce débat-là n'a pas vraiment eu lieu. C'est certainement parce qu'elle a fait le lien qu'après l'affaire, elle a décidé de se mettre à travailler pour l'Agence norvégienne de développement et de coopération, avec l'idée de venir en aide directement au pays victime de la corruption, peut-être avec une certaine naïveté. J’essaye toujours d’aller dans la brousse ou d’aller voir comment les gens vivent.

Parce que très vite, on pense que c’est Bamako qui est le Mali, alors que c’est ici qu’est le vrai Mali. C’est pour ne pas oublier que c’est pour eux qu’on travaille. Oui, de la même manière qu'elle avait réussi à faire le procès de la corruption en France, elle semblait assez convaincue de pouvoir faire la même chose dans plusieurs pays d'Afrique. "Nous ne sommes pas une ambulance humanitaire de plus.

La Norvège veut rendre à l'Afrique ce qui lui appartient." Pourtant, même avec les meilleures intentions, on ne peut pas effacer comme ça, d'un claquement de doigts, les rapports de domination. On ne peut pas non plus imposer avec une agence occidentale un modèle de développement.

D'ailleurs, Eva Joly elle-même avait parfois conscience de cette limite. "Suis-je en train de devenir l'un de ces missionnaires norvégiens parcourant l'Afrique ? Parfois, je me le demande." Le risque de ce genre de pratiques d'aide au développement, finalement, c'est peut-être aussi de se compromettre avec les régimes des pays que l'on essaye d'aider.

On risque de se compromettre précisément avec les mêmes régimes que l'on combattait dans les affaires de corruption. Oui, par exemple, Eva Joly a fait partie d'une mission de développement aux côtés du président malgache de l'époque, Marc Ravalomanana, qui n'était pas connu pour être le plus grand démocrate du monde. Ma question était de savoir, est-ce qu'avec le recul aujourd'hui, personne ne met en cause la sincérité de la démarche, mais avec le recul, est-ce que vous n'avez pas le sentiment d'avoir été en réalité le faire-valoir démocratique d'un autocrate corrompu qui est surnommé chez lui le Berlusconi tropical ?

Bon, autant vous dire qu'elle a pas trop aimé qu'on lui rappelle. Écoutez sa réponse, c'est sur Mediapart et à une époque où on peut encore parler de rumeurs internet. Alors là c'est des pures rumeurs internet.

C'est des rumeurs internet ? Vous en parlez dans un livre ? Non, mais je sais ce à quoi vous allez faire référence.

Non, je termine. Moi, j'ai travaillé pour NORAD, pour l'agence norvégienne de développement, et j'étais en mission quelques semaines à Madagascar, et j'ai fait du bon boulot. Nous mettons en œuvre la politique de développement décidée par l'agence norvégienne de développement, qui a décidé d'intervenir à Madagascar en 2002.

En fait, là, c'est une impasse. Soit elle a travaillé avec un autocrate, soit elle a travaillé pour une agence occidentale qui imposait tout sans s'en référer au gouvernement malgache. Dans les deux cas, ça va pas.

Oui, là, elle minimise alors que c'est quelque chose de grave. Et peut-être que justement, elle s'énerve parce qu'elle a conscience de ses limites. Pourtant, elle a l'habitude de travailler avec des limites.

Eva Joly, avec des équipes réduites et des moyens inexistants, a réussi à instruire des affaires financières médiatiques et sensibles de manière inédite en France. Aujourd'hui, on baigne tellement dans les affaires de corruption politique qu'on a l'habitude que des ministres, des PDG ou des députés soient auditionnés ou mis en examen. Mais dans les années 90, Chaque décision prise en ce sens par Eva Joly a été un coup de tonnerre.

Et on lui a fait payer. Et pour quel résultat ? Les avancées ne sont pas énormes.

Bon, on peut peut-être dire qu'aujourd'hui, il y a un peu plus de moyens, qu'aujourd'hui, il y a un peu plus de médiatisation de ces affaires, d'accord. On vous a dit qu'Eva Joly, elle ne voulait pas médiatiser les affaires sur lesquelles elle travaillait. Ce sont les mises en cause eux-mêmes qui ont médiatisé ces affaires et qui ont contribué à les mettre sur le devant de la scène.

Mais le chemin est encore long et ce n'est certainement pas Eva Joly toute seule qui va pouvoir renverser un système aussi ancré, mais elle peut nous apporter des bouts de la solution. On vous a dit qu'il y avait deux Eva Joly. La femme politique engagée avec les écologistes et la magistrate qui luttait contre la corruption.

Le lien entre les deux Eva Joly, c'est la lutte contre l'évasion fiscale. Elle veut fermer les paradis fiscaux et imposer des taxes aux plus privilégiés. Ce n'est pas suffisant de taxer les multinationales, il faut aussi taxer la fortune.

Il faut chercher les particuliers qui sont aussi cachés dans les paradis fiscaux. Il faut les taxer. Il faut taxer la fortune des milliardaires régulièrement et ça rapportera beaucoup plus encore que les multinationales.

Vous êtes optimiste, vous pensez qu'on va y parvenir ? Oui. Et c'est ça le cœur de la pensée politique d'Eva Joly, la haine des riches.

Et ça c'est beau. Et cette quête pour la taxation des hauts revenus, elle n'est pas dénuée de sens. Eva Joly veut utiliser cet argent pour financer le développement et la transition écologique.

En fait, elle fait le lien entre la corruption, l'écologie et le sous-développement. Et ces arguments-là, ça vous fait peut-être penser à René Dumont. En fait, c'est un courant politique qui est ancien chez les Écologistes.

Et c'est loin de l'image médiatique des Verts, cette image de promoteur de panique morale, qui veulent supprimer Noël, interdire les saucisses et transformer nos villes en énormes pistes cyclables. Il y a une pensée écologiste bien de gauche, essentiellement portée par la base militante et qui arrive à parler d'autre chose que seulement d'écologie. L'originalité de la candidature d'Eva Joly, c'est que ça a peut-être été la candidate qui a parlé le moins directement d'écologie.

Ça a peut-être été la candidate écologiste qui a réussi le plus à faire une critique globale et systémique du capitalisme financier. Alors attention, c'est pas Philippe Poutou, Eva Joly. Je ne suis pas sûre qu'elle utiliserait le terme anticapitaliste.

Il paraît même qu'elle souhaitait se présenter avec Bayrou. Mais on peut aussi se dire qu'elle a su muscler et radicaliser son discours au fil du temps, au contact du terrain, à l'épreuve du réel. Le fait qu'elle ne soit pas une politicienne professionnelle, ça a pu aider aussi.

Eva Joly avait compris que le problème de la corruption était mondial et systémique. Elle a eu le courage d'essayer de porter ce problème dans le débat public, parfois maladroitement, mais il ne faut pas oublier qu'elle a été l'une des premières à le faire. C'est la rentrée, il y a plein de nouveaux programmes sur Blast.

Voilà, donc on vous invite à aller voir la vidéo qu'a faite Denis Robert avec toutes les informations sur toutes les nouveautés et sur les anciens programmes, comme les Portraits. Donc ce sera le mercredi, une fois par mois. Et puis si vous avez encore une fois envie de soutenir Blast, n'oubliez pas que vous pouvez vous abonner.

Financièrement. Avec de l'argent. S'il vous plaît.

Oui.

EVA JOLY : LA JUGE QUI A FAIT TREMBLER LES POLITIQUES ET LES GRANDS PATRONS — Eva Joly · Pourquijevote