Benjamin Védrines : "Quand je suis là haut, la première chose que je souhaite c'est de revenir vivant"
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France Inter, Simon Le Baron, le 6-9. Ils se souviendront de leur année 2025, nos invités, cette semaine à 6h21. Et ce matin, c'est l'un des plus grands alpinistes français, tout simplement, qui est avec nous. Benjamin Védrine, bonjour. Bonjour. 15 octobre 2025, vous accomplissez avec Nicolas Jean l'une des ascensions les plus techniques au monde, le Janu Est par la face nord. C'est dans l'Himalaya Népalais et c'était une grande première. Alors, il paraît qu'il faut deux bons mois pour se remettre, en tout cas physiquement, d'un tel exploit. Ça y est, vous êtes remis, ça va mieux.
Oui, c'était une sacrée ascension et ça y est, ça va mieux. J'ai enfin récupéré un peu de fraîcheur. Et puis, je sens toujours quand même ces émotions qu'on a pu ressentir, qui ruissellent jour après jour dans mon âme et ça fait plaisir.
On met vraiment physiquement des semaines à s'en remettre ?
Oui, en fait, on a passé deux mois en haute altitude, à des altitudes où le corps n'a pas du tout à être là-bas et donc c'est un stress permanent qui fait que même en dehors de l'ascension, on s'exténue et l'ascension a été vraiment un peu la cerise sur le gâteau et c'était cinq jours aller-retour, camp de base, camp de base. Et donc, en fait, on a perdu beaucoup, beaucoup de plumes, comme on dit.
Et émotionnellement, mentalement, quand on vit des moments aussi hors du temps, aussi éloignés de notre quotidien, combien de temps on met à redescendre sur Terre ?
Les moments qu'on vit là-haut, ils sont assez indescriptibles, c'est évident. Et c'est pour ça que beaucoup d'alpinistes, un peu comme certains marins, quand ils partent des lustres et des lustres en mer, nous, c'est la même chose, mais on est là-haut à 7500 mètres, perchés sur ces hauteurs himalayennes. Et quand on revient à quelque chose de moins intense, tout retombe.
Vous parlez d'une quête. Évidemment, ce n'est pas votre premier exploit, loin de là. Par exemple, en 2024, vous aviez battu le record de vitesse de l'ascension du K2, donc le deuxième plus haut sommet au monde derrière l'Everest, record de vitesse sans bouteille d'oxygène. Vous êtes évidemment habitué de ces exploits, mais est-ce que le Benjamin Védrine qui redescend est à chaque fois différent de celui qui est monté ?
Oui, la montagne, elle nous change. Et c'est ce que je vais chercher aussi là-bas. Ça va au-delà d'un simple sport. C'est un art de vivre et c'est surtout un environnement qui nous impose, en tant qu'humains, je pense, une transformation à travers la transcendance qu'on ressent là-bas, mais à travers aussi toutes les valeurs que ça demande, que ça impose. L'humilité, l'honnêteté face à soi-même, parce que là-haut, on ne peut pas se mentir. C'est impossible. À partir du troisième jour, quand on est exténué, on doit faire face à nous-mêmes, à nos propres peurs, à nos propres appréhensions, mais aussi essayer de décupler nos forces pour ne pas venir au sommet.
Et donc, tout ce cheminement-là, mais ça va bien au-delà de la simple ascension, ça change un homme.
En 2025, puisqu'on se retourne un peu sur cette année qui a été exceptionnelle pour vous, vous avez aussi battu le record de l'aller-retour jusqu'au sommet du Mont-Blanc, en partant de l'église de Chamonix, en moins de cinq heures, quand même, il faut le faire. 4h54, c'est ça ? Oui, c'est ça. Il a été battu quelques jours plus tard, ce record ?
Eh oui, le record français a tenu moins d'une semaine environ. Il a été repris par un Italien, William Bofili.
Mais c'était presque pour le fun, en fait. Presque comme nous, si on se lançait sur un 10 km, quoi.
Ce n'était pas un objectif prévu, effectivement, dans ma saison. Et comme d'habitude, moi, j'aime bien être opportuniste et puis écouter un petit peu mon intuition. J'avais envie de faire face à ce record qui est quand même mythique, où il y a des cadors comme Kylian, comme Stéphane Bross qui s'y sont présentés. Et c'est la montagne mythique des Alpes pour nous. Et surtout, le Chamonix, ça fait un dénivelé qui est quand même très conséquent. Et ça demande beaucoup de qualité.
On parle de plaisir, mais vous avez parlé aussi de peur, d'appréhension. Et c'est vrai que pour tous les alpinistes, la mort est omniprésente. Quand vous avez tenté l'ascension du Jeanne-Uest pour la première fois, un équipage américain était parti. En même temps que vous, l'un d'eux, Mike Garner, n'est pas revenu. Vous avez perdu beaucoup d'amis. Est-ce que ce rapport à la mort évolue avec le temps ?
Alors, ce qui est atypique chez nous, effectivement, c'est que David Le Breton parlait souvent d'ordalie. C'est-à-dire qu'on va chercher en montagne cette forme de renaissance à travers ce rapport à la mort qui est très, très proche et très, très particulier dans notre milieu. Et de mon côté, j'ai une relation spéciale avec les amis qui disparaissent, etc. C'est-à-dire que j'enfuis d'une certaine manière peut-être mes émotions. Et pour moi, après en avoir perdu autant, c'est vrai que ça devient un petit peu presque normal, malheureusement. Mais quand je suis là-haut, la première chose que je souhaite, c'est de revenir vivant.
Malgré tout, évidemment, si vous le faites, c'est parce qu'il y a la flamme, il y a le plaisir. Mais vous avez 33 ans et vous avez déjà accompli tout un tas d'exploits, on en a parlé. Et cette ascension du Jeanne-Ueste qui, vous l'avez dit, a été sans doute la plus belle de votre vie. Est-ce qu'il y a un risque de perdre cette flamme ?
Oui, mais est-ce que c'est mal, finalement ? Parce que...
Ça arrive à tout le monde dans n'importe quelle passion, n'importe quel métier.
Oui, c'est-à-dire que pour moi, la vie, c'est un détail, un rebond. Bon, c'est le fruit de nos choix. Et puis, pour l'instant, j'ai fait le choix, effectivement, de suivre cette flamme, cette passion qui m'anime, qui est la montagne, l'alpinisme, faire des choses ambitieuses, faire des choses assez atypiques à travers des performances en montagne. Et puis, si demain, finalement, je change de chemin, et puis que j'en prends un autre. Et puis que je deviens, par exemple, caméraman pour, à l'inverse, être derrière la caméra, derrière l'objectif, et filmer des aventuriers, des aventurières, pourquoi pas ?
Ça, c'est un de vos projets ?
Ouais, ça, c'est un des projets, parce qu'en fait, je pense qu'on doit se transformer, devenir quelqu'un d'autre. C'est en ça que la montagne est une école de la vie et qu'elle nous permet de s'émanciper.
Justement, quelles peuvent être les prochaines étapes pour 2026 ? Il y a de moins en moins de sommets vierges, inexplorés dans le monde. Vous en avez gravé un en 2025. Quels sont les prochains projets qui vous font vibrer ?
Eh bien, l'alpinisme, il est créatif avant tout. C'est l'imagination qui est notre seule limite, finalement. Donc, pour toutes les prochaines générations, même s'il y a moins de sommets vierges, il y aura toujours des choses à faire, des défis à relever. C'est vrai que, de mon côté, j'ai besoin, je pense, de faire un voyage sur le long terme et j'ai besoin de retrouver un petit peu de calme. Et ça sera toujours en montagne, mais ça reste pour l'instant confidentiel, parce que j'ai besoin de cette tranquillité à l'heure où, c'est vrai, les médias parlent beaucoup de ce que j'ai pu faire, de ce qu'on a pu faire avec Nicolas Jean, aux Janus, etc.
Et donc, j'ai besoin de me retrouver un petit peu avec moi-même, je pense.
Et continuer à défendre, en tout cas, cet alpinisme le plus pur possible, on va dire, c'est-à-dire sans bouteilles d'oxygène, en laissant aucun déchet dans la montagne.
Voilà, le plus minimaliste, effectivement.
Quand on voit les dérives de l'alpinisme aujourd'hui.
Oui, en fait, c'est un alpinisme qui est le fruit de nombreuses générations. Nous, on ne fait que répéter ce qu'on nous a inculqué, finalement, et ce qui nous plaît aussi, parce que c'est un alpinisme qui a des valeurs fortes et qui nous fait vivre des choses qu'on ne pourrait pas vivre si on y apportait beaucoup de facilité et si on y apportait aussi beaucoup de dérives.
Et quand on revient d'une montagne, en ayant laissé intact et en ayant été fier de soi parce qu'on a dû mettre en place beaucoup de choses pour arriver au sommet, comme c'est le cas du Janus Est, ça a pris des années de préparation, eh bien, on a un mérite à l'image de quand on fait soi-même son pain, à l'image de quand on fait soi-même ses pâtes plutôt que d'acheter les pâtes les moins chères. Alors, c'est une comparaison qui peut paraître absurde, mais c'est ce goût des choses bien faites.
Merci beaucoup. En tout cas, Benjamin Védrine, on vous souhaite une année 2026 aussi forte en émotion que l'année 2025.
Merci, à bientôt.
À bientôt.