Interview avec Yaël Braun-Pivet en Nouvelle-Calédonie - 13/11/2024
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Elbonne-Pivet, bonsoir. Bonsoir. Nous sommes ici à Nouméa, au Congrès. C'est l'Assemblée de Nouvelle-Calédonie, un lieu symbolique de la démocratie ici. Vous venez d'effectuer une visite de trois jours dans l'archipel avec Gérard Larcher, le président du Sénat. Vous allez bientôt rentrer à Paris. En premier lieu, qu'est-ce que vous retenez de cette visite ?
Tellement de choses, tellement de choses. Mais je retiens des visages, des paroles de citoyens. On a voulu placer cette visite sous le signe de la considération. en considération pour ce qui s'était passé, pour ce que ressentent les habitants de Nouvelle-Calédonie, qu'ils soient élus, entrepreneurs, engagés, associatifs, etc. Et donc, on va repartir avec beaucoup de visages, beaucoup d'images, beaucoup de témoignages de leur souffrance, de leur inquiétude, de leurs rêves aussi. Et donc, ça fait beaucoup de sentiments très mêlés.
Vous avez tous les deux beaucoup insisté sur le caractère indépendant de cette visite que vous n'étiez pas ici en mission, ni pour Matignon, ni pour l'Élysée. Ça, c'était important pour gagner la confiance de vos interlocuteurs, pour peut-être aussi leur proposer quelque chose de nouveau.
Alors, c'est important pour nous, déjà, en tant que président de Chambre, de réaffirmer cette indépendance. Elle est consubstantielle aux fonctions qui sont les nôtres. Il y a un principe de séparation des pouvoirs et nous ne pouvons pas agir au nom du président de la République ou du Premier ministre. Nous sommes libres et indépendants parce que nous sommes président d'Assemblée. Nous avions exprimé au président de la République notre disponibilité il y a plusieurs mois de cela. Compte tenu des événements successifs, de la dissolution, cela a pris un peu de temps. Mais en tout cas, nous étions et nous sommes toujours disponibles et aux côtés de la Nouvelle-Calédonie.
Je vous ai entendu plusieurs fois, vous et Gérard Larcher, pendant cette visite, dire que l'avenir des Calédoniens devait s'écrire en Nouvelle-Calédonie et non plus à Paris. C'est quelque chose qui vous semble important ? Il faut changer de méthode, peut-être gagner en humilité ?
L'humilité, le respect, ce sont deux termes qu'on utilise lorsque l'on fait la coutume avant de commencer à dialoguer sur le fond avec les personnes que l'on a rencontrées successivement. Ce sont des termes qui doivent guider la façon d'appréhender tous les sujets. Respect de l'autre, respect de ce qu'il peut penser quand il pense différemment de soi. Et puis humilité, se dire qu'on ne détient pas à soi seul toutes les solutions, qu'on n'a pas raison sur tout et qu'il faut écouter, savoir dialoguer pour construire ensemble. Et donc c'est ce que nous avons souhaité exprimer aussi ici aux élus. Leur exprimer un mot de confiance.
Nous avons confiance en vous et en votre capacité à vous mettre autour d'une table pour discuter, échanger. Et nous ne voulons rien vous imposer. Nous sommes là, en revanche. Nous sommes là pour vous accompagner. Nous sommes là pour vous aider. Nous sommes là peut-être de temps en temps pour un peu vous titiller. Mais en aucun cas, nous sommes là pour vous imposer quoi que ce soit et pour faire à votre place. C'est ici que tout doit se réfléchir et se construire en liaison, bien sûr, avec l'État. Mais l'État et le Parlement ne peuvent pas faire à la place des Calédoniens.
La Nouvelle-Calédonie a été cette année le théâtre d'affrontements très violent. C'est quand même un territoire aujourd'hui qui est traumatisé. Il y a eu 13 morts, dont deux gendarmes. Vous, sur place, vous avez pu voir. Quand on se rend sur place comme vous l'avez fait, est-ce que ça vous a permis quand même de percevoir la gravité de ce qui s'est passé ici ?
Ça change tout. Ça change tout de voir sur place, de discuter avec des gens qui ont tout perdu. Et c'était l'objet aussi de cette visite. Avoir une prise de conscience vraiment totale et complète de la réalité de ce qui s'est passé. Parce qu'effectivement, les chiffres sont effrayants. Le nombre de morts, le nombre de victimes, le nombre d'entreprises, le nombre de maisons, de personnes, de voitures brûlées, de personnes qui ont été cardiaquées. Enfin, c'est affolant.
Et donc, cette réalité, nous en avons particulièrement pris conscience aujourd'hui, notamment, en voyant ce centre commercial à Dumbéa qui avait complètement brûlé, ces maisons sur la vallée du Tyr qui ont été incendiées également. Et c'est vrai qu'on voit que ça va être difficile de reconstruire, ça va être difficile de retrouver la confiance et pour certains, ça va être difficile de pardonner. Et on voit qu'on a fait un grand pas en arrière. Mais ce grand pas en arrière, la gravité des événements du 13 mai ne doivent pas nous faire renoncer.
Alors, la situation s'est quelque peu apaisée dans l'archipel. Néanmoins, la tension, elle reste latente. C'est vraiment palpable quand on se rend. Ici, il y a toujours ces deux camps qui se font face. D'un côté, les indépendantistes. De l'autre, les loyalistes partisans de la Nouvelle-Calédonie française. On a l'impression que ces deux camps ont encore beaucoup de mal à dialoguer. Comment faire pour qu'ils puissent s'asseoir à nouveau autour d'une table ?
Alors, justement, ce qu'on voit et ce qu'on entend lorsqu'on écoute les Calédoniens, c'est qu'il n'y a pas deux camps. C'est qu'il y a beaucoup de Calédoniens qui ne se reconnaissent pas dans cette vision binaire de la société calédonienne et qui ne se reconnaissent pas dans cette vision binaire, parfois, des politiques. Et justement, ce sont les jeunes, parce qu'il y a des jeunes qui sont métisses, qui sont en mixité parce que leur mère est canaque, leur père est venu beaucoup plus tard. Mais il y a... Et ces jeunes-là disent « Mais je ne me reconnais pas dans cette société binaire. Ce n'est pas le pays dans lequel je veux grandir et je veux me développer.
» Et donc, je crois qu'il faut sortir de ce côté binaire. C'est le rêve du destin commun. C'est justement ça. Et donc, ce rêve, il est encore prégnant en Calédonie. Il ne faut pas croire qu'aujourd'hui, il y aurait un camp contre l'autre. Ce n'est pas ça, la Calédonie. Évidemment, il ne faut pas nier les antagonismes qui existent. C'est que, de part et d'autre, il y a de la radicalité. Mais il y a aussi beaucoup, beaucoup de personnes qui veulent construire encore aujourd'hui une Calédonie avec un vivre-ensemble qui n'est pas qu'un rêve.
Cette vision binaire dont vous parlez a peut-être aussi été exacerbée par la tenue de plusieurs référendums, trois ces dernières années. Cette logique référendaire, on le voit, a peut-être participé à fracturer, à diviser la société. Est-ce qu'elle doit pour autant être écartée ? Que vous ont dit vos interlocuteurs ici à ce sujet ?
Moi, je crois beaucoup au référendum parce que je pense qu'il faut consulter la population et ce d'autant plus quand il s'agit vraiment de déterminer son avenir. Et donc, les trois référendums étaient en plus contenus dans les accords de Nouméa. Et donc, il s'agit, lorsque l'on est responsable politique, de respecter la parole donnée et ce qui a été signé. Et donc, il était important d'organiser ces référendums. Et la réponse des Calédoniens a été claire. Ils ont souhaité rester dans la République. Maintenant, la prochaine étape, c'est quoi ?
C'est essayer de trouver un accord, un nouveau statut qui permettrait à la Calédonie d'assurer un avenir APV et un avenir radieux parce que la Calédonie a beaucoup d'atouts pour pouvoir s'assurer de sa prospérité. Et cela, le jour où nous aurons réussi à adopter, à mettre tout le monde d'accord autour de la table, il faudra évidemment que cet accord soit validé par la population de Nouvelle-Calédonie. Mais ce qui signifie que là, on ne leur demandera pas de se prononcer sur quelque chose de binaire, mais ce sera vraiment un référendum de projet. quelle est la construction que l'on veut donner à la Nouvelle-Calédonie et ce qui est très différent.
Il y a aussi la question économique ici qui est bien sûr très importante. Elle est dramatique pour les Calédoniens. Il y a eu d'énormes pertes suite aux émeutes, 20 à 30 % du PIB. Le chômage est en train d'exploser. Ça, je pense que tous les élus, tous les habitants que vous avez rencontrés vous l'ont dit, ils veulent une réponse, une aide économique forte et rapide.
Ils ont besoin d'une aide économique parce qu'ils sont au bord du gouffre. Ils nous l'ont dit, les élus, les habitants, les commerçants, les entrepreneurs et les salariés, bien sûr, avec les syndicats que nous avons rencontrés. Et donc, oui, ils ont besoin d'une aide d'urgence. Et donc, c'est le sens du soutien que nous apportons avec le président du Sénat aux différents amendements qui ont été travaillés et qui sont portés par toutes les formations politiques réunies. c'est important que l'État puisse être là maintenant pour la Nouvelle-Calédonie en matière de soutien économique.
Mais, ce qu'on nous a dit aussi, c'est que l'avenir économique de la Nouvelle-Calédonie, la reconstruction de ce tissu essentiel, que ce qu'on soit une grande entreprise ou qu'on soit artisan, auto-entrepreneur, etc., ça passe par un retour de la confiance, ça passe par des perspectives de stabilité. Les entrepreneurs nous ont dit, nous, on est prêts à reconstruire, nous on est prêts à nous retrousser les manches et à rebâtir, à recréer de l'emploi, de l'activité. Mais, il faut qu'on ait une vision de l'avenir qui nous permette de le faire en toute sérénité et donc, c'est là où la question économique et sociale est intimement liée à la question politique et institutionnelle.
L'un ne va pas sans l'autre. Mais, il faut une aide d'urgence et après, il faut réussir à faire converger tous les chemins.
Il y a un autre point très important qui est celui qui a mis le feu aux poudres dans l'archipel, c'est la question du corps électoral. Je rappelle que le corps électoral ici est gelé et c'est-à-dire que certaines personnes qui sont en Nouvelle-Calédonie depuis parfois plusieurs années, voire certains qui y sont nés, ne peuvent pas voter au sujet de l'électorale, en tout cas aux élections provinciales, les élections locales. C'est quand même une anomalie dans notre République d'avoir des citoyens qui n'ont pas le droit de voter à des élections locales alors même qu'ils sont nés sur un territoire.
Est-ce que l'idée d'ouvrir davantage ce corps électoral, elle est abandonnée ou est-ce qu'il faut poursuivre ? Est-ce que c'est une question de droit et que vous ne transigerez pas là-dessus ?
C'est une question avant tout de justice, c'est une question d'équité, c'est une question démocratique. Vous ne pouvez pas priver éternellement des citoyens de leur droit de vote. Ça n'a aucun sens et aucune légitimité. Donc il va falloir dégeler le corps électoral, évidemment. mais il va falloir le faire de façon concertée et globale. C'est toute la difficulté, c'est-à-dire qu'il a été proposé par le gouvernement de faire un dégel du corps électoral seul. Et ça, ça n'était pas une bonne idée. On voit bien qu'il faut que ça fasse partie d'un accord plus global que cela. Mais on nous l'a dit lors de la réunion publique hier à la mairie de Nouméa.
Comment vous voulez construire une société unie où il y a ce fameux vivre ensemble si les personnes qui composent cette société n'ont pas les mêmes droits ? C'est difficile. Donc je pense que cette question du corps électoral, mais tout le monde est capable de l'aborder, en tout cas nous, toutes les formations politiques nous l'ont dit. Maintenant, il faut faire un dégel qui soit concerté et qui puisse s'inclure dans une solution plus globale.
Il faudra sans doute un accord politique global. Et justement, il y a quelques heures, vous avez conclu votre visite par une réunion de travail ici au Congrès avec toutes les parties prenantes qui étaient réunies. Vous avez évoqué, avant d'arriver ici, d'essayer d'arriver à une feuille de route grâce à ce déplacement. Qu'en est-il ? Qu'est-ce qui est ressorti de cette réunion qui a conclu votre visite ?
Alors déjà, nous avons, avec le président du Sénat, pour reprendre une expression consacrée, nous avons dressé la table. C'est-à-dire que nous avons pu mettre tout le monde autour de la table et nous avons pu constater cette volonté partagée d'essayer de trouver un accord, de revenir dans le dialogue. Et donc ça, pour nous, c'est essentiel. Nous en rediscuterons dans les semaines qui viennent. C'est à eux, vous savez, de trouver la méthode. Mais en tout cas, nous avons vraiment en responsabilité rencontrer des élus qui, conscients de la situation, sont conscients aussi de la responsabilité qui leur incombe d'être autour de cette table que nous avons dressée pour échanger et dialoguer.
Donc moi, je suis confiante, pas naïve, mais confiante, parce que j'ai vu des élus très responsables et très conscients de la gravité de la situation et donc de l'enjeu. Et c'est important, vous savez, quand vous êtes élus, vous n'agissez pas pour vous-même, vous agissez pour les personnes qui vous ont donné leur confiance. Et cette confiance, elle doit se mériter au quotidien.
Merci beaucoup, Yael Broun-Pivet, d'avoir répondu à nos questions.
Merci à vous. Merci à vous.
Yaël Braun-Pivet